CHAPITRE II
DOCTRINE D'aRISTOTE § ler. De l'opposition entre Platon et Aristole.
Au nom de Platon l'histoire de la philosophie oppose celui d'Aristote; il y a en effet une grande différence entre les doctrines de ces deux philosophes. Quelquesuns ont voulu voir dans ce dissentiment une jalousie du disciple contre le maître. Il suffit de considérer la nature diverse de leur esprit. Platon est un poëte; il compose des drames ; il habille les personnages, décore le lieu de la scène, fait contraster les caractères, varie les entretiens, introduit des épisodes, et semble vouloir cacher le fond sévère de la pensée philosophique sous la grâce ou la majesté de la parole. Il répand partout de brillantes couleurs, il recherche les symboles et les fables et il se plaît dans les fictions. Aristote explique quelques-unes des anciennes fables et il n'en invente point de nouvelles; il ne prend pas les amples détours du drame, mais l'ordre direct de l'enseignement. Il avait, suivant Cicéron, composé aussi des dialogues ; et nous serions tentés d'en voir les traces dans quelques-uns de ses ouvrages. La Physique et la Métaphysique, par exemple, nous offrent des passages où la pensée se contredit quelquefois d'un paragraphe à l'autre. Si Ton suppose que ces paragraphes
PRINCIPAUX SïSTÈMES SLR LES FACULTÉS ^Oî
sont des objections et des réponses d'interlocuteurs différents, toute contradiction disparaît; il ne s'agit plus que de distinguer la pensée véritable d'Arislote, de ce qu'il met dans la bouche de ses contradicteurs. Mais en supposant que ces écrits soient des dialogues, dont les personnages n'aienl pas été distingués les uns des autres, quelle différence ne présentent-ils pas encore avec les dialogues de Platon ! La marche de la démonstration ne s'y détourne pas un seul instant de son but ; elle ne s'arrête que pour recueillir les objections. La phrase est courte, ramassée, nerveuse, expressive et laisse lapensée toute nue. A considérer la nature si différente de l'esprit de Platon et de celui d'Arislote, il était facile de prévoir que leurs solutions ne seraient pas les mêmes, sans qu'on eût besoin de supposer au disciple des motifs pris de quelque basse passion. Ce qui fait que malgré leur contraste tous les deux sont assurés d'une gloire immortelle, c'est qu'ils représentent tous les deux un côté de l'entendement humain. L'esprit logique et l'esprit poétique ne sont pas seulement l'un dans la géométrie, l'autre dans la poésie ; il se côtoient dans toutes les carrières de l'intelligence : dans les arts, dans les lettres, dans les sciences et par conséquent dans la philosophie. L*exemple de Platon ne pouvait transformer Aristote, pas plus que la prudence et l'austérité de Descartes n'ont pu arrêter l'essor du téméraire et brillant Malebranche.
I 2. Objections d' Aristote contre les idées. I
Aristote commence par la critique de la théorie de Platon sur les genres, et de ce côté il a pleinement gain de cause. « Platon , dit-il, entendit Socrate, qui le premier appliqua son esprit aux définitions et rechercha lé généiaî, %6 xa9^ SXov; mais il pensa que les définitions ne
pouvaient pas s'appliquer aux choses sensibles , parce qu'il croyait, comme Heraclite, qu'elles sont dans un écoulement perpétuel. Il appela idées ' les choses susceptibles de détînilions, et il regarda les choses sensibles comme en dehors de ces généralités et comme leur étant seulement conformes -. »
Aristote renouvela 'contre la théorie réaliste plusieurs des objections qui avaient été rapportées par Platon luimême dans le Parménide et le So^Msle : 1° Qu'on ne voit pas comment se ferait la participation des individus aux genres; 2° Que comme l'on 'peut penser aux choses qui ne sont plus, il faudrait leur supposer des réalités extérieures; 3° Qu'il y a des objets pour lesquels on ne suppose pas de genre éternel et indépendant, comme un anneau, une maison , une simple relation, xpo; n, et que si ceux-là se passent de genres extérieurs, tous les autres peuvent s'en passer; 4° Que si la participation de l'individu au genre consiste en une ressemblance, l'individu et le genre étant semblables participent à un genre supérieur , qu'ainsi l'homme individuel ressemblant à l'homme général , l'homme individuel et l'homme général participent à une classe plus générale, ou à un troisième homme, puis ces trois hommes à un quatrième, et ainsi à l'infini ; 5» Que la connaissance des genres ne servirait en rien à celle des choses sensibles, puisque les genres ne sont pas l'essence des choses sensibles ; car s'ils en étaient l'essence, ils seraient en elles, ce qui est contraire à la supposition ^
A ces objections Aristote en ajouta d'autres, dont voici les principales :
1. Aristote emploie comme Platon les mots îSicc et sFôcj indifféremment pour désigner les choses générales. Métaphysique, liv. I, chap. I, IV, V, vn. De l'Ame, iiv. II, chap. i, § 2.
2. n«|9à raûToc x«i xarà tolûtol. Métaphysique, liv. I, chap. vi.