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§ 24.iRésumé sur la doctrine de Kant.

Revenons un instant sur nos pas et jetons un coup d'œil sur les points principaux de la doctrine de Kant. C'est le Traité de la nature humaine de David Hume qui a déterminé Kant, en Allemagne, comme Reid, en Ecosse, à écrire sur la philosophie. La conclusion de ce traité, c'est qu'il y a dans le langage un certain nombre de mots qui s'y sont introduits on ne sait par quelle source, et qui n'ont point de sens, tels que les mots cause, substance, espace, temps infini, etc. Reid et Kant entreprennent de montrer que ces mots ont une signification; qu'ils expriment, soit , suivant le premier, des réalités indépendantes de la pensée, soit, suivant le second, des conceptions idéales qui n'ont point da réalité hors de l'esprit. Le philosophe allemand ne voit dans l'unité et l'identité du moi, dans la distinction de l'âme et du corps, dans l'existence de Dieu que des conceptions purement intérieures. Les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu n'ont certainement pas le pouvoir de changer une conception en une croyance ; mais il reconnaît cette vertu aux preuves morales. Tel est donc le double objet de la critique de la raison pure : 1° Examiner la valeur des connaissances a priori et nécessaires, que la philosophie, depuis Platon surtout, distingue d'avec les connaissances a posteriori ou contingentes et relatives. 2° Sonder les fondements des systèmes de métaphysique que l'on édifie sur ces connaissances a priori. C'est vers ce second objet que le philosophe de Kœnigsberg dirige surtout ses eflbrts, en lui consacrant les deux tiers de son ouvi'age.

Ils distingue parmi les conceptions a priori : i° celles qui accompagnent 1 exercice des sens extérieurs et du sens

intime,etquisontles conceptions deTespaceet du temps; 2ocelles qu'il attribue àrentendementou au jugement, qui sans demander un exercice actuel des sens, s'appliquent cependant aux objets de l'expérience, qui n'ont pas d'autre extériorité que de coordonner les objets des sens et qu'il appelle les douze catégories de l'entendement ; 3° celles qu'il rapporte à la raison ou au raisonnement, qui ne peuvent s'appliquer à aucune expérience et qu'il nomme les trois idées de la raison pure.

Il ne faut point chercher dans Kant une théorie des facultés de l'intelligence, il n'a pas songé à en donner une. Il n'a voulu que présenter une classification des conceptions a priori, et celte classification n'est pas légitime. Il rapporte à l'exercice des sens extérieurs et du sens intime laconception de l'espace et du temps sans distinguer l'étendue, la figure et la durée observables d'avec l'espace et le temps pur, qui ne tombent poinl sous l'observation; et Ton ne voit pas pourquoi il ne rapporte pas la conception de l'espace et du temps pur à l'entendement ou au jugement.

Les catégories ou conceptions pures qu'il attribue à l'entendement, sont sujettes à plus d'un reproche. 1° Ces catégories ne contiennent pas des actes de l'intelligence indépendants les uns des autres. La qualité ne peut se séparer de la quantité et réciproquement ; l'une ei l'autre sont inséparables de la modalité, qui à son tour ne peut se séparer de la relation; ou en d'autres termes on ne nie ou on n'affirme que l'existence contingente ou nécessaire, actuelle ou possible d'un ou de plusieurs objets, en tant que sujet ou attribut, effet ou cause, tout ou partie. Ces catégories ne sont donc que desabstractions et point des actes primitifs de l'esprit humain. 2° Elles ne sont pas toutes conceptions a priori. Il n'y a parmi elles que l'idée du possible et du nécessaire qui soit a priori; toutes les autres sont des données de l'expérience. 3° Elles ne sont

pas des conceptions vides de réalité externe; l'uniié, la pluralité, la substance, la cause, etc., sont des objets perçus par l'esprit et indépendants de la pensée humaine. Il n'est pas vrai que ces notions n'aient d'extériorité que par cela seul qu'elles coordonnent les données de la faculté sensitive; s'il en était ainsi, pourquoi la catégorie d'unité et d'identité s'appliquerait-elle plutôt aux données delaconscience qu'à celles des sens extérieurs? A quelle signe tellecatégorieettelleintuition empirique se reconnaîtraient-elles mutuellement et s'appelleraientelles Tune l'autre ?

Kant affirme que l'application de la catégorie àl'expérience se fait par l'idée générale du temps ou par ce qu'il appelle le schème. Mais il n'est pas exact dédire que l'esprit débute par penser la catégorie, qu'il passe ensuite à l'idée générale du temps et qu'il finisse par la perception de l'objet concret. La marche de l'intelligence se fait dans l'ordre inverse : elle perçoit d'abord l'objet ; puis en le comparant à ceux qu'elle a déjà perçus, elle connaît l'un comme présent et les autres comme passés. Enfin la même comparaison lui fait voir que cet objet rentre dans la catégorie de l'unité ou de la pluralité, de la substance ou du mode, de la cause ou de l'effet, de l'actuel, du possible ou du nécessaire.

Avec les catégories de l'entendement, Kant compose des jugements a priori qu'il appelle axiomes de l'intuition, anticipations de la perception, analogies de l'expérience et postulats delà pensée empirique; jugements qui n'ont de réalité qu'en tant qu'ils s'appliquent à l'expérience. Nous avons vu que de ces jugements, ceux qui peuvent s'appliquer à l'expérience ne sont pas a pnori, et ceux qui sont a priori ne s'appliquent pas à l'expérience.

