Voy. t. !•% p. 3, cl 1. 11, p
LES PEBCEPTIONS OU Là PftlMlÈRB PARTIE DES CONNAISSANCES. 65 § 10. Distinction de la perception, du rêve et de la folie.
La pei*ception» avons-nous dit, est Tacle par lequel Tàme est mise en rapport soit avec elle-même, soit avec les êtres extérieurs. La perception n'aurait pas lieu, s'il n'y avait pas d'êtres extérieurs à Tàme, et si l'âme agissait toujours sans se connaître. La conception n'implique pas que les objets auxquels elle s'applique existent en dehors de la pensée. La perception ne se comprend bien que par son opposition avec la conception. Pour établir cette opposition nous devons réfuter quelques objections qui tendent à les confondre. Il y a, dit-on, des conceptions dont les objets nous paraissent réels, extérieurs à la pensée qui les conçoit, et sont ensuite reconnus pour imaginaires : telles sont les conceptions du rêve et celles de la folie. Ces conceptions semblent de véritables perceptions : les perceptions ne sont peut-être que des conceptions plus durables? Ce que nous appelons l'état de veille n'est peut-être qu'un songe dont nous nous réveillerons dans une autre vie. Peut-être ce qu'on nonune l'état de raison n'est-il qu'une folie plus opiniâtre et plus générale que l'autre. Si cette question était posée de bonne foi, elle serait insoluble. Car s'il y a une véritable perception, elle est un fait simple, irréductible à aucun autre, qu'il est impossible de décomposer, d'analyser, et par conséquent de démontrer. La perception se constate , se distingue naturellement de la conception, mais l'une ne se prouve pas plus que l'autre. Â celui qui méconnaîtrait la perception on ne pourrait pas plus la démontrer qu'à l'aveugle l'existence du jour. Mais personne ne méconnaît de bonne foi la perception : chacun la distingue immédiatement de la conception, et nous allons essayer de le prouver. Nous ne prouverons pas que la perception existe, car on ne peut démontrer Texistence d'im phénomène simple, mais nous prouverons que personne ne méconnaît la perception, et que chacun la distingue naturellement des conceptions de toute espèce.
La conception qu'il est le plus facile de distinguer de la perception, est celle qui nous représcnlc les objets en leur absence, pendant l'état de veille. En même temps que vous percevez n 5
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rétendue tangible sur laquelle pose votre main, vous pouvez vous représenter mentalement une étendue plus rude ou plus polie, que vous avei: précédemment perçue, et vous distinguerez immédiatement dans ce cas votre perception et votre ooneeption. Cette distinction ne se fait pas par upe différence de vivacité : une perception peut être moins vive qu'une ooncep* tion. Vous pouvez, daus ro})scurité, voir coiiAisément Tapparcnce d'une personne, et vous représenter au momept môme très^distinctement son attitude ordinaire, ses gestes habituels, les traits et la couleur de son visage. Une faible voix qui mur* mure à votre oreille ne vous empêche pas de concevoir une voix forte et éclatante, et dans tous ces exemples vous distinguez naturellement et immédiatement ce qui est de la perception et ce qui est de la conception. Condillac accorde que le sentiment d'une sensation actuelle, peut être moins vif que le souvenir d*une sensation qui p'est plu8^ La différence entrQ la perception et la conception ne tient donc pas à la vivacité de Tune et de l'autre ; elle n*est donc pas une différenoe de degré, mais une différence de nature.
Lorsque nos conceptions nous représentent des objets qui nous plaisent, nous y fixons notre réflexion et nous tombons dans cet état, qu'on appelle la rêverie. Les objets extérieurs nous deviennent presque Insensibles : c'est le moment où Tim* pression organique n'est pas toujours suivie de la perception ou de TafTection agréable ou désagréable*. L'absence de la perception donne de la force, et pour ainsi dire du relief aux objets de la conception ; la rêverie devient presque un rêve, et instinctivement nous adressons des gestes et des paroles à ces objets de nos conceptions. Hais la conception ne prend cette importance que par l'absence de la perception. Qu'une perception nous arrive enfin, qu'on appelle notre attention au dehors, cette perception ne sera pas confondue avec les conceptions qui nous tenaient occupé* La conception et la percep^ tion se distinguent donc ici encore par leur contraste. Si par
1. Traité de sensaltohs, 1^« édîl., t. î*, p. 28. 3t Voy. plui haut, 1. 1*% p« 1 1 el t. U, p. 60.
LKS PERCEPTIONS 00 LA PIEMIÈRS PAITIE DBS CONNAISSANCES. W
hasard la rêverie ccmtiniiait de faire illusion » il suffirait de oomparer attentiyement la oonception et la perception afin de les reconnaître Tune et Tautre poiu* ce qu'elles sont. De plus, en considérant les objets qui ont fait illusion dans la réyeriei on s'aperçoit qu'Us avaient été précédœiinent perçus» et que loin de rendre la percepticm douteuse, ils la confirment au contraire, puisqu'ils reportent notre pensée à cet état où ils ont été connus pour la première fois.
