Œuvres complètes, édit. 1822, t. 1", p. 189, 4œ, 42c
Un romancier plus fécond que lui puisa dans des sources encore plus variées et plus abondantes. « Waller Scott montrait avec reconnaissance, dit Washington Irving, la vieille ferme de Smailholm, où son grand-père avait vécu, et où il avait été envoyé à l'âge de deux ans, pour qu'il se fortifiât sous l'influence de l'air pur des collines et des soins de sa grand'mère et de ses tantes. C'était pendant sa résidence aux rochers de Smailholm qu'il avait pris sa passion pour les récits légendaires, pour les traditions du Border, pour les chants, pour les ballades nationales. Sa grand'mère et ses tantes étaient très-versées dans cette science, si répandue parmi les habitants de la campagne; elles avaient coutume de raconter leurs histoires pendant l'hiver, le soir, au coin -du feu, dans un cercle de visiteurs avides de ces récits. Le petit Walter s'asseyait à leurs pieds, les écoutait d'une oreille attentive et recueillait ainsi, dans son imagination enfantine, les germes de ses brillantes fictions. Il y avait un vieux berger au service de la famille, qui s'asseyait près des murs échauffés par le soleil et racontait des histoires merveilleuses, ou chantait les vieilles ballades. Les jours où le temps était beau, on portait au soleil la chaise de l'enfant, qui, placé près du vieillard, l'écoulait pendant de longues heures. La situation était favorable au narrateur et à son auditoire. On y jouissait d'une vue étendue sur tout le Border, sur ses tours féodales, ses vallées et ses ruisseaux enchantés. Pendant que le berger racontait, il pouvait indiquer du doigt les théâtres de l'action; ainsi, avant de pouvoir marcher, Walter Scott était familiarisé avec les scènes de ses histoires futures. On peut dire que des hauteurs de Smailholm il contempla, pour ^4 première fois, la terre promise de sa gloire à venir. Bientôt ses membres acquirent de la force, et, quoiqu'il boitât toujours un peu, il devint, dès l'enfance, un promeneur déterminé. Il avait coutume de auitter la maison et de
voyager pendant plusieurs jours par le pays, recueillant toute espèce de contes populaires, et observant les sites et la pliysionomie des lieux. Son père était mécontent de ces inclinations vagabondes, et disait, en secouant la tête, qu'il craignait bien que son fils ne fût jamais qu'un quincaillier ambulant. Lorsqu'il prit de l'âge, il devint un chasseur passionné. Les excursions de la cliasse le conduisirent dans les parties les plus sauvages et les plus inhabitées du pays, et, sur sa route, il recueillait cette connaissance des lieux qui sont un des ornements de ses ouvi';i-i.'.s. Dans la suite, lorsqu'il commenta ses travaux litlér..iicsjl visita de nouveau la plupart des scènes qu'il avait parcourues dans son enfance, et conserva les traditions et les chants qui avaient charmé ses premières années. Lorsqu'il recueillait les matériaux de ses Chants du Border, il allait, de chaumière en chaumière, faire répéter aux vieilles ce qu'elles savaient, ne fût-ce que deux vers, et en recueillant ces fragments, il sauva de l'oubli quelques poétiques ballades empreintes du caractère des anciens temps '. »
Ainsi, quels que soient les dons de la nature, ils ne suffisent pas à l'orateur et au poète, il faut encore y ajouter ceux de l'expérience et de l'étude. On n'improvise pas dans les arts, et la statuaire antique avait raison de représenter la muse dans l'attitude de la prolonde méditation.
g 7. Le goût, l'esprit et le génie.
Nous avons fait voir que le raisonnement, la science et l'art ne sont pas les œuvres d'une faculté simple mais d'un concours de facultés que nous avions décrites ; il
1. Ahbotsford and Newstead abhexj, Ijy WashinglonSIrving. Paris, 1835, Baudry.
nous reste à rechercher quels sont les éléments de ce qu'on appelle le goût, l'esprit et le génie.
