‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 155 sur 261 · Nouveaux essais, liv. I, chap. m · texte numérisé non relu

Nouveaux essais, liv. I, chap. m

qu'il n'admet que deux sources de connaissances, la sensation et la réflexion, et qu'ainsi sa doctrine se confond avec celle du philosophe anglais. Nous ne pourrions le suivre dans cette concession, et nous devons nous attacher à distinguer les conceptions idéales d'avec la conscience qui les réfléchit, pour ainsi dire.

L'âme, par la conscience et la mémoire, connaît son existence, son unité, son identité, etc.; mais ce n'est pas par la conscience qu'elle existe, qu'elle est une et identique. De même, si c'est par la conscience qu'elle connaît ses conceptions idéales, ce n'est pas par la conscience qu'elle les conçoit. L'âme pourrait exister sans en avoir conscience ; elle pourrait aussi concevoir le bien moral, sans le remarquer au moment même, car, comme l'a dit Leibniz, nous ne nous apercevons pas toujours de tous les actes que nous accomplissons, et il faut bien qu'il y ait en nous quelque pensée à laquelle nous ne pensions pas*. La conscience peut donc se séparer quelquefois des conceptions idéales. Sans doute, c'est par la conscience que nous connaissons nos conceptions; mais c'est aussi par la conscience que nous connaissons nos perceptions, même celles des sens extérieurs; cependant, pour percevoir les corps, il faut une autre faculté que celle par laquelle nous savons que nous les percevons, il faut la faculté même qui perçoit les corps. De même, pour concevoir le bien moral et les figures régulières de la géométrie, il faut autre chose que la conscience qui nous révèle ces conceptions, il faut la faculté de les concevoir. Ce ne serait donc pas expliquer l'origine de ces conceptions nécessaires que de les attribuer à la conscience, qui est, pour ainsi dire, le miroir, mais non la cause de ces conceptions.

i. Voy. plus haut, t. II. VI, chap. ii, § 2, et Nouveaux d sain, 1. 1, chap. I, § 5.

La faute serait plus grave encore de renvoyer à la conscience la perception de l'infini : Dieu est pour la raison un objet immédiat externe, selon l'expression de Leibniz'; ce n'est donc pas la réflexion ou la connaissance de nous-mêmes qui nous fait percevoir l'être infini; elle nous apprend que nous le percevons, mais elle ne nous le fait pas percevoir; il faut ajouter à la conscience la faculté même qui perçoit la cause infinie, c'est-à-dire qui affirme à l'intelligence qu'une cause a toujours été et sera toujours.

En résumé, nous percevons les corps et les objets infinis; nous concevons par la réminiscence ce que nous avons autrefois perçu; nous nous formons enfin des conceptions originales et des croyances. Par la conscience nous percevons nos autres perceptions, ainsi que nos conceptions et nos croyances; mais ce n'est pas la conscience qui produit nos autres perceptions, pas plus que nos réminiscences ou nos conceptions idéales et nos croyances. Il ne faut donc pas dire, comme le dit Locke et comme Leibniz semble l'accorder, que toutes nos idées viennent de la sensation et de la réflexion. Mais peutêtre Leibniz voulait-il seulement remontrer à Locke que, puisqu'il trouvait par la réflexion la connaissance de notre substance, de notre unité et de notre identité, il aurait dû trouver aussi par le même moyen l'existence de ces virtualités ou facultés qui nous font concevoir le bien moral, les principes géométriques, et percevoir l'existence de la cause infinie. Dans ce cas nous adopterions pleinement la théorie de Leibniz sur l'origine des idées.

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