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114 LIVRB SIXlàMB, SECTION PREMIÈRE.
qu*entend-on par ce mot? Est-ce une juxtaposition de parties «ans intervalles? La physique n'admet pas que cette étendue appartienne à la matière, puisqu'elle suppose que les parties lK)nt à distance les unes des autres, et que le corps comprend plus de vide que de plein. Cette étendue, loin d'être essentielle à la matière, n'y existe même pas. Veut-on pailer de rétendue de la molécule ? Mais la molécule est une hypothèse qui n'a rien de nécessaire et d'essentiel, et Leibniz explique les phénomènes de la matière par des forces simples ou des monades non étendues. Entend-on enfin retendue au sens de Descartes ? Mais l'étendue était, dans l'opinion de ce philosophe, l'espace lui-même, car il ne distinguait pas entre le corps et l'espace*. Dans ce sens, il n'est pas surprenant qu'on regarde rétendue comme essentielle au corps; c'est comme si l'on disait que l'étendue est essentielle à l'étendue. Sur ce pied, le 6on sera essentiel au son, et la lumière à la lumière. Nous ne pouvons donc affirmer qu'aucune qualité soit plu essentielle qu'une autre à la matière ; tout ce que nous savons, c'est que nous percevons quelque chose de tangible, de visible, d'étendu, de formé, de chaud ou de froidj de sonore , de sapide et d'odorant ; si nous voulons aller au delà, nous nous entourons de chimères qui sont de notre invention.
Mais, dit-on en second lieu , les qualités secondes supposent les qualités premières, c'est-à-dire l'étendue et la solidité, fjour prendre la liste réduite par M. Royer-CoUard ; les qualités premières ne supposent pas les secondes ; il peut y avoir étendue et solidité sans résistance, sans couleur, etc. ; il ne peut y avoir ni résistance, ni couleur, etc., sans étendue et èolidité. Nous répondons que, dans l'hypothèse de Leibniz, d'après laquelle des monades simples, sans étendue, sont les causes des phénomènes qui se manifestent dans les corps , il pourrait y avoir résistance, couleur, etc., sans étendue et sans solidité. L'expérience nous apprend que le son par exemple est associé à certaines vibrations du corps tangible; mais nous ne savons pas du tout comment le son peut être lié à ces
t, OEmres philosophiques, édil. Ad. G.,inlroducl., p. cxiu.
LBS PBRCEPnONS OU LA PREMIÈRE PARTIE DES CONNAISSANCES. 115
vibrations, et la raison ne nous montre pas que cette liaison soit nécessaire et que le son n'eût pas pu être produit sans quelque cliose de tangible. Si donc en disant que les qualités secondes supposent les qualités premières, on voulait parler d'une relation expérimentale et non d'une relation nécessaire, nous raccorderions; mais ce n*est pas ainsi qu'on Tenlend.
Troisièmement, enfin, on allègue que les qualités premières sont absolues, qu'elles existeraient indépendamment de l'homme, et que les qualités secondes n'existent que relativement à lui. Mais, si Ton conçoit que, même en l'absence de l'homme, il y ait quelque chose qui soit propre à lui donner, s'il se présente, la perception du tangible et de la résistance, rien n'empêche de concevoir qu'en son absence il y ait aussi quelque chose qui soit prêt à lui donner, quand il se présentera, la perception de la couleur, du son, de l'odeur et de la saveur K De quelque façon qu'on envisage la nature extérieure et les causes de nos perceptions, il est clair que ces causes sont aussi absolues les unes que les autres, et que nous savons, à l'égard de toutes, distinguer dans quel cas nous sommes à l'état de perception ou à l'état de pure conception ; et c'est là le point important dans la théorie des sens extérieurs. •
Le motif de la distinction philosophique entre les qualités premières et les qualités secondes des corps, c'est que, comme nous l'avons déjà dit, le toucher ftiit connaître les qualités qui jouent le principal rôle dans la science des corps *. De plus, il y a des aveugles et des sourds, et très-souvent on touche sans voir et sans entendre; il y a beaucoup de corps dont l'odeur et la saveur sont ou négligées ou imperceptibles ; mais il n'y a pour personne de corps intangible. On conçoit donc les corps sans la couleur, le son , l'odeur et la saveur, puisqu'on n'y trouve pas toujours ces qualités, tandis qu'on ne les conçoit pas sans l'étendue tangible parce qu on l'y trouve toujours. Voilà pourquoi c'est surtout à l'étendue tangible que les hommes donnent le nom concret qui désigne le
1. Voyez plus haut, p. 82, un passage d'Aristole dans le même sens.