Le goût est un ensemble de qualités de l'âme relatives aux beaux-arts. Il contient quatre choses : 1° la perception exacte, la juste appréciation des moyens sensibles on intellectuels propres à chaque art; 2° l'intelligence de l'expression ; 3° la répugnance pour l'ignoble et le bas; 4» l'éloignement de tous les excès.
La première condition pour goûter la musique, c'est d'avoir l'oreille juste, c'est-à-dire d'apprécier exactement les différences des tons et des rhythmes. De même, pour goûter les arts du dessin, il faut d'abord avoir un juste coup d'œil, ou, en d'autres termes, savoir distinguer et comparer les grandeurs, les lignes, les figures, les nuances diverses de la couleur. On n'appréciera l'éloquence et la poésie que si l'on est sensible aux passions et aux mœurs, qui sont les moyens de l'éloquence, et au merveilleux, qui est l'instrument de la poésie. L'homme qui aurait laissé engourdir son cœur ou sa conscience ne goûtera jamais les beautés de l'art oratoire. Celui qui n'a aucun amour pour le surnaturel, ou qui ne sait pas trouver les analogies, qui s'attache plutôt aux différences qu'aux ressemblances, qui n'est satisfait d'aucune comparaison, qui ne sait pas prêter la vie aux choses inanimées, transporter l'homme dans les cieux, faire descendre la Divinité sur la terre, qui ne cherche que l'exacte vérité et qui demande en toutes choses la démonstration géométrique, celui-là sera bon juge de la science, il ne le sera jamais de la poésie.
Les formes de l'architecture et de la statuaire, les couleurs de la peinture, les mélodies et les harmonies do la musique ne sont pas seulement agréables à l'œil ou à l'oreille : elles sont ehcore belles ou expressives. Celui qui n'a pas l'intelligence des signes naturels, qui ne sait pas interpréter l'expression, manquera d'un élément essea-
OPÉRATIONS COMPLEXES DE L'iNTELLIGENCE 155
liel du goût; il sera aveugle et sourd pour les plus belles parties des arts du dessin et de la musique. Il y a des voix rauques et rudes qui expriment des sentiments presque animaux; il y a des tons doux et suaves, des accents nobles et humains qui dénotent les affections les plus généreuses, les pensées les plus héroïques. Certaines couleurs sont comme souillées et pour ainsi dire ignobles; d'autres teintes sont fraîches, pures, distinguées, élégantes. Il y a des formes basses et rampantes, et des formes relevées et majestueuses. Telle figure exprime l'hypocrisie, l'avarice, la gourmandise, la luxure, l'égoïsme; telle autre la franchise, le désintéressement, l'austérité, la pureté, le dévouement. Celui qui n'est pas choqué par les expressions du premier genre et qui n'est pas attiré par celles du dernier n'a aucune aptitude à juger des beaux-arts.
Le goût est considéré quelquefois comme une qualité qui énerve la force; le véritable goût n'exclut pas la vigueur, il ne condamne que l'exagération, et il est aussi éloigné de la faiblesse que de l'excès de l'énergie. Chanter avec goût n'est pas chanter avec mollesse, mais marquer avec force l'expression de la passion violente et avec délicatesse l'expression de la passion tendre ou contenue. Dans la peinture, la timidité de l'expression rend la figure insignifiante, l'excès de l'expression produit la grimace; la faiblesse de la couleur donne à l'œuvre une apparence de pauvreté; l'éclat excessif exagère la nature. Le goût est ce qui condamne le trop grand et le trop petit, l'emphatique et le précieux, l'audacieux et le timide; c'est f, un juste sentiment de ce qui convient à la mesure de l'homme, c'est-à-dire de ce qui le tempère sans l'affaiblir et de ce qui l'élève sans l'étourdir.
