ma., t. I, p
et il finit par les condamner. Il dit d'abord : « Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités inférieures ? Qui passera de nous deux? Qui cédera la place à l'autre? Le moins habile! Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais et je n'en ai qu'un, cela est visible; il n'y a qu'à compter. C'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens *. » Il ajoute : « La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et de toutes choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Et le monde qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle, et de là viennent ces mets : Le caractère de la divinité est empreint sur son visage 2. » Après cette insultante moquerie, Pascal se retourne contre l'opinion populaire : « La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse, et ce fondemement-là est admirablement sûr, car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé, comme l'estime de la sagesse *. * Et en parlant des raisons qu'il avait données en faveur de l'opinion du peuple, il dit : « Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu'il est toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines,
1. Pensées, édit. Faug., 1. 1", p. 184. ?.. Ibid.,t. I"-, p. ISfi.
S. Ibicl., 1. 1", p. ITiJ.
parce qu'il n'en sent pas la vérité où elle est, et que, la / y mettant oiielle n'est pas, ses opinionssont toujours trèsfausses et très- malsaines ^ » En conséquence Pascal donne une entière adhésion à Montaigne : « Je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevait par les maximes de sa faible raison, le précipite dans la condition des bêtes ;et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant humble disciple de l'Église par la foi, etc.. ^ » « Qui démêlera cet embrouillement, dit-il enfin ailleurs; la nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatistes. Que deviendrezvous donc, ô homme, qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle , vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune. Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nou- / veauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contra- / diction, quel prodige? Juge de toutes choses, imbécile • ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.... S'il se vante, je l'abaisse, s'il s'abaisse, je le vante, et je le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ^. »
Le dessein de Pascal éclate visiblement dans les frag- |J| ments que nous venons de rapporter ; il veut fermer à '^ l'homme tout chemin naturel vers la vérité, afin de lui faire suivre uniquement la route de la foi révélée. Mais il tombe dans ses propres embûches. Si l'homme ne peut s'en rapporter à ses sens, à sa conscience, à l'intuition pure extérieure, comment acceptera-t-il la révéla-