‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 142 sur 261 · De la recherche, etc., éd. citée, p · texte numérisé non relu

De la recherche, etc., éd. citée, p

raison divine, auxquelles Dieu lui-même obéit sans perdre son indépendance, parce qu'en leur obéissant il n'obéit qu'à sa propre raison. Malebranche ne veut pas qu'on dise que le triangle et la justice soient Dieu, et il a raison, car Dieu est tout-puissant, tout sage et tout bon, et ces attributs ne peuvent convenir au triangle ni à la justice. Quelle différence, dira-t-on, exisle-t-il entre la proposition que le triangle est une pensée de Dieu, et cette autre : que le triangle est Dieu? Il y a une grande différence ; dans le sens de la première proposition, la pensée est l'un des attributs de Dieu, et le triangle est un des modes de cette pensée. Les attributs de Dieu sont distincts : il crée, il pense, il aime; rien de tout cela ne se confond. Dans le sens de la seconde proposition, il n'y a plusllieu de distinguer entre Dieu et ses attributs : c'est sa pensée qui crée, c'est sa création qui aime; il est le triangle, et c'est en tant que triangle qu'il aime, qu'il crée et qu'il pense. Tout se confond, tout devient inintelligible. Il faut donc distinguer l'être, ses attributs et les modes de ses attributs.

Suivant Malebranche, le triangle et la justice sont des idées de Dieu ou les rapports nécessaires des idées divines, et Tàme de l'homme est en communication avec les idées de Dieu, quand elle conçoit les vérités éternelles. Nous n'avons que peu de chose à changer dans cette théorie. Nous croyons comme Malebranche que les conceptions morales et mathématiques ne sont originairement que dans la pensée divine. Ce philosophe ne craint point de limiter la puissance de Dieu, en imposant des nécessités à la raison divine. Nous pensons avec lui que la piété ne gagne rien à faire un Dieu capricieux dont la puissance pourrait détruire la raison. La puissance de Dieu cesse à la limite où commence l'absurde. Dieu ne peut pas faire que ce qui a été fait n'ait point été fait; il ne peut pas se détruire lui-même; il ne peut donc point

changer sa propre raison; elle est aussi nécessaire et aussi éternelle que lui; elle lui est, comme dit Malebranche, coéternelle et consubstantielle. Dieu, concevant le triangle, ne pouvait pas ne pas concevoir que les trois angles du triangle sont égaux à deux angles droits. Dieu concevant un type de conduite pour les hommes, ne pouvait pas ne pas concevoir que Taclion conforme à ce type mériterait la récompense et l'action contraire le châtiment. En nous créant, Dieu a modelé nos conceptions idéales sur- les siennes et les a liées les unes aux autres par la même nécessité. Voilà comment nous sommes jugés par une raison qui est supérieure à notre volonté : notre raison humaine, dans ce qu'elle a d universel et de nécessaire, est l'image de la raison de Dieu. Nous ne dirons pas toutefois , comme Malebranche , que quand nous pensons le triangle ou la justice, nous soyons actuellement en communication avec une idée même de Dieu, mais nous nous formons une idée semblable à l'une des siennes. De même qu'à l'égard des perceptions, il est plus simple que Dieu nous ail fait apercevoir les objets eux-mêmes que les perceptions qui sont en lui, de même, à l'égard des conceptions, il est plus simple que Dieu nous ait donné des conceptions modelées sur les siennes, que de nous mettre en rapport avec ses propres conceptions.

§ 5. Les propositions universelles selon Bossuet.

