LES SENS EXTÉRIEURS
S 1*'. EN QUOI CONSISTE LA MATÉRIALITÉ. — § 2. PERCEPTIONS Dt TOUCHER. -^ S 3. PERCEPTION FOURNIE PAR LA FACULTÉ MOTRICE. — % A, PERCEPTIONS DE LA VUE. — %b. PERCEPTIONS DE L'OUIE. — § 6. PERCEPTIONS DE l'ODORAT ET DU GOUT. — S 7. COMPARAISON DES SENS SOUS LE RAPPORT DE LA VIE MA- TÉRIELLE, DES RELATIONS SOCIALES, DES SCIENCES ET DES BEAUX-ARTS. — § 8. LES LOIS DE LA PERCEPTION DES SENS EXTÉRIEURS. — § 9. DISTINCTION DE LA PERCEPTION, DE L'AFFECTION AGRÉABLE OU DÉSAGRÉABLE, DE L'iM- PRESSION ORGANIQUE ET DE LA SENSATION, — $ 10. DISTINCTION DE LA PER- CEPTION, DU RÊVE ET DE LA FOUE.
S I^. En quoi consiste la matérialité.
Nous entendons par perception , tantôt une faculté , tantôt un acte par lequel l'âme est mise en rapport soit ayec quelque chose qui n'est pas elle , soit avec elle-même. La perception implique et affirme que son objet existe indépendamment de la pensée qui s'y applique ; la conception implique et affirme que l'objet n'existe que dans la pensée.
Les perceptions devancent les conceptions : nous devons donc commencer par traiter des perceptions. Les objets de la perception sont les corps, Tâme elle-même dans son existence présente et passée, et les êtres nécessaires ou infinis. La perception des êtres nécessaires et infinis est précédée dans notre intelligence par la perception des êtres finis, qui sont les corps et l'âme humaine. Il est vraisemblable que quand l'intelligence s'éveille pour la première fois , elle aperçoit les corps avant de s'apercevoir elle-même. Lorsque l'enfant commence à user de la parole , il se désigne lui-même comme une personne étrangère, par le nom que les autres lui appliquent, et c'est plus tard qu'il donne signe de conscience, en employant le mot je, qui exprime une intelligence se percevant elle-même.
Nous traiterons donc en premier lieu de la perception des êtres finis qu'on appelle les corps.
Il ne faut pas prendre pour synonymes les mots de fini et de corporel : Tâme est un être fini et n'est point corporelle. Les êtres finis distincts de l'âme sont matériels ; mais ce n'est pas parce qu'ils sont distincts de l'âme et finis; car Dieu aurait pu donner à notre âme la faculté de percevoir directement les autres âmes, et elle aurait ainsi perçu hors d'elle-même des êtres finis et incorporels. Puisque les êtres ne se nomment pas matériels, par cela seul qu'ils sont finis et distincts de notre âme, il faut examiner à quel titre ils sont ainsi nommés, en d'autres termes, en quoi consiste leur matérialité.
Dans l'usage de notre langue, les mots de matière et de corps sont devenus à peu près synonymes : le corps est une matière limitée et déterminée, la matière est un corps dont on n'assi* gne pas pour le moment les limites ^ Qu'entendons-nous donc par corps et matière? La matérialité n'est pas la solidité , car les corps sont liquides ou gazeux sans cesser d'être corps. La matérialité n'esl pas l'étendue, car nous distinguons le corps d'avec l'espace qui le contient et qui est aussi étendu. Si , d'ailleurs, on entend par étendue des parties juxtaposées ou continues , il est douteux qu'une pareille étendue existe dans les corps , puisqu'ils sont susceptibles de contraction et de dilatation : la première contredit la juxtaposition des parties et la seconde la détruit. Youdrait-on définir la matérialité par l'impénétrabilité ? Mais avant de supposer que les corps sont impénétrables , nous les connaissons en tant que corps ; l'impénétrabilité n'est donc pas le caractère qui nous fait distinguer le corps de ce qui ne l'est pas. D'ailleurs les parties de l'espace sont impénétrables les unes aux autres , et nous distinguons le corps d'avec l'espace. Le corps
1. Il n'en était pas ainsi des termes qui correspondaient aux mots matière et corps dans les langues grecque et latine. Les mots <}Xt) et materia n'étaient pas synonymes de (rûiia et de corpus. Les premiers signifiaient un être indéterminé qui n'était ni corps, ni esprit , et qui avait servi à former les esprits et les corps ; les seconds signifiaient ce que nous entendons aujourd'hui par corps et matière.
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n'est pas non plus ce qui nous résiste , car nous connaissons les corps sans exercer contre eux Teffort de notre faculté motrice. Qu'une main se pose douoement sur notre bras, nous aurons pris connaissance de ce corps étranger, sans faire effort eontro lui et sans en éprouver la résistance.
Pour que nous appellions une chose du nom de corps, il n'est pas nécessaire qu'elle nous résiste , il suffit qu'elle noua touche, ou que nous la touchions. La tangibilité est pour nous l'élément fondamental de ce que nous appelons la matérialité. Le vulgaire se représente la lumière, le son, l'odeur, la saveur, comme des fluides qui se répandent dans l'espace. L'enfant essaye de saisir avec la main le son d'une horloge. Le physi<^ eien explique les phénomènes de la lumière et de la chaleur par les vibrations d'un fluide, qu'il conçoit à l'image des corps élastiques. Pour lui , le son est le résultat des ondulations de Tair; Todeur et la saveur proviennent de la disposition et du mouvement des parties tangibles. Cependant , Deseartes ne voulait pas qu'on définit les corps par la tangibilité, mais par retendue^ ; aussi confondait-il le corps avec l'espace. Si le physicien de nos jours parle de corps impondérables et intangir blés, il les conçoit à peu près comme des fluides que pourrait saisir un toucher plus délicat que celui des hommes.
Jifous avons déjà expliqué la manière dont nous distinguons notre corps d'avec les autres, et l'on a vu que c'était par le toucher *. Rappelons-le en peu de mots. Par la vue seule nou^ ne pourrions séparer notre corps d'avec les corps étrangers; rien dans le spectacle de sa couleur, des limite^ et des mouvements ie cette couleur ne nous donnerait avis qu'il nous appartient plus que les autres. L'ouïe, l'odorat et le goût ne nous seraient pas d'un plus grand secours pour cette dé^ couverte. 11 en est tout autrement du toucher. Que notre vue passe de notre corps à ceux qui l'entourent et de ceux-ci revia^»e h (Celui-là, poup ne percievpns rien de particulier ; mais quand notre toucher passe de notre eorpi^ aux corps étraur