I. OLuvrcs philosophiques^ Iraducl. franc., I. 11, p. U
dans le nombre pur, dans la beauté et la bonté absolues, dans Têtre immuable. Mais quel fruit recueillerons -nous de celte théorie pour les sciences et les beaux-arls ; où sont les mathématiciens, les architectes, les peintres et les sculpteurs; où est le marbre, où sont les couleurs? Vous êtes seul, ô Platon, à contempler les essences ! Seul, face à face avec votre Dieu, et encore ne pourrez-vous le conserver longtemps. Il faut qu'il vous absorbe ou que vous l'absorbiez. Si vous n'apercevez pas les fatales conséquences de cette doctrine, la postérité les apercevra. Descartes rejettera aussi le témoignage naturel des sens, et quelques disciples de Descartes proclameront que chacun ne peut affirmer que sa propre existence, que le moi est seul au monde et qu'il n'y a ni humanité ni Dieu.
Si, au contraire, nous ne méconnaissons pas le témoignage de nos sens, nous nous mettons d'accord avec tout le monde, nous rendons aux sciences physiques leur importance, nous rétablissons l'harmonie dans l'encyclopédie des connaissances humaines; nous avons des semblables, des devoirs sociaux à observer, du mérite à obtenir; le monde physique et le monde moral nous servent de degrés pour nous élever jusqu'à Dieu, qui redevient un créateur, un maître, un père. Si vous doutez des corps, comment saisirez- vous les âmes? Si vous doutez des âmes, comment vous assurerez- vous de Dieu? Au contraire, s'il y a des corps, il y a des âmes, s'il y a des âmes, il y a un Dieu.
§ 10. Doctrine de Thomas Reid.
Après que David Hume, en s'appuyant sur les faux principes admis par presque tous les philosophes de son temps, eut fait évanouir non-seulement le monde matériel, mais Dieu et l'âme elle-même, Thomas Reid, le plus illustre des maitres de l'école écossaise, porta son examen sur la perception des sens. On raconte qu'admettant d'abord , avec les philosophes contemporains , que l'esprit ne perçoit pas les objets euxmêmes, il avait été conduit, par les raisonnements de Berkeley et de Hume, à rejeter l'existence du monde matériel. Il en avait pris courageusement son parti, quoiqu'il lui en coûtât
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beaucoup de regarder comme de pures idées le soleil, les étoiles, les montagnes, les fleuves et les campagnes fertiles, et tout ce bel ordre de l'univers où se lit en caractères si visibles la souveraine intelligence. Mais quand il vint à réfléchir que les objets mêmes de sa tendresse, que son père, que sa femme, que ses enfanls n'étaient aussi que des idées , son courage l'abandonna ; il pensa qu'un principe qui conduisait à une si absurde conséquence devait être lui-même absurde. Pour admettre Texislence du monde matériel, disait-il, j'ai le cri de ma nalure et l'accord du genre humain ; pour accepter ces idées-images qui me cachent le monde physique, je n'ai que l'autorité des philosophes : je ne dois pas hésiter. Et il donna le premier l'exemple de retourner la conséquence contre le principe *. Il s'appliqua d'abord à détruire toutes les préventions contre les sens, et démontra qu'ils ne peuvent pas nous tromper. Il en donna cet exemple remarquable : « L'homme qui a été abusé par une pièce de fausse monnaie ne manque pas de dire que ses sens l'ont trompé : mais son accusation ne tombe pas sur le vrai coupable, car demandez-lui si ses sens l'ont trompé sur la couleur, la figure ou l'empreinte? Non; c'est cependant à quoi se réduit le témoignage irrécusable de ses sens... Non-seulement ses sens sont innocents de l'erreur de son jugement *, mais c'est par eux seulement qu'il parvient à la découvrir : qu'il sache les interroger, et ils lui apprendront que le métal qu'il a jugé pur ne l'est pas, ou que là pièce n'en contient pas le poids nécessaire ^ » Reid s'attacha ensuite à décrire le phénomène de la perception et à faire voir qu'il se distingue naturellement de la conception. « Le mot percevoir, dit-il, ne s'applique jamais aux choses de l'existence desquelles nous n'avons pas la pleine conviction ; je puis concevoir ou imaginer une montagne d'or, un cheval ailé, mais personne ne dit qu'il perçoit ces êtres imaginaires ; la percep-
i . Vie de Reid, par Dugald Stewart, dans la traduction française des œuvres de Reid, 1. 1*', p. 14-15.
2. Ce jugement est dû à l'induclion, yoy. plus haut, même volume, p. 31 et suiv. et plus loin, même livre, sect. m, cliap. \'\