‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 12 sur 261 · Œuvres philosophiques, éd Ad. G., t. I, p. 129 et suiv · texte numérisé non relu

Œuvres philosophiques, éd Ad. G., t. I, p. 129 et suiv

tion d'avec la conception; elle éclaircit seulement les actes de l'une et de l'autre. Une perception obscure n'est pas précisément une erreur, elle est une ignorance, comme nous l'avons dit plus haut; mais elle peut donner lieu à l'erreur, en permettant à la croyance de venir prendre laplace d'une perception incomplète. La volonté peut donc avoir ici quelque influence : elle fortifie la perception et laisse moins de place aux empiétements de la croyance. Elle a un pouvoir du même genre sur la conception : elle la rend plus exacte et plus complète et elle empêche les conjectures de s'y substituer. Encore une fois les défauts de la perception et de la conception sont des ignorances; l'erreur ne vient qu'avec la croyance.

Que veut-on dire lorsqu'on avance que nous sommes libres de suspendre notre jugement? Quant aux jugements de la perception et de la conception, nous ne pouvons pas ne pas percevoir ce que nous percevons, ni nous donner à notre gré telles réminiscences ou telles conceptions idéales, qui s'obstinent à nous fuir. Mais nous pouvons nous souvenir que nos perceptions et nos conceptions sont quelquefois incomplètes et en chercher de plus exactes. Les mots : suspendez votre jugement, reviennent ici à ces termes : souvenez-vous que les perceptions et les conceptions ne sont pas toujours complètes; renouvelez-les jusqu'à ce que vous soyez certain de les avoir toutes accomplies. Quant à la croyance, la suspension du jugement consiste à se souvenir volontairement qu'elle nous trompe quelquefois et que nous ne devons pas la confondre avec la perception, mais attendre la confirmation de l'expérience.

Mais, dans aucune circonstance, la volonté ne dépasse les limites de l'entendement. Et comment y parviendraitelle? Gomment pourrait-elle affirmer que ce qui paraît obscur à l'intelligence est clair? La volonté aurait-elle ses idées différentes des idées de l'entendement? Elle

serait donc une autre intelligence? Affirmerait-elle les idées de lentendement? Alors encore elle serait une intelligence qui ferait double emploi avec la première.

Bayle adoptant et développant l'opinion de Descartes dit : « Nous éprouvons que souvent nous consentons h, une proposition parce que nous le voulons, et que souvent nous la rejetons aussi parce que nous le voulons. D'un autre côté l'assentiment diffère de la connaissance claire et distincte du sujet et de l'attribut et de la connexion du sujet et de l'attribut; donc ce n'est pas un acte de l'âme en tant qu'elle conçoit, mais en tant qu'elle veut. La preuve c'est que nous pouvons connaître cette proposition entière : les étoiles sont en nombre pair, c'est-à-dire comprendre clairement et distinctement ce que c'est que les étoiles en nombre pair, sans affirmer qu'elles sont en effet en nombre pair ce qui est une forte preuve que l'affirmation est un acte distinct de la connaissance ^ »

Si l'affirmation était un acte de la volonté, il dépendrait de nous de croire que les étoiles sont en nombre pair ou impair. Or, nous ne faisons pas cette affirmation; estce parce que nous ne voulons pas la faire, comme le dit Bayle? Point du tout. Malgré les efforts de notre volonté, nous ne pouvons ici ni affirmer, ni nier, et nous sommes obligés de demeurer dans le doute. En effet, nous n'avons aucuneperception sur laquelle nous puissions nous appuyer, pour induire que les étoiles soient en nombre pair ou impair. Notre volonté ne peut en aucune façon incliner notre croyance soit d'un côté soit de l'autre, et cet exemple est très-propre à faire reconnaître que ce n'est pas la volonté qui nie ou qui affirme. Autre chose sans doute est de comprendre, de connaître cette proposition : les étoiles sont en nombre pair; autre chose est de l'affir-

1, Œuvres diverses, éJit. 1727, t. IV, p. 517-518.

mer ou de la croire ; mais ce n'est pas une raison pour rapporter, comme fait Bayle, la connaissance à l'entendement et l'affirmation à la volonté. La proposition : les étoiles sont eu nombre pair, est une proposition abstraite; c'est la conception abstraite des étoiles et la conception abstraite du nombre pair jointes ensemble; pour former cette proposition, il suffit de la conception ou de la réminiscence, qui produit les abstractions et qui est une partie de l'intelligence ou de l'entendement. L'affirmation du nombre exact des étoiles serait produite, s'il y avait lieu, soit par la perception, soit par l'induction, qui sont deux autres parties de l'entendement et qui n'appartiennent pas à la volonté.

En résumé, la volonté n'influe que sur le mode de la perception et de la conception et non sur leur nature, ni sur leur objet; elle ne peut pas les changer l'une en l'autre. Elle ne peut créer le doute en matière de perception ni de conception, parce que le doute n'y est pas possible. Le doute résulte, comme nous l'avons dit en son lieu, de deux croyances qui se combattent mutuellement. Tout ce que la volonté peut faire ici, c'est de fixer obstinément dans notre esprit ce souvenir que les croyances ont été quelquefois mensongères. Il résulte de là que l'intelligence placée entre deux inductions opposées se trouve naturellement dans le doute. C'est la seule manière dont la volonté puisse suspendre notre jugement. -Encore ne peut-elle pas faire que si les inductions sont beaucoup plus nombreuses d'un côté que de l'autre, noire croyance ne soit fortement inclinée de ce côté ! A plus forte raison, si la croyance n'est combattue par aucune croyance contraire, elle est tout à fait insaisissable à la volonté. Vous essayeriez en vain de vous empêcher de croire que la nature est constante, que tel signe marque en général tel sentiment, et que si Dieu existe il est parfait. Bossuet, suivant nous, a donc mieux parlé que

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Descartes quand il a dit : c Quelques philosophes de ces derniers siècles ont misle consentement de Tâme qui acquiesce à la vérité, ou le doute qui la tient en suspens, dans les actes de la volonté. Dans cette question, il peut y avoir beaucoup de disputes de mots; quoi qu'il en soit, il y a toujours quelque acte cVentendemcnt qui précède ces actes de volonté, et il est plus raisonnable de mettre le consentement dans le principe que dans la suite; joint qu'il est naturel d'attribuer le consentement et le ju^ement h la faculté à laquelle il appartient de discerner, comme il est plus naturel d'attribuer le discernement à celle à qui appartient la connaissance. Au reste, lorsque l'âme examine une vérité et y consent, nous ne remarquons en nous que ces actes de volonté : premièrement la volonté d'examiner, qui cause l'attention ; après, selon que nous entendons plus ou moins les choses en ellesmêmes ou que nous voyons plus ou moins d'autorité dans ceux qui nous les rapportent, ou nous voulons examiner davantage, ou pleinement convaincus dans l'entendement, nous ne voulons plus que jouir de la vérité découverte ^ »

g 6. De la connaissance suivant Locke, et du critérium de Leibniz.

Descartes, par le critérium de l'évidence, n'a pas suffisamment séparé la perception d'avec la conception, ni les connaissances d'avecles croyances, ni par conséquent la certitude d'avec la possibilité du doute et de l'erreur. Locke, de son côté, fait consister la connaissance dansla perception de la convenance et de la disconvenance des idées ^. Leibniz lui objecte avec raison que si la connaissance n'est pas déjà dans les idées, elle ne peut être dans

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