La roi'liquc, cliap. xiv
duclion qui nous fait appliquer à des cas nouveaux notre expérience passée; pour émouvoir les passions, il a besoin d'une nature passionnée ; il doit ressentir vivement les émotions qu'il veut faire passer dans l'âme de ses auditeurs.
En parlant de l'induction et de l'interprétation, nous avons montré que ces deux facultés sont les sources des métaphores, des comparaisons, des allégories et des fables. Elles sont donc les maîtresses pièces de l'imagination poétique. Nous savons qu'à côté du merveilleux fondé sur les analogies, il en est un autre qui ne se laisse expliquer par aucune induction, qui ne ramène pas l'inconnu au connu, et qui reste enveloppé d'un mystère impénétrable. Nous avons fait voir que parmi nos inclinations il en est une qui recherche le mystère pour le mystère, qui aspire à l'inconnu, non pour l'éclaircir, mais pour le contempler. Ce genre de merveilleux, à peu près étranger à Y Iliade, commence à se montrer, avec VOdyssée, dans ce jour mystérieux qui n'est ni la terre, ni les enfers, séjour douteux où Ulysse s'entretient avec les ombres. C'est le merveilleux vers lequel incline la poésie des modernes et surtout celle des peuples du nord. Chacun de ces genres de merveilleux a son écueil. Le premier, par ses analogies avec le monde connu, peut ressembler à un pur artifice de rhétorique, comme les allégories de la Henriade; le second, par son éloignement de toute induction, s'expose à tomber dans le fantastique et à se perdre en des ombres insaisissables. L'un est quelquefois trop raisonnable; l'autre ne l'est pas toujours assez. Le genre de n merveilleux qui convient le mieux au poète est celui que les hommes de son temps et les personnages de son poème sont disposés à recevoir, et qui côtoie la religion sans être précisément consacré par elle.
Une observation importante et qui peut profiter à ceux
qui aspirent à l'éloquence et à la poésie, c'est que l'orateur elle poëte doivent avoir soin d'acquérir une immense instruction. C'est par une vie passée au milieu de l'agitation des hommes, et à travers les sites variés de la nature; c'est par les voyages, par les lectures qu'ils fécondent leur imagination. Les anciens poêles parcouraient la terre, recueillant en tous lieux des récits et des tableaux. Parmi les poètes modernes, ceux qui passent pour avoir reçu le moins de culture ont cependant développé leur esprit par des études étendues. Robert Burns, poëte bucolique de l'Ecosse, qu'on regarde comme un élève de la seule nature, avait enridhi son intelligence par de nombreuses lectures. La liste des livres qu'il avait lus, telle qu'il l'a donnée lui-même au docteur Moore, contient les ouvrages suivants : l'histoire ancienne, les œuvres de Pope, celles de Shakspeare, le Traité de Dickson sur l'agriculture des anciens, l'Essai de Locke sur l'entendement humain, la Bible, les poésies d'Allan Ramsay, qu'il appelle lui-même le Théocrite de TÉcosse, les recueils des chansons anglaises, les lettres des beaux esprits du temps de la reine Anne, les oeuvres de Sterne, celles de Mackenzie et les poèmes écossais de Robert Fergusson. Il dut encore beaucoup, dit-il, à une vieille femme, ignorante, superstitieuse et idiote, dont la mémoire contenait la plus riche collection de ballades et d'histoires.
Un romancier peut être considéré soit comme un poëte épique, s'il fait emploi du merveilleux, soit comme un poëte dramatique, s'il se borne à la peinture tantôt idéale, tantôt réelle des caractères. Il a donc besoin de féconder aussi sa pensée par l'observation et l'étude. L'auteur de la Nouvelle Eéloise, qui est considéré par quelques personnes comme s'ètant développé tout à coup, sans instruction et sans travail, nous a tracé l'intéressante histoire de la formation laborieuse de son esprit. Il avait
OPÉRATIONS COMPLEXES DE l'INTELLîGENCE loi
nous dit-il, une fureur de lecture, jusqu'à ce qu'un ami plus âgé lui eût appris à lire avec plus de réflexion. Il prenait plaisir à l'entretien des personnes instruites, et reclierchaitles livres qui mêlaient la dévotion aux sciences, tels que ceux de l'Oratoire et de Port-Royal. Il y joignit l'Essai de Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes, etc. Après avoir cherché en vain à les concilier, il se fit une loi, en lisant chaque auteur, d'en adopter et d'en suivre toutes les idées sans y mêler les siennes, ni celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui. Il voulut commencer par se faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que sa tête en fût assez fournie pour qu'il pût les comparer et choisir. Au bout de quelques années, employées à ne penser exactement que d'après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire, et presque sans raisonner, il se trouva un assez grand fonds d'acquis pour se suffire à lui-même et penser sans le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les affaires lui eurent été les moyens de consulter les livres, il repassa et compara ce qu'il avait lu, pesa chaque chose à la balance de sa raison et jugea quelquefois ses maîtres. Pour avoir commencé tard à mettre en exercice ce qu'il appelle sa faculté judiciaire, il ne trouva pas qu'elle eût perdu de sa vigueur; et quand il publia ses propres idées, on ne l'accusa pas d'être un disciple servile et de jurer sur les paroles d'autrui. Il se mit ensuite à étudier la langue latine. A force de temps et d'exercice il parvint à lire assez couramment les auteurs latins. Enfin, désirant sentir l'harmonie de cette langue en vers comme en prose, il apprit la composition de l'hexamètre, et il eut la patience de scander presque tout Virgile, et d'y marquer les pieds et la quantité *.
Tel est le tableau abrégé des études de J.-J. Rousseau,