‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 19 sur 261 · bruckeri. Mis. crit. philos., Lips. 1742, t. I, p · texte numérisé non relu

bruckeri. Mis. crit. philos., Lips. 1742, t. I, p

LES FACULTES INTELLECTUELLES t)3

De ces objections les unes portent sur la perception elle-même, les autres sur les émotions qui l'accompagnent. Nous avons déjà tenu compte des premières, parmi lesquelles nous en avons trouvé de justes qui nous ont servi à tracer les limites et les lois de la perception des sens. Nous avons établi que cette perception ne nous fait connaître que le rapport des objets extérieurs et des organes, qui sont aussi des objets extérieurs, et qu'ainsi la perception est sincère, lorsque la même eau, par exemple, est perçue chaude par une main et froide par l'autre, si ces deux organes ont une température différente. Nous ne ferons donc pas difficulté d'admettre que les sensations des animaux peuvent différer des sensations humaines et que celles des hommes peuvent être différentes les unes des autres. Nous accordons que l'on ne peut saisir les qualités absolues des objets, mais seulement les qualités modifiées par les instruments denos sens. Il suffit à ce que nous appelons la perception que chacun de nous soit averti de la présence des objets extérieurs, c'est-à-dire distingue les objets qu'il perçoit d'avec les objets qu'il conçoit, et que de plus il établisse entre les objets des différences de degrés par les impressions qu'il en éprouve. Le prétendu désaccord des sens dans le même individu n'existe pas, car les sens différents ne montrent pas le même objet. Dans le baume il y a une odeur et une saveur : la première est agréable à l'odorat, la seconde est désagréable au goût ; ce n'est pas le même objet qui plaît à l'un et déplaît à l'autre. Les circonstances qui modifient l'organe, telles que le sommeil, l'âge, la maladie, la bile, le mouvement, etc., modifient nécessairement la perception ; mais l'homme ne sera jamais trompé, s'il tient compte de l'instrument du sens et se rappelle que la perception n'atteste qu'un rapport entre l'organe et l'objet extérieur. Quant au vice de nos jugements causé par la distance, par le

mélange des éléments, il faut se rappeler que la portée des sens est limitée ; ils ne perçoivent ni ce qui est trop petit, ni ce qui est trop éloigné, ni les éléments qui, mêlés ensemble, s'affaiblissent ou se neutralisent les uns les autres ; mais ce défaut est une ignorance, ce n'est pas une erreur. Il ne faut pas davantage reprocher à nos sens de ne nous montrer que des rapports là où les choses ne sont que relatives. Comment nous feraient-ils voir, par exemple, une grandeur absolue, puisqu'il n'y en a pas dans la nature ; puisque la grandeur n'est qu'un rapport et que l'objet grand mis en relation avec un autre terme de comparaison devient petit. Il est trèsvrai que la fréquence ou la rareté d'un spectacle modifie l'émotion qu'il nous cause ; que les passions du corps, telles que la faim, la soif, etc., celles de l'âme, telles que la joie, la tristesse, la haine, l'amour, etc., augmentent ou diminuent le plaisir ou le déplaisir que nous causent les objets ; c'est la marche naturelle de nos inclinations, mais cela ne change point la perception proprement dite. Qu'à la vue du coucher du soleil nous éprouvions la joie ou la tristesse, ou demeurions dans l'indifférence, nous n'apercevrons pas moins le globe enflammé qui descend peu à peu sous l'horizon et les teintes de pourpre dont les nuages se décorent. La passion peut quelquefois diminuer nos perceptions ou nos conceptions ; mais dans ce cas elle produit en nous l'ignorance et non pas l'erreur. Il n'y a que nos croyances qui, sous l'empire de la passion, puissent nous tromper. L'amour, la haine, le désir agissent sur notre induction et sur notre interprétation, comme nous l'avons déjà dit. Dans l'objet que nous aimons ou haïssons, nous supposons plus de vertus ou de vices qu'il ne s'y en trouve. Les pyrrhoniens servent la philosophie quand ils nous avertissent de nous défier de nos croyances ; mais ils la trahissent Iqnand ils veulent étendre aux perceptions et aux concep-

lions les erreurs dont les croyances sont toujours seules coupables. Quant aux variations des jugements humains sur les moeurs, nous avons montré, que sous la diversité apparente de ces jugements, les principes delà morale sont les mêmes chez tous les peuples et dans tous les siècles.