Ce que nous avons dit de la rêverie va nous aider à nous rendre compte du rêve. Les conceptions du rêve ont encore plus de relief et de netteté que celles de la rêverie, parce que la perc^tion est encore plus obscure pendant le sommeil que pendant les préoocupations les plus profondes de Tétat de velUe. En même temps que le sommeil nous gagne, nos per» cepUons nous quittent peu à peu ; nous avons écarté le bruil, éloigné les odeurs trop vives ; notre corps est en repos, nos yeux se ferment, et le toucher, que Timmobilité seule suffit pour émousser, s'engourdit et s*éteint, La conception peut rester encore : si elle persiste, le rêve commence. L'objet de la conception parait alors une réalité ; aucune perception ne vient par son contraste faire reconnaître laconcoption pour ce qu'elle est. Nos organes sont dans un état d'engourdissement; si quel* que MUe impression les atteint, il n'en résulte pas une perception, mais une conception plus vive qui se mêle à celles du rêve; un léger bruit semble un fracas violent; une faible piqûre parait un coup d'épée. Thomas Reid raconte qu'une douleur de tête lui fit rêver qu'il était tombé entre les mains des sauvages, et que de leur fer aigu ils lui enlevaient sa che* velureS Mais, lorsque les organes se dégagent naturellement des liens du sommeil, ou qu'une forte impression les en déli-» vre'tout à coup, la perception se fait et le rêve s'évanouit* C'est donc encore par le contraste de la perception et de la conception qu'on les distingue l'une de l'autre. Tant que la perceptiw est empêchée, l'objet de la conception parait réel et extérieur h l'&me : dès que la perception est Ubre, l'objet de la
I* CfBuvres eomplètêêy Irad. fr., 1. 1*', p. ^i.
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conception parait ce qu'il est. On a dit que si, au réveil, nous ne confondons pas la première perception avec les conceptions du rêve, c'est que cette perception est d'ordinaire en opposition avec les objets du rêve. Mais si la première perception est en opposition avec le rêve , pourquoi n'est-ce pas l'objet de la perception qui nous paraît purement imaginaire? Si la première perception contrarie le rêve, le rêve contrarie la première perception. Il faut donc que la perception ait par elle-même quelque caractère particulier qui la fasse discerner immédiatement d'avec la conception.
Descartes pense que si nous distinguons le rêve d'avec l'état de veille, c'est à cause de l'incohérence des idées du songe, qui contraste avec la suite et l'enchaînement des idées de l'état de veille. « Si quelqu'un, lorsque je veille, dit-il, m'apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d'où il viendrait, ni ou il irait , ce ne serait pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau, et semblable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme ^ » Nous pensons que si l'on avait soumis Descartes à cette expérience, il n'aurait pas pris pour une pure conception l'homme qui aurait paru même un instant à ses yeux, surtout au moment de l'apparition. Si, longtemps après une perception, nous nous interrogeons sur sa réalité, nous pouvons la confondre avec nos rêves, et nous demander : avons-nous vu ou rêvé telle ou telle chose ; mais ce n'est pas une perception, c'est un souvenir , une conception que nous ne démêlons pas bien d'avec notre rêve, c'est-à-dire d'avec une autre conception, et cela n'est pas surprenant. Quant à la perception actuelle , tant qu'elle existe^ il n'arrive à personne d'en douter. Le poète représente quelquefois sur la scène des personnages qui se demandent s'ils rêvent ou s'ils sont bien éveillés. Mais quelqu'un, dans la vie réelle, s'est-il jamais adressé une pareille question, et le rire qu'elle provoque au théâtre ne prouvc-t-il pas qu'elle parait inspirée
h OEuvres philosophiques, éàiU Ad. G., 1. 1*% p. 177.
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par un court moment de folie. Descartes raconte lui-même qu'ayant fait un songe , il en commença l'interprétation dans le rêve lui-même, et qu'il continua cette interprétation tout éveillée Comment a-t-il pu s'apercevoir qu'il passait de l'état de rêve à l'état de veille, puisqu'il poursuivait le cours des mêmes idées? n ne trouvait pas là ce contraste dont il parle entre l'incohérence du rêve et l'enchaînement des idées de l'élat de veille. Nous voyons dans la vie de Thomas Reid, écrite par Dugald Stewart , que le premier, pendant son enfance , fut longtemps tourmenté par des rêves effrayants, qui se re* produisaient les mêmes toutes les nuits^ Les idées de ces rêves étaient aussi bien Uées que celles de l'état de veille, seulement elles étaient différentes. Comment Thomas Reid pouvait-il distinguer entre les unes et les autres ? Il distinguait cependant. Cette distinction est donc primitive, immédiate, naturelle ; elle ne tient à aucune des raisons qu'on allègue en vain pour l'expliquer.
Nous ajouterons que cette distinction naturelle et primitive se confirme encore par l'attention. Il n'est pas facile de faire pénétrer l'attention dans le songe; les conceptions du rêve s'enchaînent suivant une loi involontaire que nous décrirons plus tard '. Mais s'il nous arrive de faire effort pour en fixer une, cet acte d'attention suffit pour interrompre le rêve. Un sculpteur de notre temps rêva qu'il était témoin d'un duel : il s'apprêtait à étudier le geste et le visage des combattants ; mais cet acte d'attention le fit s'apercevoir de son rêve et le réveilla. Le philosophe Reid rapporte que, pour se délivrer de ces rêves terribles dont nous parlions tout à l'heure, il essaya en s'endormant de fixer dans son esprit cette réflexion que tout ce qu'il allait voir n'était qu'un songe. Il parvint à retrouver cette pensée au milieu de ses rêves : dès ce moment, il les reconnut pour ce qu'ils étaient. Ainsi, quand l'attention parvient à s'introduire dans le sommeil, le rêve s'évanouit. L'attention
1. OEmres philosophiques^ édit. Ad. G. Notice biographique sur Descar» tes, p. XIII.