‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 148 sur 261 · Élévations, 2'^ semaine, T--' élévation · texte numérisé non relu

Élévations, 2'^ semaine, T--' élévation

rige dans le besoin, et que ]e consulte, n'est point à moi et elle ne fait pas partie de moi-même. Cette règle est parfaite et immuable ; je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe, elle ne perd point sa droiture; quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but ; c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée, a l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y faire revenir. C'est un maître intérieur, qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes jugements ; en l'écoutant je m'instruis, en m'écoutant moi-même je m'égare. Ce maître est partout, et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme à moi. Pendant qu'il me corrige en France, il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, par les mêmes principes... Ainsi ce qui parait le plus à nous et être le fond de nous-mêmes, je veux dire notre raison, est ce ce qui nous est le moins propre et qu'on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil, dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux.. .Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : Tune est moi-même, l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est moi est trèsimparfaite, fautive, incertaine, prévenue, pricipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée, enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes et supérieure à eux : elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent, enfin incapable d'être jamais ni épuisée, ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Ouest cette raison parfaite, qui

est si près de moi et si différente de moi ? OU est-elle ? Il faut qu'elle soit quelque chose de réel ; car le néant ne peut être parfait ni perfectionner les natures imparfaites. Où est-elle, cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche?... Quoi donc, mes idées seront-elles Dieu? Elles sont supérieures à mon esprit, puisqu'elles le redressent et le corrigent. Elles ont le caractère de la divinité, car elles sont universelles et immuables comme Dieu. Elles subsistent très-réellement selon un principe que nous avons déjà posé. Rien n'existe tant que ce qui est universel et immuable. Si ce qui est changeant, passager et emprunté existe véritablement, à plus forte raison ce qui ne peut changer et qui est nécessaire. Il faut donc trouver dansla nature quelque chose d'existant et de réel qui soit mes idées, quelque chose qui soit audedans de moi et qui ne soit point moi, qui me soit supérieur, qui soit en moi lors même que je n'y pense pas, avec qui je crois être seul, comme si je n'étais qu'avec moi-même, enfin qui me soit plus présent et plus intime que mon propre fond. Ce je ne sais quoi si admirable, si familier et si inconnu ne peut être que Dieu... Tout ce qui est vérité universelle et abstraite est une idée; tout ce qui est idée est Dieu même, comme je l'ai déjà reconnu *. »

Pour sortir des difficultés qui touchent les objets de l'intuition pure, il faut revenir à la distinction de Descartes. Parmi ces objets, les uns sont véritablement hors de l'esprit, les autres ne sont rien en dehors de la pensée soit de l'homme, soit de Dieu. L'espace, le temps et la cause infinie ne se confondent ni avec notre pensée, ni avec la pensée divine, et comme nous l'avons dit, si, par impossible, Dieu était quelques instants sans se

1. Fénelon, Œuvres philosophiques, édit. Danton, chez Hachette, Paris, 1843, p 48, 52, or^, 5G, 119, 120.

penser lui-même, il n'existerait pas moins pour cela; mais il n'en est pas ainsi de la règle des mœurs et des principes de la géométrie : quand ni l'homme, ni Dieu ne pensent ces principes, ils ne sont nulle part. Dieu les pense, sans les distinguer de sa pensée, et quand nous les pensons, nous ne les distinguons pas de la nôtre, et nous ne croyons pas contempler les pensées actuelles de Dieu, encore moins Dieu lui-même.

Fénelon est frappé de ce que ces idées ou ces principes contraignent notre pensée, et de ce qu'ils la redressent si elle s'égare. Mais il n'est pas nécessaire pour cela que cette règle soit distincte de notre pensée. Ne parlons pas encore de la conception idéale, considérons seulement la réminiscence. Lorsque le peintre travaille de mémoire, il a une réminiscence qui le dirige, qui le redresse s'il s'égare, et pour cela, il n'a besoin que de le contempler en lui-même avec plus d'attention. Cette règle lui est supérieure, puisqu'elle le corrige; elle le met en défiance de lui-même, elle l'avertit de son impuissance; c'estquelque chose quil'insplre à toute heure, pourvu qu'il l'écoute, et il ne se trompe jamais qu'en ne l'écoutant pas ; et cependant cette réminiscence ne contient aucun objet extérieur à la pensée. « Mais, dira-t-on, le peintre peut changer son modèle dans sa pensée, il peut en transposer les parties; l'homme ne peut changer la règle des mœurs ni la règle de la géométrie. » Il ne suffit pas que nous ne puissions pas changer l'ordre de nos pensées pour que nous en placions les objets hors de notre esprit; nous ne pouvons pas, de souvenir, réciter à rebours l'ordre des lettres de l'alphabet; notre esprit reprend toujours l'ordre direct dans lequel nous les avons apprises, et cependant cette nécessité de notre pensée ne nous fait pas croire que les lettres que nous récitons de mémoire soient sous nos yeux ou résonnent à notre oreille.

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« La réminiscence, dira-t-on encore, ne peut être comparée aux principes de la morale ou de la géométrie : ceux-ci sont infaillibles et universels! la première est incomplète et souvent défectueuse, d La vraie différence, répondrons-nous, entre la réminiscence et ce que nousappelons la conception idéale, c'est que la première vient de l'expérience et que la seconde n'en vient pas; ce n'est pas que la première puisse être trompeuse et que la seconde ne puisse pas l'être. Elles peuvent être Tune et l'autre, non pas trompeuses, car pour tromper il faut mettre quelque chose qui n'est pas à la place de ce qui est', mais incomplètes. Nous perdons quelquefois de vue la conception idéale des mœurs pour prendre le soin de nos intérêts, c'est-à-dire pour suivre des raisons qui nous sont particulières ou le côté particulier de notre raison. Voilà pourquoi Fénelon oppose ma raison à la raison, une raison humaine, sujette, changeante, imparfaite, à la raison souveraine, immuable, parfaite, qui se forme des conceptions communes à tous les hommes. Je ne suis changeant et imparfait que parce que je ne consulte pas toujours mes conceptions idéales. Quand je me trompe, c'est que j'oublie la règle; quand je me détrompe, c'est que je m'en souviens. Rien dans tout cela ne suppose que cette règle soit un objet extérieur ni qu'elle soit la divinité.

Il suffit pour expliquer la nécessité des conceptions morales et géométriques d'admettre que Dieu nous a imposé des conceptions semblables aux siennes. Pour en établir l'universalité, il les a fait paraître à tous les hommes de la même manière. « Nous recevons sans cesse, dit Fénelon, une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger. » Mais nous ne confondons jamais l'air que nous respi-

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