Essai sur l'entendement humai», liv. I
Toutes ces raisons sont excellentes contre les principes innés, envisagés comme des propositions que nous apporterions toutes gravées dans notre âme; mais elles n'auraient pas la même valeur, si on voulait les employer contre l'existence de ces facultés distinctes de la sensation et delà réflexion, qui nous fournissent des perceptions ou des concîeptlons originales. C'est ce que nous allons essayer de faire voir en peu de mots.
Il est bien vrai qu'une connaissance ne peut être implicitement dans l'intelligence à notre insu. Loke dit qu'une idée est, ou présente à l'esprit ou en réserve dans la mémoire : nous irons plus loin que lui et nous dirons qu'une idée, qui n'est pas présente à l'esprit, n'est nulle part. En effet, dire qu'elle est dans la mémoire, c'est user d'une métaphore. La réminiscence qui n'est pas présente, n'existe pas plus dans l'àme que le mouvement n'existe dans un corps immobile, ou l'étincelle dans une machine électrique en repos. Quand la faculté de percevoir n'agit pas, la perception n'est nulle part, et quand la faculté de concevoir est inactive, la conception ou la réminiscence n'est en aucun endroit. Lorsque l'esprit s'est exercé à la réminiscence, il acquiert une facilité prodigieuse à la former; et c'est pour cela qu'il a l'air de la tirer d'un magasin ou d'une réserve qui serait pour ainsi dire sous sa main. Il n'en est pas moins vrai que cette réminiscence est une pure action de l'esprit, sans autre objet interne que l'esprit lui-même. Mais ce n'est pas sur ce sujet que nous voulons contester avec Loke. Notre dessein est de faire reconnaître qu'à la sensation et à la réflexion il faut joindre la perception de l'infini et des conceptions idéales que le philosophe anglais a méconnues.
Il avance que le principe : Ne faites iJas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit, est plus recommandé que pratiqué. D'abord nous ne prétendons pas
qu'on naisse avec ce principe tout imprimé dans l'esprit, comme une inscription placée sur un monument, mais avec la faculté de se former intérieurement, en présence des mœurs humaines, le modèle d'un homme qui ne fait pas à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît, et qu'on s'impose à soi-même et aux autres ce modèle de conduite. Quant à l'exécution de ce principe, la passion s'y oppose souvent, mais le repentir prouve que^ pour n'avoir pas été suivi, il n'en était pas moins conçu par l'intelligence. « Les principes de la morale, dit Locke, sont rapportés par les chrétiens à la volonté de Dieu, qui punit et récompense; à la force publique parHobbes, à l'excellence de l'homme par les stoïciens. » Nous avons fait voir plus haut comment la loi naturelle se concilie avec le respect de lavolonté de Dieu et avec l'existence de laloi écrite i. Les stoïciens, en plaçant la morale dans l'excellence de l'homme, posaient un principe trop vague et trop général, qui avait besoin d'explication, comme nous avons essayé aussi de le montrer 2; mais ils comprenaient au moins que la morale est fondée sur une base qui lui est propre et que ses axiomes ont une évidence naturelle. « Une loi morale innée emporterait, dit-on, l'idée innée de législateur, de peine et de récompense, de Dieu, de vie à venir, et ces idées ne sont pas innées. » Cette objection porterait aussi bien contre une faculté innée de concevoir un modèle de conduite, que contre des maximes toutes faites qui seraient imprimées dans notre esprit et à notre naissance. Nous devons donc y faire une attention particulière. Loclie ne voyait dans la morale que l'accomplissement des actes qui doivent nous attirer les récompenses ou nous épargner les peines portées par un législateur; il avait raison de dire que cette
i. Voy. plus haut, t. II, liv. Vil, cliap. ai, S§^ etC. 2. Ibid.
morale présuppose l'idée de législateur, de peines et de récompenses ; mais la morale consiste dans l'exécution désintéressée d'un modèle intérieur. Cette conception produit celle du mérite et du démérite, des peines et des récompenses et du législateur'. Ce n'est donc pas la loi naturelle qui présuppose l'idée de législateur, de peine et de récompense, de Dieu, de vie à venir etc.; ce sont au contraire ces idées qui présupposent l'idée de la loi naturelle.
Le philosophe anglais est fondé à dire que certains axiomes qu'il cite et qui ne sont que des propositions tautologiques ne peuvent être regardés comme innés parce que les idées simples dont ils se composent ne le sont pas; mais il ne faut pas en conclure que les principes moraux et les principes mathématiques ne sont pas le produit d'une faculté spéciale, et que les éléments dont se composent ces principes dérivent de la sensation et de la réflexion. Le cercle parfait, la parfaite justice ne nous sont donnés ni par la sensation, ni par la contemplation de nous-mêmes.
Nous accordons que le consentement universel en faveur des vérités nécessaires ne prouverait pas qu'elles fussent innées, au sens que Locke prête à Descartes, et qu'il suffirait pour expliquer ce consentement d'une faculté naturelle comme celle qui produit la connaissance de Dieu et de l'âme, ou l'amour du bonheur et La haine du malheur. Mais 14 ajoute que celte faculté n'existe pas, parce qu'on ne peut alléguer en sa faveur le consentement universel qui en prouverait l'existence. Nous nous sommes explique longuement sur le dissentiment apparent des peuples au sujet de la morale, et nous avons fait voir que, sous les apparences du désaccord, les principes sont entendus partout de la même manière, quoiqu'ils né