Les pyrrhoniens ont porté aussi leur critique sur les méthodes de raisonnement et de démonstration *. Ils accusent le raisonnement par analogie de ne pas établir de liaison nécessaire entre les termes, le raisonnement par induction de n'avoir pas vérifié tous les cas possibles, et le raisonnement par déduction de former un cercle vicieux. Mais, quand on raisonne par analogie, on ne demande pas le lien nécessaire entre les termes que l'on rapproche; on prend ce raisonnement pour ce qu'il vaut. On serait fâché de s'interdire les conjectures, tout en sachant bien qu'elles n'ont de valeur qu'après avoir été justifiées par l'expérience. On sait aussi que l'induction n'a pas vérifié tous les cas possibles, mais nous n'exigeons pas cette vérification et nous sommes disposés par notre nature de telle façon que si toutes les expériences faites jusqu'à présent s'accordent, quoiqu'elles ne soient pas toutes les expériences possibles, nous ne demandons pas d'autre fondement à la plus ferme conhance dans l'avenir. Quant à la déduction, nous accordons qu'elle forme un cercle, pour celui qui a posé le principe et qui connaît tous les cas particuliers sur lesquels il l'a fondé. Ainsi, lorsque Aristote avait établi cette maxime générale : Tous les animaux ont une bouche et le sens du toucher, il ne pouvait tirer de cette proposition générale aucune proposition particulière qui fût nouvelle pour lui. C'était après avoir vu que chaque animal a une bouche et le sens du tact qu'il avait posé la règle, et

1. Voy. la nature du raisonnement, plus loin, liv. X, chap. i.

redescendre de cette règle à cette proposition particulière : donc tel animal a une bouche et le sens du toucher, c'était revenir sur ses pas ou faire un cercle. Mais pour le disciple d'Aristote, qui n'avait pas lui-même établi ia maxime générale et qui la trouvait toute faite, il en retirait avec fruit toutes les propositions particulières qui y étaient contenues, et il pouvait en conclure qu'il y a une bouche et le sens du tact chez tel animal qui lui en paraissait dépourvu ou sur lequel il ne pouvait lui-même porter son expérience.

Ainsi la déduction, inutile en présence de la nature ou dans l'ordre des découvertes, reprend de l'importance pour la transmission de la vérité ou dans l'ordre de l'enseignement. Mais précisément les pyrrhoniens révoquent en doute que renseignement soit possilile. « Ce qui est évident, disent-ils, n'a pas besoin d'être enseigné; ce qui est obscur ne peut l'être, car il serait enseigné par la parole, et pour comprendre les mots il faut connaître les choses. On sait donc d'avance ce qu'on veut apprendre, puisque, si l'on ne connaît pas les choses, on ne comprend pas les mots. D'ailleurs, comment un homme serait-il le maître d'un autre? Où le maître aurait-il pris sa science? chez un autre maître; et celui-ci? chez un troisième. Où serait donc le premier! Il faut remonter à l'infini, ou si quelqu'un a pu de lui-même devenir maître, tous le peuvent et les maîtres sont inutiles. » Nous avons eu l'occasion d'établir que la parole ne peut en effet révéler aucune idée première, mais nous avons montré que le maître en combinant les mots nous aide à combiner nos idées primitives, Ainsi Aristote ne peut enseigner à personne qu'il y a des corps, il ne peut par la parole révéler la forme, la couleur, l'étendue, la résistance, le poids, le nombre. Il faut que ses disciples connaissent déjà lo«; choses exprimées par ces mots ; mais quand il s'est a?£ur j [ue ces mots sont compris, il peut

