‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 35 sur 261 · Ibid., t. P-, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. P-, p

3. Voy. Œuvres philosophiques de Descartes, édit. Ad, G., 1. 1", p. 63.

4. Pensées, édit. Didol, 1817 : t. I", p. 189, 197 et cdil. Faug., l. P', p. 213; t. II, p. 90.

yeux à l'évidence et qui tremble devant les fantômes de son imagination en délire.

g 10. Des rapports de la parole et de la pensée.

Nous avons déjà parlé de la doctrine qui suppose qu'une langue primitive a été extérieurement révélée de Dieu à l'homme, que cette langue, dont le fond se retrouve dans tous les langages, contient toutes les vérités, et qu'il suffit d'interpréter les mots pour acquérir toutes les connaissances. Cette doctrine n'est peut-être pas aussi nouvelle que nous l'avions pensé d'abord, car nous voyons que Platon a déjà répondu à une théorie à peu près semblable, qui prétendait que les mots, étant d'institution divine, devaient indiquer la' véritable nature des choses : « Il y a, dit Platon, des mots mal faits et différents les uns des autres pour exprimer les mêmes objets : lesquels de ces mots divers nous révéleront la véritable nature des choses? Il faut que nous ayons un moyen de connaître les choses elles-mêmes, pour savoir quels sont les mots qui leur conviennent le mieux'. » . Quant aux mots bien faits, l'expérience prouve que nous -^ n'allons pas du mot à l'idée, mais de l'idée au mot; c'est donc l'idée qui engendre le mot et non le mot qui engendre l'idée. Il y a sur ce sujet un excellent chapitre -y^ de Bossuet : « L'idée, dit-il, est ce qui représente à l'en- \ tendement la vérité de l'objet entendu; le terme est la parole qui signifie cette idée. L'idée représente immédiatement les objets; les termes ne les signifient que médiatement et en tant qu'ils rappellent les idées. L'idée précède le terme qui est inventé pour la signifier : nous parlons pour exprimer nos pensées. L'idée est ce par quoi nous nous disons la chose à nous-mêmes ; le terme

1. Cratyle, éd. H. E., t. I^', p. 438 : éd. Tauch., t. II, p. 315,

est ce par quoi nous l'exprimons aux autres.... Mais encore que ces deux choses soientsi distinguées, elles sont devenues comme inséparables, parce que par l'iiabitude que nous avons prise dès notre enfance d'expliquer aux autres ce que nous pensons, il arrive que nos idées sont toujours unies aux termes qui les expriment, et aussi que ces termes nous rappellent naturellement nos idées. Par exemple, si j'entends bien ce mot de triangle, je ne le prononce point sans que l'idée qui y répond ne me revienne, et aussi, je ne pense point au triangle même, que le nom ne me revienne à l'esprit. Ainsi, soit que nous parlions aux autres, soit que nous nous parlions à nousmêmes, nous nous servons toujours de nos mots et de notre langage ordinaires. Absolument pourtant, l'idée peut être séparée du terme, et le terme de l'idée, car il faut avoir entendu les choses avant que de les nommer^ elle terme aussi, sHl n^est pas entendu ne nous rappelle aucune idée. Quelquefois nous n'avons pas le terme présent, que la chose nous est très-présente, et quelquefois nous avons le terme présent, sans nous souvenir de sa signification. Les enfants conçoivent beaucoup de choses qu'ils ne savent pas nommer, et ils retiennent beaucoup de mots dont ils n'apprennent le sens que par l'usage. Mais depuis que par l'habitude ces deux choses se sont unies, on ne les considère plus que comme un seul tout dans le discours : l'idée est considérée comme l'âme, etle terme comme le corps. Le terme, considéré en cette sorte, c'est-à-dire commefaisant un seul tout avec l'idée et la contenant, est supposé dans le discours pour les choses mêmes, c'est-à-dire, mis à leur place, et ce qu'on dit des termes, on le dit des choses. Nous tirons un grand secours de l'union des idées avec les termes, parce qu'une idée attachée à un terme fixe n'échappe pas si aisément à notre esprit. Ainsi, le terme joint à l'idée nous aide à être attentifs : par exemple la seule idée Intel-

lectuelle de triangle ou de cercle est fort subtile d'ellemême, et échappe facilement par les moindres distractions ; mais quand elle est revêtue de son terme propre, comme d'une espèce de corps, elle est plus fixe, et on la tient mieux. Mais il faut pour cela être attentif, c'est-àdire ne faire pas comme ceux qui n'écoutent que le son tout seul de la parole, au lieu de considérer l'endroit de notre esprit où la parole doit frapper, c'est-à-dire l'idée qu'elle doit réveiller en nous *. >

Bossuet a parfaitement marqué la distinction de l'idée et du mot, et en même temps l'union étroite qui s'établit entre l'un et l'autre. Celte union avait fait croire que l'homme ne pouvait penser sans parler, et cette première erreur avait conduit à celte seconde, que Dieu n'avait donné la pensée à l'homme qu'avec la parole et par la parole. Bossuet fait très-bien observer que souvent nous n'avons pas le terme présent, tandis que la chose nous est présente. Ce matelot qui resta quatre ans dans l'île déserte de Juan Fernandez, avait tellement oublié sa langue qu'il ne put se faire comprendre de ceux qui le recueillirent. Il ne prononçait les mots qu'à demi, quoique ses idées fussent restées entières*.

Pour nous convaincre que l'intelligence ne dépend pas de la parole, il suffit de décomposer l'intelligence. Il est évident que la perception devance le langage : l'enfant, pour connaître le sein qui le nourrit et le sourira de sa mère, n'a pas besoin de parler : il n'en a pas besoin non plus pour savoir qu'il souffre, qu'il jouit, qu'il craint, qu'il espère. C'est seulement pour les réminiscences, ou pour les conceptions idéales qu'on suppose la nécessité du langage, c'est-à-dire du souvenir des mots. Mais dans la réminiscence, nous distinguons le souvenir de

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