Lochs a qiio, locus in quo, locus ad quem
jourd'Uui h combler les intervalles entre les différentes classes d'animaux, et à montrer que le passage est insensible de l'une à l'autre, ne font que donner un exemple du même genre que le monceau et le chauve, et le passage du jour à la nuit. Rien de plus opposé que la nuit et le jour; nous employons cette opposition comme le modèle des contrastes les plus marqués ; rien de plus différent que l'éléphant et le ver de terre, et cependant de proche en proche, de nuance en nuance, de variété en variété, on arrive à ne plus savoir où commence le jour, ni où s'arrêtent les classes. Consentons à ignorer ce qui nous est caché. Nous ne savons où est la séparation entre les règnes de la nature, entre la nuit et le jour, entre le son et le silence, entre le repos et le mouvement ; mais en fait, à une c&rtaine distance de la limite, nous distinguons l'éléphant du ver de terre, le jour de la nuit, le son du silence, le mouvement du repos.
Suivant Diogène de Laërte, les pyrrhoniens reconnaissaient en fait que l'homme existe, qu'il y a du mouvement, de la lumière, et seulement ils déclaraient que le pourquoi et le comment de toutes ces choses leur échappaient; ils ne refusaient leur assentiment qu'aux spéculations des sciences, ils niaient tout critérium théorique, mais ils avaient un critérium pratique qui était le fait ou l'expérience. S'il en était ainsi, le pyrrhonisme serait une doctrine fort raisonnable, car il établirait une démarcation légitime entre ce que nous connaissons et ce que nous croyons. Le fait est un objet de connaissance, les théories scientifiques sur les atomes, sur les forces, etc., les définitions du mouvement, de l'étendue, du temps, etc., sont des objets de croyance. Les pyrrhoniens en attaquant la théorie des platoniciens sur la réaUté des genres considérés comme indépendants des individus, et celle des stoïciens sur les qualités
générales envisagées comme des noms, en réfutant certaines explications des physiciens et certaines définitions des matliématiciens, rendaient de grands services à la science et la soumettaient à une discipline salutaire; mais ils ne se tenaient pas dans cette juste mesure; ils no se contentaient pas de dire que les choses en elles-mêmes sont incompréhensibles; au lieu d'admettre le fait, sauf à en rejeter rexplication, ils n'acceplaient que l'apparence du fait, que la représentation intérieure du phénomène. A leurs yeux, il n'y avait pas un mouvement extérieur, ou des corps en mouvement, il n'y avait pas de l'étendue, de la résistance, de la lumière, du son, un principe éternel quoiqu'on partie incompréhensible : il n'y avait que des affections intérieures qui ne pouvaient rien sur la réalité externe des objets. C'était là ce qu'ils appelaient l'instruction naturelle, l'impulsion de la nature ou des passions ; c'était par ce moyen qu'ils espéraient conserver la tranquillité de l'âme, ou au moins la mesure dans les affections qu'on ne pouvait éviter. Quant aux choses morales, ils disaient ne pas savoir s'il y a ou s'il n'y a pas de loi naturelle, et ils se laissaient aller au cours des usages, des coutumes, des lois écrites et des traditions.
Il y a donc deux parties dans le pyrrhonisme : l'une vraie, l'autre erronée; la première qui nous sert à établir les limites de la perception sensitive, à surveiller les méthodes scientifiques, à constater les mystères qui enveloppent quelques-uns des objets de la connaissance; la seconde qui, de notre ignorance sur quelques points conclut notre ignorance universelle, qui ne rejette pas seulement l'explication des faits, mais s'abstient de prononcer sur l'existence des faits eux-mêmes ; déclare que nous ne pouvons dire s'il y a des corps ou s'il n'y en a pas, s'il y a une cause éternelle ou si toute chose a commencé, s'il existe ou non une connaissance naturelle
du bien et du mal, et nous conseille de suivre les usages sans chercher à les justifier. Les pyrrhoniens espéraient conserver ainsi le calme de l'esprit; mais reconnaître qu'il existe des corps, un principe éternel des choses et un idéal des mœurs tracé dans notre intelligence, ce n'est pas produire le tumulte dans notre âme; la recherche des causes secondes par la voie de l'induction, quoique souvent trompée, est un plaisir plus doux que l'indifférence intellectuelle des pyrrhoniens. Ce n'est pas un moyen de conserver la paix intérieure que de suivre aveuglément les usages, les lois et les traditions. N'y a-t-il pas des peuples qui se sont donné de mauvaises lois, qui sont fidèles à des usages vicieux et qui ont des traditions funestes ? Fyrrhon s'interdit de corriger les mœurs, d'améliorer les usages, de détruire les préjugés ; il vivra dans l'indolence et l'esclavage avec les Perses, dans les troubles de la démagogie avec les Athéniens; il mettra au nombre des dieux, en Egypte le cruel Typhon ; en Grèce, l'avide Esculape et le rusé Mercure; il partagera toutes les folies, il souffrira tous les malheurs qui
I frapperont ses contemporains. Il vaut mieux, comme
/ / Socrate chercher l'évidence, désabuser les hommes des
'■'' fausses spéculations, les tourner vers les connaissances
sérieuses et solides, leur retracer les principes de la
morale, les aider à établir un bon gouvernement des
/ peuples, les retirer de la superstition et leur faire re-
l connaître la Providence divine. Socrate, même en buvant
la ciguë, trouvait dans le souvenir du bien qu'il avait
fait aux hommes une sérénité d'âme et une joie; que
Pyrrhon ne pouvait connaître dans les mollesses de son
indifférence et la froideur de son apathiCé
§ 9. Le scepticisme de Pascal.
Quelques philosophes, égarés par les suggestions d'une piété mal entendue, ont prétendu que l'homme ne peut trouver la certitude par ses lumières individuelles et qu'il ne rencontre la paix de l'intelligence que dans une autorité extérieure, qui est, pour les uns, la révélation divine, pour les autres, le consentement universel, pour dautres enfin, la parole d'un chef de doctrine. Nous avons dit que le mérite de Descartes était d'avoir substitué à l'autorité extérieure la lumière intime que chacun porte en soi-même : c'est précisément contre cette révolution cartésienne que s'élèvent les philosophes dont nous parlons.
Parmi les Pères de l'Église, les écrivains grecs, saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze, regardaient la raison comme une des voies ouvertes à l'homme pour arriver à la vérité; mais la plupart des écrivains latins, Tertullien, Arnobe, Lactance, proscrivaient la philosophie et rejetaient la lumière naturelle. A leur exemple, Pascal, Huet, Lamothe- Le Vayer relevèrent le pyrrhonisme dans les temps modernes, et entreprirent de fonder la foi sur les débris de la raison. Il nous suffira d'examiner les raisons du plus illustre d'entre eux, de Pascal.
Pascal appelle pyrrhoniens ceux qui prétendent que ' /1 nous n'avons pas de certitude hors de la foi ' ; et comme f cette thèse est la sienne, il affiche ainsi ostensiblement • le pyrrhonisme. Voici d'abord comment il attaque la t certitude des sens extérieurs. « Je vois bien, dit-il, qu'on — i i applique les mêmes mots dans les mêmes occasions, et ^j que toutes les fois que deux hommes voient un corps '