Les conceptions pures que l'auteur rapporte au raisonnement sont : 1° un sujet qui ne soitpas prédicat; 2° une

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supposition qui ne présuppose rien ; 3° l'agrégat complet des membres d'une division. La première de ces conceptions se rattache au raisonnement catégorique, fondé sur le rapport de substance et de mode ; la seconde au raisonnement hypothétique appuyé sur le rapport de cause et deffet ; la troisième au raisonnement disjonctif qui porte sur le rapport des parties au tout. Dans chacun de ces arguments la raison cherche le principe le plus élevé, Vinconditionnel, l'absolu, et elle arrive par le premier, à l'unité absolue du sujet pensant , par le second, à la cause absolue du monde; par le troisième, à l'être des êtres. C'est ici, comme nous l'avons dit que se trouve l'objet principal de l'ouvrage de Kant, celui qui détermine le titre du livre : la Critique de la raison pure, Kant, qui emprunte ce dernier mot à Descartes, ne l'entend pas comme ce philosophe. Descartes renfermait sous le nom de raison pure ou d'entendement pur toutes les intuitions et toutes les conceptions qui ne nous viennent pas des sens, et par conséquent les intuitions de la conscience et la notion deUinfini, comme les conceptions mathématiques. Kant ne comprend sous le nomderaisow pure que les raisonnements qui ne lui paraissent pas avoir d'objet extérieur, et il distingue de la raison pure l'entendement pur, qui produit des jugements primitifs a priori, et la faculté sensitive pure, qui donne les notions de l'espace et du temps.

Il est difficile de découvrir pourquoi lauteur rapporte les trois notions que nous avons citées tout à l'heure au raisonnement plutôt qu'à l'entendement et au jugement. La notion de l'unité du moi est une perception immédiate; il en est de même de la notion de la substance active, éternelle, cause absolue et être des êtres. Cette notion est immédiate, non pas en ce sens qu'elle ne soit précédée d'aucune autre dans l'esprit humain, car nous percevons dabord les corps et nous-mêmes ; mais en ce

sens, qu'à propos de ces deux dernières notions , on découvre qu'il y a une substance active et éternelle, découverte qui ne peut être déduite, ni induite de celles qui la précèdent dans l'esprit et qui sont l'occasion de son apparition et non le principe d'où elle découle comme une conséquence.

Ces trois idées ne sont pour K.ant que des conceptions pures, sans objet extérieur, qu'il appelle paralogisme, antinomie et idéal. Nous ne répétons pas les raisons par lesquelles nous avons défendu contre lui la réalité de l'être pensant, un et identique, ainsi que de la substance active, sans commencement et sans fin. Ces pures conceptions, selon Kant, n'ont d'autre utilité que de donner à notre esprit une méthode de recherche ou une excitation vers un but qui nous échappe sans cesse. Par l'idée de l'unité du moi, nous rattachons tous les phénomènes intérieurs à un seul être, qui est l'âme, comme si nous en apercevions réellement l'unité ; par l'idée de la cause absolue et de l'être des êtres, nous cherchons dans le monde une harmonie, une unité, que la science vient confirmer quelquefois, mais qui dépasse de beaucoup les enseignements de l'observation. L'avantage de la philosophie transcendantale, c'est de démontrer que si nous ne pouvons établir par des raisons théoriques l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'àme, il est également impossible d'établir la thèse contraire par des raisons spéculatives, de sorte que les raisons pratiques ou morales conservent toute leur force.

Quant à ces raisons morales, auxquelles le philosophe allemand attribue le pouvoir de changer nos conceptions purement idéales en des croyances positives à l'existence de Dieu et à la vie future, sans nier leur mérite, nous ne leur avons |pas reconnu celui-là, et nous n'avons pas accordé que sans elles nous eussions été réduits à une pure conception idéale sur l'existence de Tâme,

la cause du monde et le principe éternel de tous les >f êtres. -"

§ 25. De ce qu'on entend par idéalisme.

On a souvent prononcé le nom d'idéalisme a propos de la doctrine de Kant ; nous devons donner sur ce terme quelques explications. Le mot d'idéalisme a reçu autant d'acceptions différentes que le mot d'idée qui l'engendre. Les termes grecs dont nous avons fait le mot idée ^ signifiaient les choses simples et générales 2. L'école d'Élée, qui porta la première son attention sur les notions générales, ne vit en elles, comme dans toutes les notions de l'esprit humain, excepté celle de l'unité, que des pensées pures sans réalité extérieure. On pourrait dire, dans le langage de Kant, que l'école d'Élée professait un idéalisme subjectif. Platon considéra les choses générales comme des réalités, qui existent hors de l'esprit et des objets particuliers. L'idéalisme de Platon est donc trèsdifférent de celui de l'école d'Élée : on peut l'appeler un idéalisme réaliste ou objectif. Une fausse interprétation de quelques mots d'Arislote fit naître une autre sorte d'idéalisme. Nous avons dit que, suivant le maître du Lycée, la sensation ne reçoit pas le fond de l'objet sensible, mais la forme seulement ^,et que les scolastiques avaient induit de là que l'esprit ne perçoit pas les objets sensibles, mais des représentations, des images *, intermédiaires entre l'esprit etles objets ^ Si l'on veut donner le nom d'idéalisme à cette théorie des idées-images, représentations des objets sensibles, cène sera plusl'idéa-

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