‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 141 sur 261 · Ibid., liv. III, chap. vu · texte numérisé non relu

Ibid., liv. III, chap. vu

que nous voyions d'une vue immédiate et directe. L'être sans restriction, l'être immense, l'être universel ne peut s'apercevoir par une idée, c'est-à-dire par un être particulier différent de l'être infini *.

Il y a donc quatre manières de connaître, suivant Malebranche : nous connaissons les choses, premièrement par elles-mêmes : c'est ainsi que nous connaissons Dieu ; secondement, par les idées qui sont en Dieu : c'est ainsi que l'on connaît les corps; troisièmement, par conscience ou par sentiment intérieur : c'est notre manière de connaître notre âme; quatrièmement, par conjecture : c'est la seule connaissance que nous ayons de l'àme de nos semblables.

Nous avons essayé de montrer que la théorie de Malebranche sur la connaissance des corps par les idées de Dieu conduit à la négation des corps -. Nous admettons, avec lui, que notre amenons est connue par conscience, et l'intelligence de nos semblables par conjecture. Quant à notre notion de Dieu, nous pensons qu'elle contient une connaissance directe et immédiate, comme le dit Malebranche, qui nous révèle non-seulement l'être sans restriction, l'être immense, l'être universel, mais aussi l'être souverainement puissant, souverainement intelligent et souverainement bon.

Malebranche ne compte que quatre classes d'objets de connaissances -.les corps, notre esprit, l'esprit de nos semblables et Dieu. Nous avons donc à lui demander compte delà notion de l'espace et de celle du temps, des conceptions mathématiques et des conceptions morales. Il ne traite pas de la notion de l'espace et du temps; quant aux conceptions mathématiques et morales, il les considère comme les rapports nécessaires des idées qui

4. De la recherche de la vérité, liv. III, chap. vu, 1 et 2. 2. Voy. plus haut, t. II, liv. VI, chap. iv, §5.

sont en Dieu. « Nous pensons, dit-jl, que les vérités, même celles qui sont éternelles, comme que deux fois deux font quatre, ne sont pas des être absolus; tant s'en faut que nous croyions qu'elles soient Dieu, car il est visible que cette vérité ne consiste que dans un rapport d'égalité, qui est entre deux fois deux et quatre. Ainsi, nous ne disons pas que nous voyons Dieu en voyant les vérités, comme le dit saint Augustin, mais en voyant les idées de ces vérités.... Selon notre sentiment, nous voyons Dieu lorsque nous voyons des vérités éternelles, non que ces vérités soient Dieu, mais parce que les idées dont les vérités dépendent sont en Dieu. Je vois, par exemple, que 2 + 2 = 4, et qu'il faut préférer son ami à son chien, et je suis certain qu'il n'y a point d'homme au monde qui ne puisse le voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités dans l'esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu'il y ait une raison universelle qui m'éclaire et tout ce qu'il y a d'intelligences; car si la raison, que je consulte, n'était pas la même qui répond aux Chinois, il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis que les Chinois voient les mêmes vérités que je vois.... Je suis certain que les idées des choses sont immuables et que les vérités et les lois éternelles sont nécessaires. L'esprit de Thûmme conçoit clairement qu'il y a ou qu'il peut y avoir un nombre infini de triangles, de tétragones, de pentagones intelligibles et d'autres semblables figures.... Il aperçoit même Tinfini dans l'étendue.... Mais s'il est vrai que la raison, à laquelle tous les hommes participent, est universelle, s'il est vrai qu'elle est infinie, s'il est vrai qu'elle est immuable et nécessaire, il est certain qu'elle n'est point différente de celle de Dieu même, car il n'y a que l'être universel et infini qui renferme en soi-même une j'aison universelle et infinie.... Mais la raison que

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nous consultons n'est pas seulement universelle et infinie : elle est encore nécessaire et indépendante. Et nous la concevons, en un sens, plus indépendante que Dieu même; car Dieu ne peut agir que selon cette raison; il dépend d'elle en un sens; il faut qu'il la consulte et qu'il la suive; or Dieu ne consulte que lui-même; il ne dépend de rien : cette raison n'est donc pas distinguée de lui-même ; elle lui est donc coéternelle et consubstantielle. Nous voyons clairement que Dieu ne peut punir un innocent, qu'il ne peut assujettir les esprits aux corps, qu'il est obligé de suivre l'ordre. Nous voyons donc la règle. Tordre et la raison de Dieu ; car, quelle autre sagesse que celle de Dieu pourrions- nous voir, lorsque nous ne craignons point de dire que Dieu est obligé de la suivre * ? »

