Platon, Théétète, édit. H. E., 1. 1, p. 180 et suiv
pensée humaine. « Il n'y a point d'être, dit Gorgias; car l'être est incompréhensible. En effet, il n'est ni éternel, ni engendré : s'il est éternel, il est quelque part, et comme le contenant est plus grand que le contenu, il y a quelque chose de plus grand que l'être, ce qui est contradictoire; de l'autre côté, l'être n'est pas engendré, car il ne peut venir du non-être, ni de l'être que nous avons montré ne pouvoir pas être éternel. L'être, poursuit Gorgias, n'est ni l'unité, comme le veulent les Éléates, ni la pluralité, comme le veulent les Ioniens : il n'est pas l'unité, car d'où viendrait la pluralité? il n'est pas la pluralité, car d'où viendrait lunilé'? »
C'est par des arguments de ce genre que les sophistes se sont discrédités, et que leur nom, qui signifiait d'abord le sage ou le maître de la sagesse, a fini par exprimer le raisonneur faux et frivole. Le premier sophisme de Gorgias consiste à consacrer exclusivement le nom d'être à ce qui est contenu dans l'espace. S'il avait partagé d'abord ce nom entre l'espace et ce qu'il contient, il ne serait pas tombé dans la contradiction de trouver l'être plus grand que lui-même. La substance active et l'espace où elle agit se concilient très-bien entre eux, soit que la substance active remplisse tout l'espace, soit qu'elle laisse quelque partie de l'espace vide de son action. Si de la substance active on fait un être et de l'espace un autre, celui-là peut être plus grand que celui-ci, ou lui être égal en étendue sans le détruire. Le second sophisme de Gorgias est du même genre que le premier. Sans contredit, on ne peut pas avancer que l'être tout entier soit l'unité, car d'où viendrait le nombre? ni qu'il soit uniquement le nombre sans unité, car il n'y a pas de nombre sans unité; mais pourquoi ne pas dire que Vêtre est la ressemblance générale de tous les êtres individuels ; que
1. Sectus Enapiricus, Adversus mathematicos, liv. VII,s.65B5.
ces derniers se ressemblent en ceci qu'ils existent, et que le nom général d'être exprime cette ressemblance? Il n'y a pas un seul être; il y en a plusieurs; il y a une pluralité qui se forme d'unités. L'être n'est donc exclusivement ni l'unité, ni la pluralité : il est un nombre qui se compose d'unités.
Les arguments de Gorgias ne portent pas contre les sens seulement, mais contre la perception tout entière; il en est de même de ceux de Protagoras. Ce dernier emprunte à Heraclite la doctrine que tout est en mouvement, que tout devient, que rien n'est absolu et que rien n'est en repos. « Le corps, dit-il, s'entretient par l'exercice, la pensée par l'étude, l'immobilité est le néant. La couleur n'est ni dans l'objet ni dans l'organe, elle résulte de la rencontre du premier et du second. Le même vent paraît chaud à l'un, froid à l'autre. L'homme est la mesure de toutes choses ; tout est relatif. Il n'y a pas d'opinions vraies ou fausses, car on ne peut avoir d'opinion sur ce qui n'est pas ; mais il y a des états, des affections bonnes ou mauvaises; toute chose est ce qu'elle paraît. Les aliments paraissent et sont amers à l'homme malade, tandis qu'ils paraissent et sont agréables à l'homme en bonne santé; l'un n'en juge pas mieux que l'autre. Il faut tâcher de faire passer le malade à l'état de bonne santé; le médecin opère ce changement par des remèdes. Pour chaque cité, ce qui paraît juste et beau est l'un et l'autre, tant qu'elle en a cette opinion. Le sage orateur essaye de tourner les opinions d'une ville de la manière qui est la plus agréable à cette ville. Le sophiste rend le même service à ses élèves ^ »
Platon a déjà répondu à cette sophistiqiie. « Si la vérité, dit-il, est pour chacun ce qu'il sent et que nul n'ait qualité pour juger l'opinion d'un autre, pourquoi