Voy plus haut, 1. YI, ch. v
proque ou d'une mutuelle causalité : car les espèces d'un même genre ne se causent pas les unes les autres. Si Kant a voulu direqueles substances de ce monde exercent toutes une certaine action les unes sur les autres, nous répondons qu'il en est ainsi, s'il plait à Dieu; mais que Dieu peut aussi avoir borné la sphère d'action des substances, comme, par exemple, la sphère d'attraction des soleils. C'est seulement quand on supprime Dieu et la liberté humaine que toutes les substances sont considérées comme agissant nécessairement les unes sur les autres, en vertu de ce principe que rien ne se perd dans l'univers, que rien nese limite de soi-même, et que l'action d'une force ne peut être arrêtée que par l'action d'une autre force ; mais alors ce principe revient à celui de la causalité infinie, et il ne peut pas plus que ce dernier recevoir le nom d'analogie de l'expérience.
c Ce qui s'accorde avec les conditions formelles de l'expérience, quant à l'intuition et aux conceptions, est possible. » Les choses que nous regardons comme possibles, sont semblables ou analogues aux objets que nous avons perçus, et l'idée de cette possibilité est le fruit de la croyance que nous appelons l'induction. Cette vérité est-elle cachée sous les termes, pour nous obscurs, de la proposition précédente? Nous l'ignorons. Kant a-t-il voulu dire de plus que sans cette croyance au possible, l'expérience est sans fruit, et qu'en conséquence cette croyance est comme un postulat de la pensée empirique? Nous l'ignorons encore, mais s'il a voulu le dire, nous n'avons rien ici à lui objecter, car cette croyance est bien une conception a priori qui ne se vérifie que par l'expérience, et qui ne peut avoir d'utilité, que quand elle s'applique à un objet que l'expérience vient lui fournir.
« Ce qui s'accorde avec la condition matérielle de l'expérience ou la sensation est réel. » Nous verrons ici volontiers l'expression de cette vérité que l'objet delà
perception sensitive est réel, que cet objet ne se prouve point, que comme tel il est, si l'on veut, un postulat de la pensée empirique; mais nous ne saurions y voir aucune proposition a priori.
De toutes ces propositions, celle qui nous paraît la plus erronée ou la plus obscure, c'est la dernière : « Ce qui s'accorde avec le réel, d'après les conditions générales de Texpérience, est nécessaire. » Que le nécessaire puisse s'accorder avec le réel, si par réel on entend l'objet que saisit la perception sensitive, et par nécessaire ce qui dépasse toute expérience , voilà une proposition dont nous n'acceptons ou dont nous ne comprenons aucun terme, et nous ignorons surtout comment l'idée de la nécessité pourra jamais devenir un postulat de la pensée empirique.
Mais on pourrait croire que Kant ne s'est pas proposé, dans rénumération des principes qui précèdent, de prouver que ce sont des conceptions a priori, des conceptions vides qui ne peuvent aboutir qu'à une expérience et n'empruntent que de là leur valeur et, comme il le dit, leuv objectivité; il nous reste donc à rapporter les passages par lesquels il résume et termine tout ce qu'jl a dit sur la nature et les fonctions des catégories ou des conceptions pures de l'entendement humain. « Ce qu'il y a de plus digne de remarque, dit-il, c'est que pour comprendre la possibilité des choses d'après les catégories, et par conséquent pour démontrer la réalité objective de ces dernières, nous avons besoin, non-seulement d'intuitions, mais même d'intuitions extérieures. Si nous prenons, par exemple, les conceptions pures de la relation, nous trouvons que pour rencontrer dans l'intuition quelque chose de permanent qui corresponde à la conception de la substance, et par conséquent pour démontrer la réalité objective de cette conception, nous avons besoin d'une intuition dans l'espace, parce que l'espace seul
demeure constant, tandis que le temps et, avec lui, tout ce qui est dans le sens intime, s'écoule sans cesse. Pour nous représenter le changement, qui est l'intuition correspondante à la conception de causalité, nous devons prendre, par exemple, le mouvement ou le changement dans l'espace; c'est par là seulement que nous pouvons nous représenter en intuition les changements dont la possibilité ne peut rencontrer d'expression plus claire. Le mouvement est l'union de deux états contradictoires dans la même chose. Comment est-il possible que d'un état donné il s'ensuive un tout opposé dans la même chose ? C'est non-seulement ce qu'aucune raison ne peut concevoir sans un exemple, mais ce qu'elle ne peut entendre sans une intuition, et cette intuition est celle du mouvement d'un point dans l'espace, dont la présence en différents lieux, comme une suite d'états opposés, nous fournit la première intuition du changement. Pour nous rendre intelligibles même les changements intérieurs, nous devons nous figurer le temps, qui est la forme du sens intime, comme une ligne, et le changement intérieur comme un point qui parcourt cette ligne, et par conséquent nous ne pouvons nous rendre intelligible notre existence successive en différents états que par une intuition extérieure, et la raison de cela, c'est que tout changement, pour être perçu comme tel, suppose quelque chose de permanent dans l'intuition, et que dans le sens intime on ne peut trouver d'intuition permanente ^.. En un mot, toutes ces conceptions ne se laissentjustifier par rien, leur possibilité réelle n'est en rien démontrable, si l'on supprime toute intuition sensitive, et il ne reste que la possibilité logique, c'est-à-dire la possibihté que cette conception soit pensée, cedont iln'est pas question, car il s'agit de savoir si elle s'applique à un objet et par
i. Ct'itiquede la raison pure, édi.t. citée, p. 211 et 212.
là signifie quelque .chose *... Tel est donc le résultat important de l'analytique transcendantale : l'entendement ne peut rien faire a priori que de préparer des formes (des conceptions), dans lesquelles s'encadre une expérience possible, etcomme toute expérience est un objet des sens, l'entendement ne peut dépasser les bornes de la faculté sensitive, dans les limites de laquelle tout objet nous est donné. Les principes de l'entendement ne sont que des moyens de lier les phénomènes entre eux et le nom pompeux d'une ontologie qui se targue de donner, dans une théorie systématique, une connaissance a priori des choses en elles-mêmes, doit faire place au nom modeste d'une simple analyse des conceptions pures de l'entendement 2. T>
Il résulte clairement de ces passages, que les catégories ou conceptions de l'entendement, ne sont que des cadres vides que l'expérience seule vient remplir. Il n'y a de réalité objective que le phénomène ^ Kanfc se pose la question de savoir si nous pouvons connaître autre chose que le phénomène. « Lorsque, dit-il, nous nommons phénomènes certains objets des sens, et que nous distinguons ce que nous en présente l'intuition d'avec leur état en eux-mêmes, nous leur opposons en esprit cet état intérieur que nous ne voyons pas, ou d'autres possibles qui ne sont pas saisis par les sens, mais seulement pensés par l'entendement, et nous appelons ces objets des êtres de raison ou des noumènes. Maintenant on se demande si nos conceptions pures ont quelque valeur relativement à ces objets, et si elles sont un moyen de les connaître*. » La réponse de Kant est que nous n'avons des choses en elles-mêmes et de tout ce qui ne