‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 71 sur 318 · Voy, plus loio, même ftectioD» chap. iv · texte numérisé non relu

Voy, plus loio, même ftectioD» chap. iv

108 LIVRE SIUÈXE, SECTION PREMltU.

mois de Tannée ou des lettres de l'alphabet , tous verrez votre mémoire rebelle reprendre plusieurs fois Tordre direct, et cette contrainte que vous éprouverez ne vous fera pas croire que vous lisiez véritablement ce que vous essayez de répéter. Ce n'est donc ni le principe de causalité ni Tordre fatal des conceptions qui nous donne la connaissance du monde extérieur et nous fait distinguer entre la perception et la conception. La distinction est plus simple et plus inmiédiate.

§ 13. La disliaclion des qualités premières et des qualités secondes delà

matière D'est pas fondée.

11 y a une théorie un peu difTérente de celle qui précède et exempte d'une partie des reproches mérités par celle-ci , mais qui ne contient pas tout à fait encore la vérité. On distingue entre les qualités des corps , et Ton suppose que les unes , appelées qualités premières ou primaires , c'est-idire Tétendue, la forme, le mouvement, le nombre, la divisibilité , la solidité * , sont connues directement , en tant qu'objets distincts de nous-mêmes , et que les autres appelées qualités secondes ou secondaires, savoir le chaud et le froid, la résistance, la couleur, le son, Todeur et la saveur ne doivent être envisagées que comme des modifications de ' notre âme, qui par elles-mêmes ne nous donneraient pas l'idée d'un monde externe. On ajoute que si nous rapportons ces modifications aux corps extérieurs , comme à leurs causes, c'est que nous ne les éprouvons qu'en présence des qualités premières, qui sont connues directement comme extérieures à l'âme. L'étendue, dit-on, par exemple, ne se confond jamais avec notre esprit ; dès qu'elle est en rapport avec nous, uousladislinguonsdenous-mêmes; elleestTobjet d'ime perception immédiate, irréfléchie, irrésistible. Il en est autrement de la chaleur, qui figure parmi les qualités secondes. Ce phénomène n'est qu'une modification de nohre âme ; s'il existait

1. Voy. Locke, Essai sur Venlendement humain, liv. H, chap. viii, $ 9 et 10.

seul, il ne nous donnerait l'idée que de Tâme elle-même diversement modifiée. Mais comme nous ne l'éprouvons qu'en présence de retendue, qui nous est connue immédiatement comme extérieure , le principe de cau^^alilé nous conduit à placer la cause de la modification de notre âme, appelée chaleur, dans retendue, et voilà comment nous arrivons à dire que la chaleur est dans Tobjet extérieur, quoiqu'elle n'existe que dans notre âme *.

Dans cette théorie, ce n'est plus le principe de causalité qui est chargé de créer, pour ainsi dire, le monde externe de toutes pièces. Certaines qualités, l'étendue, par exemple, sont l'objet d'une perception immédiate. En présence de ces qualités nous éprouvons des modifications que nous n'avons pas causées; il parait raisonnable que nous en placions la cause hors de nous, puisque nous connaissons déjà quelque chose d'extérieur. Nous ne pouvons cependant accepter celte doctrine. Si le chaud, le froid, la couleur, etc., ne sont que des modifications de l'âme , elles ressemblent à la peine et au plaisir ; ce sont de pures affections. Comment se fait-il donc que je n'identifie jamais avec moi les premiers de ces phénomènes comme les seconds. A propos de la souffrance et de la jouissance je dis : je souffre, je jouis ; à propos de la couleur et du son, je ne dis jamais : je brille, je sonne. La couleur et le son me paraissent immédiatement extérieurs à mon âme, et je les distingue aussi directement de moi-même que l'étendue, la forme, etc.

Nous avons vu dans l'histoire du jeune aveugle , guéri par Cheselden, qu'en acquérant la vue, il n'avait pas pris les couleurs pour de purs sentiments de son âme , mais pour des objets aussi extérieurs que les étendues tangibles*. On dit que nous rapportons les qualités secondes aux corps parce que nous éprouvons la chaleur, la couleur, elc, en présence de l'étendue, de la forme, etc. Mais nous éprouvons aussi du plaisir et de la peine en présence de l'étendue et de la forme : d'où vient

1. Voy. Reid, trad. franc., t. III, p. 273-279. 1. Voy. plus haut, p. 44 et 45.

que nous ne disons point que le plaisir et la peine soient dans les corps ? C'est que nous savons directement que le plaisir et la peine sont l'âme jouissant ou souffrant, et que la couleur et la chaleur ne sont pas Tâme brillante ou chaude, mais l'âme percevant la couleur et la chaleur. On insiste : la chaleur et la couleur, poursuit-on , cessent dès que l'étendue est retirée, tandis que le plaisir et la peine existent en l'absence de l'étendue. Celte observation n'esl pas toujours vraie : le plaisir que me cause la vue d'un cercle bien tracé cesse dès que je ne vois plus celte figure , et cependant je ne dis pas que le plaisir soit dans le cercle.