A l'exemple de Malebranche et des écrivains de Port- Royal, Bossuet et Fénelon suivirent les principes de la philosophie de Descartes. Le premier, dans son Traité de logique, resté longtemps manuscrit et publié seulement de nos jours, dresse une longue liste de propositions universelles et nécessaires, sans vouloir en faire une

énuméràlion complète ^ Cette liste, comme toutes les listes semblables, nous offre des propositions que l'on peut ranger en trois classes : 1° celles qui concernent la perception de l'infini et dont l'objet est extérieur à l'entendement; 2o celles qui touchent à la géométrie et à la morale et dont l'objet est purement interne; 3» celles qui n'ont aucun caractère de nécessité et qui sont fournies par l'expérience ou ne contiennent que des tautologies. Nous ne relèverons dans la troisième classe que les axiomes dont nous n'avons pas encore eu lloccasion de faire l'examen.

« C'est encore, dit Bossuet, un principe très-véritable que celui-ci : En vain emploie-t-on le plus, où le moins suffit^; par oti l'on prouve que les machines les plus simples, tout le reste étant égal, sont les meilleures ; et parce qu'on a une idée que da4is la nature tout se fait le mieux qu'il se peut, tous ceux qui raisonnent bien sont portés à expliquer les choses naturelles par les moyens les plus simples. Aussi les physiciens nous ont-ils donné pour constant que la nature ne fait rien en vain^. » L'expérience prouve en effet que la nature, dans la plupart des cas, tend à une seule fin par une seule voie; mais qui nous autorise à dire que cela soit absolument nécessaire? Sommes-nous bien certains que la Providence, lorsqu'elle veut atteindre un but très-important, ne déployé pas plus de moyens qu'il n'en faut et comme un luxe de forces, afin de mieux assurer son œuvre? Pour la reproduction des espèces, la puissance génératrice des individus est elle employée tout entière? Pour féconder une reine des abeilles, la Providence ne crée-t-elle pas

i. La Logique, liv. II, chap. xil.

2. Frustra fit per pliira qiiod potest fieri per paucioi'u; non sunt multïplicanda entia sine necessltafe.

3. Natura nihil facit frustra. La Logique, liv. II, chap, xn. Œuvres philosophiques de Bossuet, édit de Lens, p, 380.

plus de mâles qu'il n'en faut, et ceux de ces insectes qui sont demeurés inutiles ne sont-ils pas mis à mort lorsque la fécondation a été faite par d'autres! La nature a fait ici par le plus ce qu'elle pouvait faire par le moins, mais elle a plus sûrement atteint son but. Qu'elle ne fasse rien en vain, cela ressort de ce qu'elle est l'œuvre d'un Dieu parfait. Si un athée admettait pour un instant que la nature ne fait rien en vain, ce ne serait pour lui qu'une vérité d'expérience et cette vérité le ramènerait promptement à la croyance en Dieu.

<i Je ne sais, poursuit Bossuet, si on doit rapporter à des principes de pure expérience, celui-ci : que les corps se repoussent l'un l'autre, et que le corps qui entre en un milieu en chasse celui qui l'occupait ; car outre l'expérience, il y a une raison dans la chose même, c'est-àdire dans les corps, qui sont naturellement impénétrables ^ î Nous avons déjà fait remarquer que les parties de l'espace sont seules nécessairement impénétrables les unes aux autres, et que supposant, par hypothèse, que la molécule d'un corps remplit une partie de l'espace, nous ne pouvons, sans nous contredire, placer une autre molécule dans la même partie 2. Mais la molécule ellemême est une hypothèse. Leibniz a substitué à cette supposition celle des monades qui ne sont pas nécessairement impénétrableslesunesauxautres, puisque plusieurs peuvent occuper le même lieu. De plus, les corps fussentils naturellement impénétrables, il n'en résulterait pas la nécessité qu'ils se repoussassent l'un l'autre; car ils pourraient simplement se faire obstacle, en ce sens que le corps immobile arrêterait le corps en mouvement, quelle que fût la masse de tous les deux. L'expérience seule nous apprend qu'il en est autrement, et que les

1. La Logique, liv. II, chap. xii, Œuvres philosophiques- de Bossuet, édit. de Lens, p. 381.

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