en les associant de diverses manières, faire connaître parla parole les divers caractères des pierres, des plantes et des animaux. « Mais, disent les pyrrhoniens, à quel titre Aristote se fait-il le maître des hommes? s'il a trouvé la vérité par lui-même, les autres ne pourront-ils pas la trouver? n Sans contredit, ils le pourront, s'ils ont le même loisir, la même patience, la même mémoire, la même curiosité, la même force d'induction, et le même Alexandre pour leur fournir de toutes les régions de l'Asie les matériaux de leur science. Les différentes circonstances dans lesquelles se trouvent les hommes et les différents degrés de leurs facultés nous expliquent comment les uns peuvent être les maîtres des autres.

Nous n'avons guère qu'à louer les pyrrhoniens, lorsqu'ils attaquent les explications des anciens philosophes. Énésidème avait dressé contre les systèmes antiques huit chefs d'accusation, que nous allons rapporter avec les exemples par lesquels Fabricius les a éclaircis : i° Les causes assignées par les philosophes ne sont pas évidentes et ne peuvent être démontrées par les effets qu'on leur attribue. Par exemple, les pythagoriciens donnent pour raison de la distance des planètes entre elles, que ces distances doivent reproduire les proportions musicales. 2" Un phénomène peut souvent être produit par plusieurs causes, et les philosophes ne veulent lui en assigner qu'une seule. Les inondations du Nil peuvent s'expliquer par la fonte des neiges, par les pluies, par l'action des vents, etc.... Hérodote ne veut voir dans cet effet que l'influence du soleil, et Aristide que la nature spéciale du fleuve. 3o Pour les choses qui se font par ordre, ils donnent des raisons qui ne rendent point compte de cet ordre. Ils expliquent les mouvements des corps célestes par leur pression mutuelle, ce qui ne donne pas la cause de la régularité de ces mouvements dans l'espace et le temps. 4» Ils supposent que

les actions cachées se passent comme les actions apparentes, et, par exemple, que les objets envoient à nos yeux des représentations semblables aux ombres qu'ils forment à la clarté du soleil, ce qui n'est pas justifié par l'expérience. 5° Pour expliquer le monde, ils commencent par le changer; Démocrite le compose d'atomes, Anaxagore d'homéoméries, etc., et ils font mouvoir ces homéoméries et ces atomes; mais cela ne ressemble ni à l'étendue, ni à la couleur, ni au son, ni aux autres phénomènes tels que chacun les connaît. &"> Ils rejettent les phénomènes qui ne s'accordent pas avec leurs explications. Ainsi Aristote prétend que les comètes ne sont pas au-dessus de la lune, parce qu'il les forme de vapeurs qui sont dans une région inférieure à celle de cet astre. 7° Ils donnent souvent des explications qui sont en contradiction avec leur propre système; Épicure explique le libre arbitre par la déviation des atomes, quoique cette déviation soit impossible, si les atomes, comme il le suppose, sont soumis à une nécessité essentielle. 8° Enfin il arrive souvent que les phénomènes qu'ils veulent expliquer sont aussi douteux que les causes qu'ils leur assignent, et ils appuient ainsi des opinions incertaines sur des faits incertains *.

Énésidème a très-bien représenté ici les voies de l'esprit de système. Sans contredit les philosophes et parmi eux les physiciens, car il s'agit des physiciens dans cette controverse, les physiciens, disons-nous, sont exclusifs dans leurs explications; ils n'en souffrent pas d'autres que celles qu'ils proposent, quoique souvent celles qu'ils rejettent soient aussi plausibles que les premières; leurs hypothèses ne rendent pas compte de tout ce qu'il faudrait expliquer; ils sont disposés à nier les phénomènes qui contrarient leurs systèmes; il leur arrive

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