On ne fait pas attention que l'étendue, la figure, etc., ne nous sont révélées que par la résistance, par la langibilité, ou par la couleur. En effet, nous ne percevons l'étendue des corps que par la vue ou le toucher : comment donc une pure modification de l'âme analogue au plaisir et à la peine, telle qu'on soutient que seraient la couleur et la langibilité, pourrait-elle nous révéler l'étendue et la figure ? Le plaisir et la peine n'ont ni figure ni étendue. La couleur et la tangibilité sont figurées et étendues : elles ne sont donc pas de pures modifications de l'âme, puisque l'âme n'est ni étendue ni figurée. On n'a pas assez considéré que la tangibilité et la couleur sont étendues, figurées, et de plus mobiles. Les modifications de l'âme se déplacent-elles? Les couleurs que nous appelons des nuages, passent daiis le ciel au-dessus de nos têtes; les modifications de notre âme traversent-elles ainsi les deux ? Les qualités premières, comme vous les appelez, ne nous sont connues que par les qualités secondes ? Si les qualités secondes n'existent qu'en nous, que deviennent les qualités premières * ? Telles sont les inconséquences par lesquelles la philosophie ouvre la porte au scepticisme.

Il faut donc reconnaître que les qualités secondes sont perçues immédiatement comme distinctes de l'âme , et non

1. Voy. plus haut, même vol., p. 99, la fin des conclusions de David Hume.

comme de pures modifications internes. Et en effet, de même que retendue, la forme, etc., peuvent être pour nous tantôt à l'état de perception, tantôt à l'étal de conception, et que nous savons distinguer immédiatement ces deux états , de même la couleur, la chaleur, l'odeur, etc., sont pour nous tantôt à rétat de conception, tantôt à l'état de perception, et nous n'avons pas besoin de percevoir une étendue ni une forme, pour savoir si nous percevons un son ou si nous ne faisons que nous en souvenir, si l'odeur d'une rose est soumise à notre sens ou si elle n'existe que dans notre mémoire. Or, cette distinction directe et immédiate est toute la théorie de la perception extérieure. On suppose à tort que le toucher est le seul sens qui nous révèle l'externe, el que la vue en est incapable. Ceux des animaux qui naissent les yeux ouverts et en état de marcher, se dirigent dès leur naissance par le seul secours de la vue. Frédéric Cuvier cite l'exemple d'un bison qui à peine né se leva sur ses jambes et alla presqu'en courant sur tous les points de son écurie sans se heurter, et en se conduisant comme s'il eût connu les lieux par une expérience antérieure du toucher ^

Mais, poursuit-on encore, les mots qui expriment la perception des qualités secondes conviennent à la fois à l'objet et à la sensation : on dit une belle vue pour dire une chose belle à voir ; on dit qu'un objet est d'un toucher rude, pour signifier qu'il est rude au toucher, et enfin qu'un aliment est de bon goût pour faire entendre qu'il est bon au goût. Ces confusions s'appliquent à la couleur, à la tangibilité, à la saveur et jamais à l'étendue, à laforme, etc. Donc l'étendue, la forme, etc., sont distinctes de l'être qui les perçoit, tandis que les qualités secondes se confondent avec lui. Ces confusions, dirons-nous, ne sont pas irrémédiables, et cela nous suffit. Avec quelque attention, il est facile de distinguer entre l'acte du toucher et le tangible, l'acte de la vue et la couleur, l'acte de l'ouïe et le son, l'acte de l'odorat et l'odeur, l'acte du goût et la saveur. Nous répéterons d'ailleurs que l'étendue, la forme, etc., ne

1. Flourens, Résumé des observatioins de F. Cuvier, 2* édit., p. 137.

nous sont connues que par le tangible et la couleur, et que si ces deux qualités n'étaient pas perçues comme extérieures h rame, l'étendue et la forme nous paraîtraient n'exister que dans notre intelligence, comme les lignes et les figures de la géométrie ^

On dit enfin, que les qualités premières sont claires pour l'esprit, et que les secondes sont obscures. Nous avons fait observer que l'étendue n'existe pas dans les corps, si Tonenlend par rétendue la juxtaposition continue des parties du corps', nous ne voyons donc pas avec clarté comment des parlies discontinues produisent dans notre âme la perception d'une étendue continue. La solidité n'est pas claire non plus, car il nous est très-difficile de concevoir comment des parlies discontinues peuvent avoir de la cohésion. Ne nous flattons pas de trouver Ja clarté où elle n'est pas : l'objet que nous touchons aussi obscur pour nous que l'objet que nous entendons , ou plutôt ils sont aussi clairs l'un que l'autre , si nous voulons nous contenter de savoir que tanrôt nous touchons et . que tantôt nous entendons, et que le tangible et le son se distinguent également de notre âme.

Reid et Stewart disaient que l'étendue et la figure sont si claires, qu'elles deviennent les objets des sciences mathématiques'. Mais ce n'est pas l'étendue de la matière avec les pores que l'observation y découvre et les intervalles que la physique y suppose, ce n'est pas la forme irrégulière des corps nalureld, qui servent d'objets aux sciences mathématiques ; c'est l'étendue pure ou l'espace pur, c'est la forme régulière conçue par l'esprit et non empruntée à l'observation des sens externes. L'étendue et la forme géométrique ne sont pas des qualités de la matière*.

Après avoir distingué les qualités premières et les qualités secondes sous le rapport psychologique, c'est-à-dire selon les

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