La Logique, éd. citée, p
mais seulement que ceux qui y demeureront attachés n'auront point de part au royaume du ciel. Il est aisé de voir qu'on ne peut passer sans sophisme de l'un de ces sens à l'autre, et que ceux-là, par exemple, raisonne- •raient mal, qui se promettraient le ciel en demeurant dans leurs crimes parce que Jésus-Christ est venu pour sauver les pécheurs et qu'il dit dans l'Évangile que les femmes de mauvaise vie précéderont les pharisiens dans le royaume de Dieu *. »
Un sophisme du même genre est de passer de ce qui est dit, sous quelque rapport, à ce qui est dit simplement^. Tels sont ces sophismes qfie nous osons à peine citer ; nous possédons ce que nous n'avons pas perdu, nous n'avons pas perdu le trône, donc nous possédons le trône, etc. Les mots nous rCavom pas perdu emportaient dans la première proposition, l'idée d"une chose que l'on possédait; dans la seconde, au contraire, ils s'appliquent à une chose qu'on n'a jamais possédée ; ils sont donc pris deux fois dans un sens différent, et l'on abuse ici de l'équivoque des termes. C'est encore un sophisme de langage que de raisonner d'après l'étymologie des mots. Il y a peu de termes dont l'acception n'ait pas changé ou dont l'étymologie puisse faire saisir toute la compréhen-
f Bion. Nous savons qu'on entend par une religion le sen-/'
!/'/ liment et le culle qui relient la créature au créateur, et ' par la révélation l'enseignement donne de la bouche même d'un Dieu. Une secte de nos jours annonçait une nouvelle doctrine sociale qui, suivant elle, aurait mieux Hé les hommes les uns aux autres que la morale établie, et se fiant sur la pure étymologie des mots, elle disait
1. L'un de ces sophismes s'appelle fallacia compositionis et l'autre fallacia diviàionis. La Logique ou l'Art dépenser, édit. citée, p. 325.
2. C'est ce qu'on appelle dans l'école a dicta secundum quid ad dictum sitnpliciter. Ihid., p. 33G.
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qu'elle enseignait une religion et donnait à l'auteur de cet enseignement le nom de révélateur.
Quant aux erreurs dans lesquelles nousjette la croyance que nous avons nommée la foi naturelle, ce sont celles que Port-Royal, comme nous l'avons vu à propos de l'ascendant de l'âge, appelle les sophismes de l'autorilé.
Les erreurs que nous venons de relever sont commises, suivant Port-Royal, dans les matières de science. Il en ajoute d'autres que l'on commet, suivant lui, dans la vie civile et dans les discours ordinaires. Dans les sciences, il suffit de l'amour des généralités pour nous faire porter de faux jugements. Dans les matières de la vie civile, les causes qui égarent la croyance sont plus nombreuses. Port-Royal les ramène à deux principales, l'une intérieure, qui est le dérèglement de la volonté, et il entend par là celui des passions, l'autre extérieure, qui se trouve dans les objets dont on juge et qui trompent notre esprit par une fausse apparence. Cette fausse apparence est l'analogie, et Port-Royal reproduit ici des paralogismes qu'il a déjà signalés dans les matières de science ; nous ne reviendrons pas sur ce sujet. Quant aux erreurs causées par le dérèglement de la volonté, suivant l'expression de Fort-Royal, il les appelle les sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion. Il nous sera facile de montrer que ce sont toujours des croyances erronées, et que par conséquent l'erreur ne réside jamais dans la perception, ni dans la conception, c'est-à-dire dans la connaissance.
