Critique de la raison pure, édit. cilée, p. 02i
crimes ou les vertus, est pelit; la loi morale ne se compose pas d'une infinité de principes : ce n'est donc pas dans ces limites que nous trouverons encore le Dieu infini, tout-puissant, tout sage et tout bon que notre foi invoque. Devons-nous accorder enfin que la raison condamne absolument un bonheur sans mérite? La croyance des Hébreux et des chrétiens, qui suppose que Dieu avait ouvert le paradis à l'homme, sans lui faire d'abord la condition du mérite, était elle une offense à la justice ou à la bonté de Dieu? Non, l'ordre moral, tel que notre raison le connaît et tel que le philosophe de l'Allemagne l'a éloquemment dépeint, n'explique pas tout le mystère de notre destinée. Il est, comme l'ordre physique, un échelon qui nous élève vers la Divinité, mais qui laisse encore au-dessus de nos tètes un intervalle immense, que nous comblons de l'abondance de notre cœur et des trésors spontanés de notre foi naturelle. Kant dit avec raison que nous connaissons la loi, avant de croire au législateur; qu'elle ne nous oblige pas parce qu'elle vient de Dieu; qu'elle vient de Dieu , parce qu'elle nous oblige ; mais s'il n'avait pas trouvé dans son âme, comme tout homme de bien qui réfléchit, la foi spontanée à la perfection divine, quelle que soit la dignité qui résulte pour l'homme d'une misère courageusement soufferte, la loi sévère du travail, de la lutte, de la souffrance n'aurait pas suffi pour lui révéler la toutebonté et la toute-puissance du Créateur. C'est donc parce qu'il croyait d'avance à la perfection de Dieu qu'il a cru la voir sortir des combats de l'homme, et il a commis à sa manière la faute de saint Augustin, de saint Anselme, de Descartes, qui posaient une prémisse incapable de porter la conséquence qu'ils lui faisaient produire.
Kant avait tort de dire que la raison spéculative, c'està dire la raison dégagée des noUons morales, ne fournit
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qu'une idée de Dieu vide de toute réalité. La raison spéculative nous fait saisir d'abord un être qui n'a ni commencement ni fin : c'est une perception que personne ne rejette, pas même l'athée. De plus, la raison spéculative, par Tinduction fondée sur l'ordre physique, nous fait croire à une cause insuffisante de cette harmonie, ajoutant ainsi l'intelligence et la bonté à Téternité du principe du monde. C'est un second degré de la notion de Dieu, c'est plus qu'un pur idéal, plus que la conception du cercle ou du triangle, qui ne peuvent se réaliser hors de notre pensée. La raison pratique ou la raison concevant les notions morales, la loi du devoir et l'idée du mérite, nous font encore franchir un degré, mais qui est de la même nature que le précédent : elles nous donnent la croyance à une cause suffisante de l'ordre moral. Enfin la foi naturelle vient compléter notre croyance en Dieu; elle dépasse la perception d'une puissance active éternelle; elle dépasse les inductions qui nous donnent dans une certaine mesure les attributs physiques et moraux de la Divinité ; elle enlève toute limite à ces attributs; elle les étend sans bornes et propose à notre culte un être parfait, qui n'est pas renfermé dans notre pensée, comme la perfection géométrique, mais qui est une perfection vivante, active; qui a tout fait à dessein; qui ne s'est caché en partie que par une intention de sa providence; qui nous révélera un jour tous les mystères de notre destinée et aux pieds duquel nous apprendrons comment ce que nous appelons le mal est encore une face du bien.
§ 23. De la différence qui existe entre la conilaissance et la croyance.
Par l'examen des éléments qui composent notre notion de la Divinité, Kant est amené à considérer la différence
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qui existe entre la connaissance et la croyance. La manière erronée dont il a représenté la plupart de nos actes intellectuels, nous avertit d'avance qu'il n'aura pas établi une saine distinction entre connaître et croire. Il compte dans la conviction ' les trois degrés suivants : opiner, croire, savoir -. a. L'opinion, dit-il, est un jugement que je sais subjectivement et objectivement insuffisant. . Le jugement est-il subjectivement suffisant et objectivement insuffisant , il s'appelle croyance. Enfin , s'il est suffisant subjectivement et objectivement, il s'appelle savoir.... Dans les jugements de la raison pure il n'est pas permis de n'avoir qu'une opinion..,. De là il n'est pas légitime d'opiner en mathématiques pures : il faut savoir ou s'abstenir de tout jugement. Il en est de même pour les principes de la morale. Un homme ne doit pas hasarder une actioL sur la simple opinion qu'elle est permise ; il doit le savoir. Mais dans l'exercice transcendantal de la raison, si opiner est trop peu, savoir est trop. Nous ne pouvons juger sous le rapport purement spéculatif, parce que les motifs subjectifs qui peuvent opérer la croyance n'ont point de valeur dans les questions spéculatives.... et ne peuvent se communiquer aux autres dans une égale mesure. C'est seulement sous le rapport pratique que le jugement théoriquement insuffisant peut s'appeler croyance '. »
Nous pensons avec Kant que les mots à^opiner et de croire ne sont pas de mise en mathématiques, ni en morale, et qu'en ces matières il faut savoir ou s'abstenir de tout jugement. Mais que veut-il dire quand il avance que pour savoir, le jugement doit être subjectivement et objectivement suffisant? Entend-il que dans la conception mathématique et dans la conception morale il y ait