‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 163 sur 261 · LOCKE ET SON ÉCOLE · texte numérisé non relu

LOCKE ET SON ÉCOLE

g 1'^'. De la discussion de Locke sur les idées innées.

De même que ni Platon, ni Aristote n'avaient pu prévaloir tout entiers l'un sur l'autre, et qu'il y avait en chacun d'eux une part de vérité et une part d'erreur, de même les Cartésiens ne pouvaient faire accepter toute leur doctrine; ils prêtaient à la critique, surtout par les propositions tautologiques qu'ils voulaient porter au rang des connaissances nécessaires. Il s'éleva donc contre eux une école opposée, qui se rattachait à celle d'Aristole; mais cette école n'attaqua pas seulement ce qui devait être attaqué, et, comme Aristote, elle se jeta dans l'excès contraire.

Descartes, dans le texte des méditations, paraissait entendre ce qu'il appelait les idées innées, au sens où Platon disait que certaines notions sont en nous à notre naissance, etqueles découvrir, c'est seressouvenir'. Gassendi, dans ses objections, avait réfuté l'existence des idées innées ainsi entendues, et Descartes, dans ses réponses aux objections et dans ses lettres, avait expliqué qu'il voulait exprimer par le terme d'idée innée , une faculté naturelle de percevoir ou de concevoir certaines vé-

1. Descartes, Œuvres philosophiques, édit. Ad. G., t. I, p. IIG.

rites qui ne viennent pas des sens'. Malebranche, malgré la rétractalion de Descartes , avait continué la réfutation de Gassendi. Locke, à son tour, reprit et compléta les objections de ses prédécesseurs, comme si Descartes ne S'était pas rétracté.

Gomme quelques-unes des objections de Locke porteraient contre les idées innées entendues dans le sens raisonnable, c'est-à-dire en tant qileproduites par une faculté naturelle, nous allons reprendre tous les arguments dont Locke a rempli le premier livre de son Essai sur l'enteri' dément humain-y nous nous permettrons seulement d'en changerunpeu l'ordre, pour la commodité de la discussion.

« On avance, dit Locke , que les vérités innées nous sont connues implicitement dés notre naissance, et qu'elles n'ont plus qu'à se développer; mais il n'est pas facile de comprendre ce qu'on entend par celte connaissance implicite. Avions-nous une connaissance implicite du triangle avant d'en comprendre la définition? Toute idée est, ou actuellement présente à l'intelligence ou, pour ainsi dire, en réserve dans la mémoire. Si elle n'est ni dans la mémoire, ni présente à l'esprit, elle n'est pas dans l'esprit. S'il y a des idées innées, elles doivent être dans la mémoire, c'est-à-dire se représenter sans aucune impression extérieure et produire, quand elles reviennent, un jugement de reconnaissance, ou, en d'autres termes, être reconnues pour avoir été déjà présentes à l'entendement. Les principes de la morale ne sont pas innés, parce qu'ils ne sont pas évidents d'eux-mêmes, et qu'ils ont besoin d'être ramenés à d'autres principes. Ils sont rapportés par les chrétiens à la volonté de Dieu qui punit et récompense, à la force publique par Hobbes, à l'excellence de l'homme par les stoïciens. Le principe :

1. Descaxies, Œuvres philosophiques, édit. Ad. G., i. I, introd. p. ex.

Ne faites pas a autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît, est plus recommandé que pratiqué. On n'ose pas dire qu'il n'est pas un principe, parce qu'on alarmerait tous les hommes. Une loi morale innée emporterait l'idée innée de législateur, de peine et de récompense, de Dieu, de vie à venir, et ces idées ne sont pas innées. Les axiomes ou principes ne sont pas innés, parce que les idées simples, dont ils se composent, ne le sont pas. Par exemple dans ce principe : la même chose ne peut pas être et n'être pas; les idées de même, de chose , ne sont pas innées; donc le principe qui s'en compose ne peut [pas l'être. On allègue en faveur des principes innés un consentement universel qui n'existe pas. Le principe ce qui est, est, ou la même chose ne peut pas être et n'être pas, n'est pas universellement reçu. Les enfants, les idiots, les ignorants, les sauvages, qui, étant plus près de la nature, devraient manifester la connaissance de ces principes plus que les autres hommes, n'en donnent aucun signe. Les principes pratiques ou les principes de morale ne sont pas plus universellement reçus. Les brigands, qui observent les contrats et la justice entre eux, les violent à l'égard des autres. Si l'on dit qu'ils admettent la justice en théorie, qu'est-ce qu'un principe pratique inné qui aboutit à une spéculation? La conscience ne prouve pas qu'il y ait des principes innés; car les hommes sont souvent opposés entre eux par les sentiments de leur conscience, comme sur le pillage d'une ville, sur le duel, etc. On pourrait dire qu'une loi peut être connue, bien que violée; mais quand c'est l'autorité publique qui permet de l'enfreindre, cette loi ne peut être regardée comme innée. Les principes innés ne sont pas complètement énumérés par ceux qui en parlent. Chaque secte donne ses propres maximes pour innées. D'où vient ce dissentiment? Si l'on dit que les principes de morale sont innés, mai s que l'éducation

les dénature, les enfanls devraient mieux connaître ces principes que les hommes ne les connaissent. Si l'on dit que l'éducation ne peut les entamer, dans ce cas toutes les nations devraient être unanimes sur ces principes ; ce qui n'a pas lieu. Mais quand même le consentement universel, qu'on invoque sans le prouver, existerait en faveur des principes, il n'en résulterait pas qu'ils fussent innés, car alors il faudrait dire que l'idée du doux et celle de l'amer le sont aussi. L'amour du bonheur et la haine du malheur sont innés ; mais ce sont des inclinations et non des traces de quelque vérité gravées dans l'entendement. Ces inclinations se manifestent dans toutes nos actions : les prétendus principes innés sont souvent contredits par notre conduite. Il y a une grande différence entre une loi innée et une loi de nature; la première serait une vérité gravée originalement dans l'âme; la seconde est une vérité que nous ignorons, mais dont nous pouvons acquérir la connaissance en nous servant, comme il le faut des facultés que nous avons reçues de la nature, sans que nous ayons besoin d'une révélation positive. Telles sont les connaissances que nous devons à la sensation et à la réflexion. Un homme qui applique son esprit à la considération de ce monde et des causes de tout ce qu'il contient, parvient ainsi à l'idée de Dieu. Il fait part aux autres de cette découverte. La raison et le penchant naturel les portent à réfléchir sur cet objet; et cette idée se répand. Dieu n'a donc pas besoin d'imprimer en nous l'idée de son existence, puisqu'il nous a donné la faculté de trouver cette idée. Les principes qu'on prend pour innés sont dus à la crédulité de l'enfance, à l'autorité, à l'habitude; comme ils se sont imprimés dans l'intelligence de bonne heure et avant l'âge de raison, ils passent pour innés ^ »

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