L'orgueil fait que l'on s'attribue tous les mérites, sans avoir besoin de les vérifier par l'expérience, et que nous avons une haute opinion de tout ce qui nous touche de près ou de loin. « Cependant, disent les auteurs de la Logique, qu'y a-t-il de moins raisonnable que de prendre notre intérêt pour motif de croire une chose?... Je suis d'un tel pays, donc je dois croire qu'un tel saint y a prè-
ché l'Evangile; je suis d'un tel ordre, donc je dois croire qu'un tel privilège est véritable : ce ne sont pas là des raisons. De quelque ordre et de quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce qui est vrai et que ce que vous seriez disposé à croire, si vous étiez d'un autre pays, d'un autre ordre, d'une autre profession.... Il y en a qui n'ont point d'autre fondement de rejeter certaines opinions que ce plaisant raisonnement : si cela était, je ne serais pas un habile homme; or je suis un habile homme : donc cela n'est pas.... Quoi! disaient-ils, si le sang avait une révolution circulaire dans le corps.... si la nature n'avait point d'horreur du vide, si l'air était pesant et avait un mouvement en bas, j'aurais ignoré des choses importantes dans l'anatomie et dans la physique? Il faut donc que cela ne soit pas. Mais, pour les guérir de cette fantaisie, il ne faut que bien leur représenter que c'est un très-petit inconvénient qu'un homme se trompe et qu'ils ne laisseront pas d'être habiles en d'autres choses... . La vue de défendre son sentiment fait que l'on ne regarde plus dans les raisons dont on se sert si elles sont vraies ou fausses, mais si elles peuvent servir à persuader ce que Ton soutient ; l'on emploie toutes sortes d'arguments bons et mauvais, afin qu'il y en ait pour tout le monde, et l'on passe quelquefois jusques à dire des choses qu'on sait bien être absolument fausses, pourvu qu'elles servent à la fin qu'on se propose. En voici quelques exemples ; une personne intelligente ne soupçonnera jamais Montaigne d'avoir cru toutes les rêveries de l'astrologie judiciaire; cependant quand il en a besoin pour rabaisser sottement les hommes, il les emploie comme de bonnes raisons •. »
. Tous les exemples précédents contiennent de fausses inductions qui sont dues à l'amour de nous-mêmes; en
1. La Loyique ou l'Art de penser, 5' édit., p. 343, 344, 346, 3ûB.
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voici d'autres dans lesquelles nous jette l'amour d'autrui. « Leurs affections et leurs désirs ne sont pas plus justes ni plus modérés que leur haine. S'ils aiment quelqu'un, il est exempt de toutes sortes de défauts.... Encore qu'ils ne fassent pas dans leur esprit ce raisonnement formel ; je l'aime, donc c'est le plus habile homme du monde; je le hais, donc c'est un homme de néant, ils le font en quelque sorte dans leur cœur, et c'est pourquoi on peut appeler ces sortes d'égarements des sophismes et des illusions du cœur, qui consistent à transporter nos passions dans les objets de nos passions et à juger qu'ils sont ce que nous désirons qu'ils soient'.... ■»
L'amour du beau lui-même nous fait commettre des erreurs. « Dans un tableau, la beauté du coloris fait que Ton excuse les fautes du dessin, et la beauté du dessin nous ferme les yeux sur la pâleur du coloris, ou nous fait chercher des raisons pour en affaiblir l'importance dans l'art de la peinture.... Il est étrange combien un faux raisonnement se coule doucement dans la suite d'une période qui rempht bien l'oreille, ou d'une figure qui nous surprend et qui nous amuse à la regarder. Nonseulement ces ornements nous dérobent la vue des faussetés qui se mêlent dans le discours, mais ils y engagent insensiblement, parce que souvent ces faussetés sont nécessaires pour l'harmonie de la période ou la justesse de la figure. Ainsi, quand on voit un orateur commencer une. longue gradation ou une antithèse à plusieurs membres, on a sujet d'être sur ses gardes, parce qu'il arrive rarement qu'il s'en tire sans donner quelque contorsion à la vérité pour l'ajuster à la figure. Il en dispose ordinairement, comme l'on ferait des pierres d'un bâtiment ou du métal d'une statue; il la taille, il l'étend, il raccourcit, il la déguise selon qu'il lui est nécessaire pour