Ibid,, introduct. p. cx, et t. I, p. HG
nous-mêmes la faculté de la produire. Je n'ai jamais écrit ou jugé que l'esprit eût besoin d'idées innées qui fussent quelque chose de différent de la faculté de penser. Mais comme je remarquais qu'il y avait en moi certaines pensées qui ne provenaient pas des objets extérieurs, comme les idées adventices, ni delà détermination de ma volonté, comme les idées factices, mais de la seule faculté de penser qui est en moi, pour distinguer les idées ou notions qui sont les formes de ces pensées d'avec les idées adventices ou factices, et je les ai appelées innées dans le sens où nous disons que la générosité est innée à certaines familles, et à certaines autres telles maladies; comme la goutte ou la pierre, non pas que les enfants de ces familles souffrent de ces maladies dans le sein de leur mère, mais parce qu'ils naissent avec une certaine disposition ou faculté de les contracter '.» Ainsi Descartes n'entend point les idées innées au sens où Platon disaitquecertainesconnaissances résident en nous, faites de toutes pièces; que l'âme les a autrefois acquises avant d'être jointe au corps ; qu'elles y sont comme endormies et qu'il suffit de bien interroger un homme pour réveiller en lui le souvenir de ces notions. Descartes veut parler d'une faculté naturelle de former certaines idées ou d'acquérir certaines notions sans le secours des sens ni de l'imagination sensilive.
Les idées innées prises en cette acception sont : 1° l'idée que j'ai de moi-même en tant que je suis une chose qui pense ; 2° l'idée de la substance en général, et en particulier, de celle des corps ; 3" l'idée de l'infini ou de Dieu ; 4" l'idée des définitions géométriques, car, dit Descartes, s'il y a des figures régulières dans la nature, elles sont trop petites pour affecter les sens ; 5° les
1. Œuvres philosophiques, édit. Ad. G., t. II, p. lOi, et t. IV. p. 58.
PRINCIPAUX SYSTEMES SUR LES FACULTES l'ào
vérités qui ne sont rien hors de notre pensée. < Par exemple, poursuit notre philosophe, lorsque nous pensons qu'on ne saurait faire quelque chose de rien, nous ne croyons point que cette proposition soit une chose qui existe ou la propriété de quelque chose, mais nous la prenons pour une certaine vérité éternelle quia son siège en notre pensée et que l'on nomme une notion commune ou une maxime. Tout de même, quand on dit qu'il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps, que ce qui a été fait ne peut n'être pas fait, que celui qui pense ne peut manquer d'être ou d'exister pendant qu'il pense, et quantité d'autres semblables, ce sont seulement des vérités et non pas des choses qui soient hors de notre pensée, et il y en a un si grand nombre de telles, qu'il serait malaisé de les dénombrer. Mais aussi n'est-il pas nécessaire, parce que nous ne saurions manquer de les savoir lorsque l'occasion se présente de penser à elles, et que nous n'avons point de préjugés qui nous aveuglent.... L'une de ces notions communes estque lenéant ne peutavoir aucuns attributs, ni propriétés ou qualités; c'est pourquoi, lorsque l'on en rencontre quelqu'un, on a raison de conclure qu'il est l'attribut de quelque substance et que cette substance existe. Nous concevons aussi très-distinctement ce que c'est que la durée, l'ordre et le nombre, si au lieu de mêler dans l'idée que nous en avons ce qui appartient proprement àl'idée de la substance, nous pensons seulement que la durée de chaque chose est un mode ou une façon dont nous considérons cette chose en tant qu'elle continue d'être, et que pareillement l'ordre et le nombre ne diffèrent pas en effet des choses ordonnées et nombrées, mais que ce sont seulement des façons sous lesquelles nous considéronsdiversementces choses. Le nombre que nous considérons en général, sans faire réflexion sur aucune chose créée, n'est point hors de notre pensée,
non plus que toutes ces autres idées générales que dans l'école on comprend sous le nom d'universaitx, qui se font de cela seul que nous nous servons d'une même idée pour penser à plusieurs choses particulières qui ont entre elles un certain rapport. Et lorsque nous comprenons sous un même nom les choses qui sont représentées par cette idée, ce nom est aussi universel. Par exemple, quand nous voyons deux pierres, et que sans penser autrement à ce qui est de leur nature, nous remarquons seulement qu'il y en a deux, nous formons en nous l'idée d'un certain nombre que nous nommons le nombre de deux. Si, voyant ensuite deux oiseaux ou deux arbres, nous remarquons, sans penser aussi à ce qui est de leur nature, qu'il y en a deux, nous reprenons par ce même moyen la même idée que nous avions auparavant formée et la rendons universelle, et le nombre aussi, que nous nommons d'un nom universel, le nombre de deux. De même, lorsque nous considérons une figure de trois côtés, nous formons une certaine idée que nous nommons l'idéedu triangle, et nous nous en servons ensuite à nous représenter généralement toutes les figures qui n'ont que trois côtés. Mais quand nous remarquons plus particulièrement que des figures de trois côtés, les unes ont un angle droit et que les autres n'en ont point, nous formons en nous une idée universelle du triangle rectangle qui, étant rapportée à la précédente, qui est plus générale et plus universelle, peut être nommée espèce, et l'angle droit, la différence universelle par où les triangles rectangles diffèrent de tous les autres. De plus si nous remarquons que le carré du côté qui soutient l'angle droit est égal aux carrés des deux autres côtés, et que cette propriété convient seulement à cette espèce de triangle, nous îh pourrons nommer propriété universelle des triangles rectangles. Enfin si nous supposons que de ces triangles, les i^ns se meuvent, et que les autres ne se meuvent point,
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nous prendrons cela pour un accident universel en ces triangles, et c'est ainsi qu'on compte ordinairement cinq universaux, à savoir le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident ^ »
Descartes appelle idée innée toute idée que l'àme produit par elle-même et non à l'occasion des mouvements excités dans les sens. Gomme il suppose que l'idée conçue par l'âme, à propos du mouvement opéré dans les sens, ne ressemble pas à ce mouvement, il a été entraîné à dire que l'âme conçoit de son propre fond même Tidée de la lumière et de la couleur; et qu'ainsi à la rigueur toutes les idées sont innées ^ ; seulement certaines idées sont produites par l'âme à l'occasion des mouvements excités dans les nerfs ou des esprits animaux, tandis qu'il en est d'autres que l'âme conçoit sans avoir besoin de cette excitation ; ce sont celles-là que le philosophe appelle plus particulièrement les idées innées et qu'il rapporte à l'entendement pur.
§ 2. Examen de cette théorie.
Nous avons plusieurs observations à faire sur ce que Descartes appelle l'entendement pur. L'idée que j'ai de moi-même, en tant que je suis une chose qui pense, s'applique à un objet fini, l'idée de Dieu à un objet infini. Descartes renferme donc, sous le nom d'entendement pur, la connaissance du fini et celle de l'infini, une connaissance de conscience et une autre qui dépasse la portée de cette faculté.
L'idée de la substance en général tient à celle de l'infini, comme nous avons essayé de le faire voir plus haut^ :
1. Œuvres philosophiques, édit. Ad. G., t. I, introd., p. ex et CXI ; p. 253, 255, 256, 258, 259.