Le goût, comme on le voit, ne nécessite pas l'invention, il ne fait qu'en régler la marche; le critique peut se passer de l'imagination, mais l'artiste ne peut se passer
du goût. Le terme d'esprit, dans son acception la plus complexe, signifie l'intelligence et quelquefois l'âme tout entière; dans une acception plus restreinte, il exprime un certain degré, une qualité particulière, un raffmenient délicat de l'intelligence, quelque chose de plus que le jugement ordinaire. Le jugement est l'acte premier de toutes les facultés intellectuelles; il unit deux idées par les rapports de ressemblance, d'analogie, de cause et d'eflet, de signe et de chose signifiée. Le jugement, tel qu'il se trouve dans tous les hommes, est ce qu'on appelle le bon sens , un jugement plus fin, saisissant des rapports qui échappent à la multitude, voyant des ressemblances dans les choses où elle ne trouve que des ditférences, des différences où elle n'aperçoit que l'uniformité, découvrant des analogies inattendues, des effets, des causes ou des signes nouveaux, est ce qu'on appelle Vesprit. Ceux qui se distinguent le plus par cette finesse de jugement, sont, dans l'antiquité, Socrate, Aristophane, Lucien, et, dans les temps modernes, la Bruyère, Fontenelle, Voltaire. Socrate fait voir aux Athéniens étonnés que l'art de ranger les soldats en bataille ne consiste pas à en mesurer la taille et les forces, mais à en connaître le caractère, afin de mettre en avant ceux qui sont amis de la gloire, si le combat ne doit rapporter que l'honneur, et ceux qui sont avides de richesses, si la victoire doit être suivie du pillage *. Une autre fois il avance que les Athéniens, qui forment les plus beaux chœurs de musique qu'on envoie à Délos, auront, quand on le voudra, la plus belle cavalerie de la Grèce, quoiqu'il y ait, à ce qu'il semble, peu de rapport entre un musicien et un cavalier, et qu'il suffit pour cela de tourner vers un objet nouveau, leur amour de la gloire -. 11 surprend les peintres et les sla-
1. Xénophon, Mnnoires sur Socrate, liv. III,. cliap. i* 2 Ibid., Uv. III, cliap. m.
tuaii'cs en leur apprenant qu'ils peignent à leur insu l'invisible, c'est-à-dire l'âme, qui se montre dans les gestes et sur le visage, et que c'est de là que leurs ouvrages tirent le plus grand prix '. Il fait remarquer que la symétrie donne à toutes chose une grâce particulière, et que les colonnes, les vases, les coupes peuvent être comparés aux choeurs de danse, qui charment les yeux par la régularité de leur forme circulaire'^. Il trouve une convenance naturelle entre les lieux élevés et les temples, entre la limpidité du jour et la pureté de l'âme en prière^. Enfm, il distingue deux amours et deux Aphrodites : l'une céleste, l'autre vulgaire ; chacune a ses temples, ses autels et son culte à part ; d'un côté est l'impureté, de l'autre la chasteté : l'une est la mère des amours corporels -, l'autre la mère des amours intellectuels, de ceux qui président à l'amitié et s'attachent aux belles actions *. Cet art de découvrir l'action de l'intelligence dans les circonstances où le reste des hommes ne voient que l'action du corps, ces rapprochements imprévus entre les chœurs de musique et les bataillons de cavalerie, entre les coupes, les vases et les chœurs de danse, ces distinctions délicates entre l'amour corporel et l'amour intellectuel, sont des exemples remarquables de ce qu'on appelle l'esprit.
Pour rapporter les traits ingénieux qui brillent dans La Bruyère, Fontenelle et Voltaire, il faudrait citer ces auteurs presque tout entiers ; nous nous bornerons à un ou deux exemples.
Fontenelle en parlant de Pierre le Grand, qui faisait le métier de charpentier dans les chantiers de la Hollande, dit d'abord, que le prince avait perdu tout souve-