Ibid., p
celles d'unité, de pluralité, de substance, de cause, etc. Ces idées n'ont par elles-mêmes aucune réalité extérieure, et c'est la faculté sensitive seule qui leur fournit un objet réel. Le sens intime ne nous donne ni la notion d'unité, ni celle de cause ou de substance, mais seulement celle de quelques phénomènes divers et épars, et c'est l'entendement qui crée pour nous, au milieu de ces phénomènes, l'unité, la substance et la cause. Cette théorie est sujette à plusieurs difficultés. Premièrement, parmi les catégories il y a celle de l'existence nécessaire : le philosophe ne nous dit pas à quels objets de l'intuition empirique s'applique cette catégorie de l'entendement, et comment un objet de l'expérience peut se revêtir du caractère de la nécessité. Secondement, les autres catégories ne s'appliquent pas plus facilement aux objets de la faculté sensitive. On ne voit pas comment des concours de la catégorie et de la donnée expérimentale va résulter, par exemple, l'idée de ce moi qui pense, comme dit Descartes. De quelle façon le sens intime nous donnera-t-il la notion de certains phénomènes que nous distinguions d'avec les phénomènes extérieurs, s'il ne nous fait pas connaître que ces phénomènes appartiennent au moi, et comment fera-t-il connaître le moi s'il ne fait connaître ni l'unité, ni la permanence, ni la causalité de ce moi? D'un autre côté, si l'entendement fournit la conception d'une unité, d'une substance, d'une cause qui ne s'applique par soi-même à personne, commenj, tout cela s'appliquera-t-il précisément à certains phénomènes, par exemple au plaisir et à la douleur, à la volonté, etc.? La connaissance résulte ainsi de la rencontre fortuite de mille atomes , comme le monde d'Épicure.
§ 14. Quelque analogie entre Descartes et Kant.
Nous devons convenir que le philosophe allemand ne porte pas seul la responsabilité de cette singulière doctrine. On la retrouve dans la théorie commune sur le jugement, et elle est presque littéralement dans Descartes. La philosophie scolastique supposait que le jugement était une opération ultérieure de l'esprit, qui avait à joindre ensemble des éléments épars, fournis par des opérations précédentes, comme par exemple, l'idée de corps et l'idée d'existence*, etc. Descartes à son tour avança que l'entendement seul fournit les idées d'étendue, de grandeur, de nombre, de figure, de situation, de mouvement, de substance, de tout et de partie, de cause et d'effet, etc., et il ajouta : « Nous avons en nous certaines notions primitives, et toute la science humaine consiste à les bien distinguer les unes des autres et à en faire un bon emploi. Les unes sont applicables à l'esprit, les autres aux corps, les troisièmes à l'action de l'àme sur le corps. Quand nous considérons la pesanteur comme un corps, nous prenons une notion du troisième genre pour une notion du second, c'est-à-dire que nous appliquons à la matière une idée qui nous a été donnée pour connaître l'action de l'âme sur le corps 2. » On reconnaît ici la doctrine de Kant sur les conceptions de l'entendement qui doivent s'appliquer aux données de l'expérience. Si l'esprit humain est ainsi fait, on doit s'étonner que la confusion dont parle Descartes n'arrive pas plus souvent, et que de même que nous appliquons la conception de la pesanteur aux corps, nous ne l'ap-