‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 70 sur 261 · Satires, Uv. I, sat. IV · texte numérisé non relu

Satires, Uv. I, sat. IV

dont rinspiration est divine et dont la bouche chante des merveilles. Il est donc clair que la fiction ou le surnaturel est le signe auquel les hommes reconnaissent la poésie; que si l'imagination oratoire consiste principalement à trouver les moyens d'émouvoir les passions et de convaincre la conscience morale, l'imagination poétique comprend surtout l'invention du merveilleux, etque c'est par ce côté que la poésie se distingue de l'éloquence, celui de tous les arts avec lequel il estle plus facile delà confondre. Le merveilleux ne se renferme pas dans le cercle de la mythologie grecque, ni même du surnaturel chrétien; il comprend tout ce qui s'élève au-dessus de la marche ordinaire de la nature.

Confirmons cette distinction de l'éloquence et de la poésie, en mettant en regard l'œuvre reconnue pour la plus poétique del'anliquité, et l'un des discours les plus éloquents qu'elle ait laissés à notre admiration.

Dans le temps qu'on appelle aujourd'hui le temps des héros, la violence et la ruse étaient les reines du monde. Les peuplades se jetaient les unes sur les autres pour ravir les troupeaux, les femmes et même les hommes, qu'on enmenait en esclavage. Quelques Troyens, parcourant les côtes de la Grèce, enlevèrent, par ruse ou par force une femme, la plus belle de sa tribu, dont la réputation s'était répandue chez les peuplades voisines, et qui appartenait à l'un des chefs. Tous les autres voulurent venger son injure ; ils partirent pour reprendre la proie qui leur avait été enlevée; mais le plus vaillant des guerriers, s'était retiré des combats, enlevant à ses compagnons l'appui de son courage. Les Grecs avaient soutenu la guerre pendant dix années avec une fortune diverse, quelquefois réduits à la dernière extrémité; et ils n'avaient repris l'avantage que lorsque ce héros avait reparu sur le champ de bataille pour venger la mort d'un ami. Tel est le récit, qui, à travers les âges, était parvenu aux

oreilles du poëte. Mais ouvrez lepoëme, la scène change : ce ne sont plus les actions des hommes qui vont frapper nos regards, ce senties actions des dieux. Ilnese livrera pas un combat, il ne se prononcera pas une parole; il ne passera dans l'âme de ces guerriers aucun sentiment, aucune pensée, aucun songe, sans qu'un dieu n'en soit l'instigateur.

Au commencement de l'action les troupeaux et les hommes sont victimes d'une peste: ce n'est pas un fléau naturel qui frappe cette grande réunion d'hommes et d'animaux, depuis longtemps en proie à la fatigue et à la faim ; mais Chrysès, le prêtre d'Apollon, portant devant lui les bandelettes et le sceptre d'or de son dieu, est venu en vain redemander sa fille au roi Agamemnon, et il s'est retiré silencieux le long du rivage de la mer retentissante. Du sommet de l'Olympe est descendu l'archer divin, Phébus Apollon, plein de colère, portant sur ses épaules son arc et ses flèches sonores ; il s'est assis loin des vaisseaux, et, caché aux regards de tous, il lance des traits mortels sur les hommes et les troupeaux. Dès celte première scène le poëte se montre tout entier. Achille accuse Agamemnon d'impiété; repoussé par des injures, il tire à moitié son glaive du fourreau, et l'y rejette, non, comme le dirait l'histoire, par un effort sur lui-même, pour dompter sa colère, mais parce que Pallas arrête sa main. Cette déesse, envoyée par Junon, la protectrice des Grecs, a saisi la blonde chevelure d'Achille, et lui a fait porteries regards en arrière, visible pour lui, cachée pour les autres. Agamemnon rend la fille de Chrysès; mais il enlève Briséis à Achille; celui-ci ne veut plus prendre part au combat ; les Grecs sont vaincus, non parce qu'ils sont privés de la valeur d'AchiUe, mais parce que sa mère est montée dans l'Olympe et a supplié Jupiter de donner la victoire aux Troyens. Jupiter envoie au roi des rois un songe dans lequel il lui ordonne de con-

duii-e rarniée au combat. Le roi, négligeant l'ordre du dieu, exhorte les Grecs à retourner dans leur patrie, lorsque Minerve avertit Ulysse d'arrêter le départ et de préparer les Grecs à la bataille. On en vient aux mains : le ravisseur d'Hélène est renversé par Ménélas, qui le traîne sur le sable par l'aigrette de son casque. Si le sasque se dénoue et que le ravisseur se dérobe par la Fuite, c'est que Vénus a rompu les courroies et a caché son favori sous un épais nuage.