D'après ce passage, l'homme en connaissant les vérités nécessaires de la morale et de la géométrie, connaît la raison même de Dieu. Descartes avait dit queDieu est l'auteur des vérités éternelles comme cause efficiente; qu'il lui aurait été libre de faire que les propositions géométriques eussent été autres qu'elles ne sont, et que, pour les produire, Dieu n'avait eu qu'à les entendre et à les vouloir. Il avait dit aussi : « Il répugne que la volonté de Dieu n'ait pas été, de toute éternité, indifférente à toutes les choses qui ont été faites ou qui se feront jamais, n'y ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire ou ce qu'il faut omettre, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'entendement divin, avant que la nature do cette idée ait été constituée telle parla détermination de la volonté divine. Par exemple, ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le monde fût créé dans le

4. jDe la recherche de la vérité, liv. III, Ih partie, chap. vi et Éclaircissements sur la nature des idées, édit. 1C78, p. 203, ."iSS et 53G,

temps que dès l'éternité, que Dieu a voulu le créer dans le temps et il n'a pas voulu que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, parce qu'il a connu que cela ne pouvait se faire autrement, etc. Mais, au contraire, parce qu'il a voulu créer le monde dans le temps, pour cela il est ainsi meilleur que si le monde eût été créé dès l'éternité, et d'autant qu'il a voulu que les trois angles d'un triangle fussent nécessairement égaux à deux droits, cela est maintenant vrai, et il ne peut pas être autrement i. j

Malebranche s'élève contre ces propositions : < Certainement, dit-il, si la vérité et les lois éternelles dépendaient de Dieu, si elles avaient été établies par une volonté libre du créateur, en un mot, si la raison que nous consultons n'était pas nécessaire et indépendante, il me paraît évident qu'il n'y aurait plus de science véritable, et qu'on pourrait bien se tromper si l'on assurait que l'arithmétique ou la géométrie des Chinois est semblable à la nôtre. Car enfin, s'il n'était pas absolument nécessaire que 2 -j- 4 = 8, ou que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, quelle preuve aurait-on que ces sortes de vérités ne seraient point semblables à celles qui ne sont reçues que dans quelques universités ou qui ne durent qu'un certain temps? Voit-on clairement que Dieu ne puisse cesser de vouloir ce qu'il a voulu d'une volonté entièrement libre et indifférente? Ou plutôt voit-on clairement que Dieu n'apas pu vouloir certaines choses pour un certain temps, pour un certain lieu, pour certaines personnes ou pour certains genres d'êtres, supposé, comme on lèvent, qu'il ait été entièrement libre et indifférent dans cette volonté? Pour moi, je ne puis concevoir de nécessité dans l'indifférence; je

1. Œuvres philosophiques, édit. Ad. G., t. I, p. 133, 134 et t. II, p. 362, 363.

ne puis accorder ensemble deux choses si opposées. S'il n'est pas vrai que les actions sont bonnes ou mauvaises, à cause qu'elles sont conformes ou contraires à un ordre immuable et nécessaire, et que ce même ordre demande que les premières soient récompensées et les autres punies; enfin si tous les hommes n'ont pas naturellement une idée claire de l'ordre, mais d'un ordre tel que Dieu même ne peut vouloir le contraire de ce que cet ordre prescrit, parce que Dieu ne peutpas vouloir le désordre, certainement je ne vois plus que confusion partout. Car, que peut-on trouver à redire dans les actions les plus infâmes et les plus injustes des païens, auxquels Dieu n'avait point donné de lois? Quelle sera la raison qui osera les juger, s'il n'y a point de raison souveraine qui les condamne?... Nous ne craignons point de juger les autres ou de nous juger nous-mêmes en bien des rencontres; mais par quelle autorité le faisons-nous, si la raison, qui juge en nous lorsqu'il nous semble que nous prononçons des jugements contre nous-mêmes etconlre les autres, n'est notre souveraine et celle de tous les hommes? Il a toujours été vrai que deux fois deux font quatre, et il est impossible que cela devienne faux. Cela est clair, sans qu'il soit nécessaire que Dieu, comme souverain législateur, ait établi ces vérités, ainsi que le dit M. Descartes K j

Malebranche regarde donc les vérités nécessaires comme des rapports nécessaires entre les idées de Dieu, Ces vérités ne sont pas pour lui comme elles Tétaient pour Platon des êtres absolus; elles ne sont pas non plus Dieu lui-même, comme pour saint Augustin, mais seulement les rapports des pensées de Dieu, et ces pensées ne doivent pas être envisagées comme l'effet du libre choix de la Divinité, mais comme des nécessités de la

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