Voy. Principes des connaissances humaines
Il T
08 LIVRB SIXIÈMB , SECTION PREMIÈRE.
rang d'un système sceptique du haut duquel il nait ayec raison de la témérité des philosophes^
Voici comment il développe sa théorie, en ce qui touche la question particulière de la connaissance par les sens extérieurs : « C*est par les différents degrés de vivacité que je distingue toutes les perceptions en deux classes. J'appelle idées ou pensées les perceptions les moins vives, et impressions toutes les perceptions qui ont un certain degré de force, comme sont celles de la vue, de Fouie , du toucher, et j'y joins aussi Famour, la haine , le désir et la volition... Un instinct naturel semble porter les hommes à croireleurs sens, indépendamment de la raison et même avant l'usage de la raison. Nous supposons un univers extérieur indépendant de nos perceptions. Les animaux font la même supposition. Cependant la philosophie nous enseigne que ce qui est présent à l'âme, ce n'est pas l'objet lui-même, mais sa représentation, son image. A mesure que nous nous éloignons d'un objet, nous le voyons diminuer de grandeur, et cependant l'objet réel ne souffre aucun changement : ce qui se présentait à notre esprit n'était donc qu'une image. Le raisonnement nous force d'abandonner ou de contredire les premiers instincts de la nature. Comment prouverat-^n jamais que les représentations soient produites par des objets extérieurs qui diffèrent essentiellement de ces représentations? Celles-ci ne pourraient-elles pas résulter d'une force propre à l'àme ou de Faction de quelque esprit invisible ou inconnu?... On accorde déjà qu'un grand nombre de ces représentations ne viennent pas du dehors, comme dans les son-, ges, la folie, etc.. Comment d'ailleurs les corps pourraient-ils envoyer ces représentations? Nous ne pouvons savoir si ces représentations sont produites par les objets extérieurs, car nous ne voyons que ces représentations et point les objets euxmêmes. On a recours à la véracité de Dieu pour prouver la véracité de nos sens ; mais si nous doutons du monde externe, où trouverons- nous des arguments pour prouver l'existence de Dieu?... Ou reconnaît généralement aujourd'hui que
1. Voy. le Traité de la nature humaine, t. II, p. 416 et suiv.
ce qu*on appelle les qualité secondes : la couleur, la résistance, le son, rôdeur et la saveur n'existent pas dan s la matière et ne sont que des impressions de Tâme, sans modèle extérieur ; mais comme nous ne connaissons les qualités premières, rétendue, la forme, la solidité, que par les secondes, qui peut nous assurer de Texistence des qualités premières*? »
David Hume , comme on le voit , n'a fait que tirer les conséquences des principes posés par ses prédécesseurs. Les philosophes nous enseignent que ce qui est présent à l'âme , ce n'est pas l'objet lui-même , mais sa représentation. Nous ne pouvons savoir si ces représentations sont produites par les objets extérieurs, puisque nous ne voyons pas ces objets; les perceptions des sens ne sont donc que des affections ou des modifications de Tâme, qui sont semblables à l'amour, à la haine, au désir, et qui ne diffèrent entre elles que par le degré de vivacité; et si un instinct naturel semble nous porter à croire nos sens, nous n'avons à ce sujet qu'une croyance, une supposition qui n'implique en rien l'existence réelle d'objets extérieurs.
David Hume parvenait à ces conclusions en partant des théories spéculatives généralement admises de son temps. Mais, comme il arrive à tous les sceptiques, c'est-à-dire à tous ceux qui veulent nier des principes évidents d'eux-mêmes, il se frappait bientôt de contradiction, et dans V Essai même, où il réduisait les perceptions à des affections purement internes, il se servait du mot d'impressions, qui implique une cause extérieure de l'impression ; il distinguait entre les sens , les organes des sens et les objets externes *, et enfin, dans son Essai sur la philosophie sceptique, il laissait échapper ces mots : « Le grand destructeur du pyrrlionisme, c'est l'action, c'est la vie commune. La réponse la plus forte aux objections du scepticisme, c'est de demander au sceptique dans quelle vue il les propose : il sera arrêté tout court, car il ne peut espérer de les faire adopter, et s'il y réussissait, quel bien en résulterait-il
1. OEuvres philosophiques, iraduct. franc., l 11, p. 73, 101-108.