Les Grecs et les Troyens suspendent le combat par une trêve ; cependant les dieux assis autour de Jupiter, sous un pavillon d'or, s'entretiennent entre eux, et la jeune Hébé leur verse le nectar ; ils se provoquent les lins les autres en regardant du haut du ciel la ville des Troyens. Sur la prière de Junon, à qui Jupiter accorde malgré lui la ruine de Troie, Minerve descend vers la terre changée en étoile, prodige qui effraye les soldats. Lorsque la déesse a touché le sol, elle prend le visage de Laodicus et fait rompre la trêve. Vénus, Pallas, Mars, Phébus, prennent part au combat. Hector et Ajax, fils de Télamon, se rencontrent, semblables à des lions qui dévorent leur proie, et ils combattent jusqu'au soir, non avec une fortune diverse, mais avec le secours de dieux différents. Jupiter défend à toutes les divinités de se mêler aux querelles des mortels, et les menace, s'ils violent sa défense, de les précipiter sous la terre, dans un abîme profond. « Connaissez, leur dit-il , combien ma puissance l'emporte sur la vôtre; quand même vous tous, dieux et déesses, vous suspendant aune chaîne d'or, vous multiplieriez vos efforts pour arracher Jupiter du ciel^ vous n'y parviendriez pas; et moi, si je le voulais, je vous tirerais à moi avec la terre et la mer, et, attachant la chaîne au sommet de l'Olympe, je laisserais Ce far* deau suspendu dans le vide. » Le fils de Priam prépare des feux pour brûler la flotte des Grecs; leur âme est

bouleversée comme la mer profonde, lorsque Borée et Zéphyr accourent de la Thrace, que les flots épais s'élèvent en montagnes et que l'algue est jetée sur le rivage. Déjà Hector, portant la flamme, monte sur les vaisseaux, quand Neptune, touché de compassion pour les Grecs, prend la forme de Calchas, et pousse au combat les deux Ajax. Ceux-ci combattent serrés l'un contre l'autre, comme dans un champ deux noirs taureaux traînent la solide charrue d'un égal courage, et mouillant leurs cornes de sueur en marchant unis sous le joug. Pour les secourir, Junon forme le dessein de séduire Jupiter par ses caresses et de le plonger dans le sommeil. Elle entre dans la chambre que son fils Vulcain a construite et qu'il a munie d'une serrure secrète, qu'aucun autre dieu ne peut ouvrir. Lorsque la déesse s'y est renfermée, elle baigne ses membres d'ambroisie et les parfume d'une huile dont la douce odeur se répand sur la terre et dans les cieux. Elle sépare régulièrement ses cheveux et forme des boucles gracieuses qui flottent tout autour de sa tête immortelle; elle revêt un voile merveilleux, tissé par Minerve, orné de dédales variés, fermé par une agrafe d'or. Une bandelette bordée de franges presse sa taille ; elle suspend à ses oreilles des ornements composés de trois perles admirablement travaillées. Elle pose sur son front un nouveau diadème éclatant comme le soleil. Elle met à ses pieds blancs de riches sandales, sort de la chambre ainsi parée, et emprunte à Vénus cette ceinture ornée de diverses couleurs, où se cachent les charmes, l'amour, le désir, les molles paroles et la persuasion qui gagne le cœur même des sages.

Patrocle revêt les armes divines du fils de Thétis ; il en est dépouillé par Apollon et tombe sous les coups d'Hector. Autour de son cadavre s'allume un combat acharné, dans lequel succombe Euphorbe; il tombe, et ses armes retentissent sur son corps ;le sang dégoutte

de sa chevelure blonde, semblable à celle des Grâces, et divisée en boucles entrelacées d'or et d'argent. Après qu'Achille a pleuré la mort de Patrocle, il brûle d'en venir aux mains avec l'ennemi, et, tandis que Vulcain lui forge une armure nouvelle, il s'avance sur le bord du retranchement des Grecs, couvert de la propre égide de Minerve; il pousse un cri dont la déesse augmente la force, et il jette le désordre parmi les Troyens. Bientôt il s'avance avec ses nouvelles armes. Xanthus, l'un de ses chevaux, à qui Junon avait donné la voix, lui annonce un sort funeste. Achille penche la tête vers lui, et sa chevelure roule sur le joug jusqu'à terre. Puisque Achille combat, Jupiter permet aux dieux de combattre. Du côté des Grecs se rangent Junon, Minerve, Neptune, Vulcain et Mercure, les dieux qui représentent les facultés de l'esprit, suivant la remarque de Bossuet * ; du côté des Troyens sont les dieux qui personnifient les forces du corps, Vénus, Diane, Latone, Mars et le Scamandre. Achille met Hector en fuite : le Scamandre roule des flots tumultueux pour engloutir le vainqueur; Vulcain arrête le fleuve; Phébus trompe le héros grec par une vaine apparence, et les Troyens se retirent dans leurs murailles. Hector seul est resté ; il succombe bienlôt sous l'invincible fils de Pelée. On ne songe plus qu'à rendre les derniers devoirs d'un côté à Palrocle et de l'autre à Hector. Jupiter envoie Thétis vers Achille, et Iris vers Priam, pour disposer favorablement le cœur de l'un et de l'autre. Ainsi la fin du poëme ressemble au commencement, et les dieux ne quittent pas un seul instant le théâtre où ils ont paru dès la première scène. Quels sont les éléments principaux que l'analyse découvre dans ce poëme V C'est premièrement etpar-dessus tout l'intervention des dieux, ce qu'Aristote appelle le

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