‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 37 sur 261 · M. Laromiguière, Leçons de philosophie · texte numérisé non relu

M. Laromiguière, Leçons de philosophie

qu'il encourrait s'il cédait à cet instinct. Il n'a donc pas besoin de la langue pour distinguer. La langue, dit le mèrne auteur, après Condillac, est une méthode analytique. Mais toutes les langues ne sont pas analytiques; les langues anciennes sont fort complexes ; chaque mot y exprime plusieurs idées à la fois. Quant aux langues modernes, si elles sont plus analytiques, c'est que les peuples qui les parlent sont plus portés à l'analyse de leurs idées, et qu'ils modifient leur langage pour le plier au besoin de leur esprit. « Souvent, observe-t-on, nous

\J apercevons vaguement ce que nous voulons dire, et dès /■que nous prenons la parole, notre pensée s'éclaircit; il

y^ semble donc que c'est la parole qui décompose la pensée. » Lorsque nous voulons exprimer nos idées, nous

, les soumettons à l'analyse, et c'est l'analyse intellectuelle

^ qui passe dans le langage.

Si les mots avaient été institués de Dieu, comment aurions-nous substitué nos langues abstraites aux langues complexes des anciens ? Les mots abstraits ne se présentent à notre esprit que parce que nous avons d'abord les idées abstraites. Sans les mots, dit-on dans l'école de Condillac, nous n'aurions point les idées de classe, de genre et d'espèce. Mais un enfant qui extrait du sable les coquillages, fait une classe sans y appliquer de mot. Nous accordons que la parole est utile à la conservation de certains souvenirs. Ilyades idées très-générales et très-immatérielles qui apparaissent fugitivement dans l'esprit, et dont on se laisse facilement distraire, telles que les idées de substance, d'existence, d'infini, d'éternité. Il est bon d'attacher un signe à ces idées, car comme nous l'avons dit, le souvenir de l'objet matériel est plus facile, plus prompt, plus présent que le souvenir de l'objet immatériel. Le signe rappelle l'idée, et, selon l'expression de Bossuet, quand l'idée est revêtue de son terme propre comme d'une espèce de corps, elle est plus

fixe et on la lient mieux. La langue est donc un moyen de retenir certaines idées fugitives, de les combiner les unes avec les autres, et elle devient, surtout lorsqu'elle est écrite, un instrument puissant de progrès pour l'esprit humain, soit par la réflexion qu'elle permet à chacun de faire sur ses propres pensées, soit par la transmission des idées qu'elle établit entre les siècles. Mais la langue qui fixe et qui conserve l'idée ne la crée pas. L'idée vient d'ailleurs. On ne peut donc pas admettre que Dieu ait fait directement l'éducation du premier homme par la vertu de la parole, et que pour découvrir la vérité nous n'ayons qu'à épeler les mots de cette langue primitive.

§ 11. Du consentement universel.

Cette révélation primordiale dont ni les textes sacrés, ni les Pères de l'Église, ni Bossuet n'ont fait mentiCi, et qui aurait contenu non-seulement toute la morale, mais toute la géométrie et toute la physique, s'est conservée, suivant quelques-uns, dans le langage comme nous venons de le voir, et suivant d'autres, dans le consentement universel.

Un éloquent écrivain de ce temps a entrepris de montrer que la certitude ne peut être atteinte par l'individu isolé, mais seulement par le consentement général '. Arnauld et Nicole ont cependant répété après Descartes, ainsi que nous l'avons déjàobservé, que « dans les choses que Dieu a laissées au discernement de la raison de chacun en particulier, l'autorité du nombre n'est pas si considérable et qu'elle sert souvent à engager plusieurs personnes en des jugements contraires à la vérité», » et ces pieux auteurs n'ont pas craint de regarder la croyance

yj 1. M. de Lamennais, Essai stir l'indifférence en matière de re- %ioH, 1836, t. II, p. 21.

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