Voy. plus loin même livre, chap. iv
Nous ne pouvons ajouter mentalement les choses finies les unes aux autres, que parce que nous percevons que l'espace dans lequel nous les étendons est infini. La perception de l'espace infini précède donc l'addition des choses finies.
Indépendamment de l'idée générale expérimentale ou de l'idée de genre fournie par l'observation, c'est-à-dire par les sens extérieurs, la conscience et la mémoire, il y a une idée générale fournie par l'induction : c'est elle qui nous fait étendre dans l'avenir l'existence actuelle des phénomènes de la nature; c'est elle qui nous fait attribuer aux objets que nous n'avons point soumis à notre analyse les qualités trouvées dans les objets précédemment analysés. Mais autre chose est de croire au retour du soleil, autre chose est de percevoir que le temps ne peut s'arrêter, ni la substance active périr; l'attente du soleil permet de supposer qu'il ne reviendra pas; la perception de la cause infinie ne permet pas de comprendre qu'elle cesse d'être. La généralisation inductive nous donne un objet contingent, la perception de l'infini un objet nécessaire. A proprement parler, l'idée de l'infini n'est pas une idée générale, parce que ce n'est pas l'idée d'un genre. La substance infinie n'est pas le genre qui renferme toutes les substances finies; l'espace pur n'est pas ij genre de tous les corps finis; le temps absolu n'est pas le genre des phénomènes qui commencent et qui finissent, parce qu'il ne commence ni ne finit. La généralisation inductive ne fait qu'étendre à l'avenir les qualités trouvées dans les objets connus par l'expérience ; elle contient donc un genre de choses futures, l'expérience contient un genre de choses actuelles ou passées ; mais la perception de l'infini ne renferme pas un genre, car un genre est une qualité, un attribut, qui s'applique à une n)ultitude d'individus; or le temps, l'espace et la substance active infinie ne sont les qualités ni les attri-
buts de personne : ce ne sont point des choses que l'on ^juisse morceler pour en composer tous les objets finis. On ne fait pas le périssable avec l'impérissable.
Aristote n'a donc pas entièrement raison, et c'est la part d'erreur que renferme sa doctrine qui l'a empêchée de l'emporter définitivement sur celle de Platon. Le chef de l'Académie, en donnant à certaines de nos connaissances une autre origine que les sens extérieurs, avait l'avantage de mieux rendre compte, par exemple, de la notion de l'infini; mais si, en effet, il existe hors de nous un être sans commencement et sans fin, qui est par luimême, et par lequel existent tous les autres, qui ne tombe pas sous nos sens, et que nous n'atteignons que par la raison ou par la pensée dégagée des sens, il n'est pas nécessaire, pour expliquer les notions générales et les pures conceptions idéales de l'esprit, de supposer qu'il existe des genres séparés des individus, et qu'il y a des figures et des vertus en dehors de l'intelligence de Dieu et de l'intelligence des hommes. C'est par ce côté que la doctrine de Platon était périssable, et ne pouvait, à son tour, prévaloir sur celle d'Aristote.
ê 4. De la science et de l'art
Examinons comment de l'expérience , Aristote essaye de faire sortir la science et l'art. « L'expérience, dit-il vient de la mémoire ^ : un très-grand nombre de souvenirs sur le même sujet ont la force d'une expérience, et l'expérience paraît presque semblable à la science et à l'art, iT.'.aTf^[j.-ri xal T£/j>yi. La science et l'art viennent aux hommes de l'expérience. Par l'expérience, on agit avec art, comme dit Polus; par l'inexpérience, on agit au hasard. L'art se forme lorsque de plusieurs pensées expé-
rimentales il résulte une conjecture générale sur tous les cas semblables '. Avoir la notion que telle chose a été utile à Callias, malade de telle maladie, puis à Socrate, puis à plusieurs séparément, c'est de l'expérience; mais penser que ce remède est utile à telles personnes rangées sous une seule espèce 2, aux pituiteux, aux bilieux, aux fiévreux, c'est de l'art. Dans la pratique, 1 expérience ne paraît pas inférieure à l'art, et nous voyons ceux qui ont l'expérience sans raisonnement, réussir mieux que ceux qui raisonnent sans expérience. C'est que l'expérience est la connaissance des individus, twv /.aO' êxacra, et l'art, la connaissance des généralités, twv xaô' oOvou, et le médecin ne guérit pas l'homme en général; il guérit tel homme en particulier, Callias, Socrate, ou tout autre individu; mais savoir et comprendre^, c'est plutôt le propre de l'art que de l'expérience, et l'on considère les hommes de l'art, toÙç TeyviTaç, comme plus philosophes que les empiriques, rôiv £[j.7r£tpojv. Cela vient de ce que les premiers connaissent les causes et que les seconds ne les connaissent pas ; les uns savent le fait, to on, mais non le pourquoi, to oiôti, et les autres savent le comment et la cause r/iv aiTt'av. Aussi les architectes sontils plus honorés, passent-ils pour plus philosophes que les manœuvres. Les premiers savent la cause de ce qui se fait; les manœuvres et d'autres êtres animés agissent sans connaissance, comme le feu brûle. Les êtres inanimés agissent par leur nature, les manœuvres par Thabitude *. »
La seule distinction qu'Aristote établisse entre l'art et la science d'une part et de l'autre l'expérience, c'est que les deux premiers contiennent une sorte de prévision ou
1. "Orav xa6' ëXov /jliv. yivfiTM itepl twv baotuv ùnoXrfpl;.