Critique de la raison pure, p
de cet embarras que par des raisons pratiques ou morales. Ces propositions contraires forment quatre oppositions ou, suivant l'expression de Kant, quatre antinomies, dont voici la première :
Thèse. Le monde a un commencement dans le temps et il est limité dans l'espace.
Antithèse. Le monde n'a ni commencement dans le temps ni limite dans l'espace.
Preuve de la thèse. Pour que le monde fût infini sous le rapport du temps, il faudrait que jusqu'au moment présent une éternité se fût écoulée, ce qui est impossible. Pour obtenir la conception d'un monde infini sous le rapport de l'espace, il faudrait l'infinité du temps, ce qui est encore impossible.
Preuve de ranlithèse. Si le monde a commencé, il a été précédé d'un temps vide, et ce moment n'ayant aucun pouvoir créateur, le monde n'a pu commencer. Si le monde n'est pas infini quant à l'espace, il est dans un espace vide, par conséquent il est en rapport aveccet espace vide, c'est-à-dire avec rien, ce qui est inintelligible K
Tels sont, suivant Kant , les abîmes dans lesquels tombe la raison, quand elle veut parvenir à quelque proposition spéculative sur les rapports du monde avec le temps et l'espace, et dont elle ne peut sortir que par des raisons prises de la morale. Sans rejeter l'appui des raisons morales, examinons s'il est impossible d'établir sur les rapports du monde avec le temps et l'espace quelque proposition spéculative. Les raisons que Kant dirige contre l'infinité du monde portent également contre l'infinité de l'espace et du temps. « Pour obtenir, dit-il, la conception de l'espace infini, il faudrait l'infinité du temps. » Si l'on devait se donner une représentation pour ainsi dire matérielle de l'étendue infinie, il faudrait en
i. Critique de la raison pure, édit. citée, p. 328, 329.
effet le temps infini-, mais on n'est pas réduit à celte nécessité, pour percevoir que l'espace n'a point de limite, ou que cette limite est impossible, et c'est en cela seulement que consiste la perception de l'infinité de l'espace. De fait, nous affirmons tous que l'espace n'a point de limites. Kant lui-même a l'idée de l'espace infini, puisqu'il nie la réalité extérieure de l'inlinité de l'espace, et que pour nier cette réalité, il faut en avoir l'idée, et et cependant il n'a pas eu besoin de l'éternité pour la concevoir. Quant à l'infinité du temps, bien que nous ne comprenions pas comment une partie du temps peut succéder à l'autre, ainsi que nous l'avons dit ', ni comment une infinité de temps peut être maintenant écoulée, objection qui a déjà été faite par David Hume ^, cependant nous percevons que le temps est indépendant des êtres qui commencent et finissent et indépendant de notre esprit qui le perçoit. Nous ne le confondons pas avec nos conceptions purement idéales, qui ne sont rien en dehors de notre pensée, et c'est là ce que nous appelons la perception du temps. Nous avons dit, à propos des sens, que ce qu'ils nous laissent ignorer ne doit pas nous faire rejeter ce qu'ils noUs font connaître : nous en disons autant des autres facultés de l'intelligence. Laissent-elles des obscurités sur certaines parties? attachons-nous fortement à ce qu'elles nous montrent avec évidence. Si nous croyons que le monde est limité dans l'espace et qu'il a commencé dans le temps, ce n'est donc pas parce qu'il faudrait l'éternité pour affirmer qu'il est sans limites dans l'espace, car il ne faut pas l'éternilé pour affirmer que l'espace lui-même n'a pas délimite; ce n'est pas parce qu'une éternité maintenant écoulée est impossible, car, que l'éternité soit attribuée à Dieu, au monde ou au
t. Voy. plus haut, t. II, 1. VI, chap. v, g 8.