Édit. Beuchot, t. XIV, p
cultes qui appartiennent à tout le monde, mais qui ne sont pas employées chez tous de la même manière, qui ne regardent pas les objets d'aussi près, qui se contentent chez la plupart des premières ressemblances, des oppositions les plus frappantes, des causes ou des effets les plus proches, des signes les plus évidents.
Puisque l'esprit consiste à saisir les ressemblances ou les dissemblances cachées, les oppositions secrètes, les causes et les effets éloignés, les signes et les symboles ignorés, on comprend sans peine qu'il cause la surprise, qu'il offre des aspects inusités et qu'il peut provoquer le rire, puisque le rire a souvent pour cause les choses qui sortent de la coutume i. Lorsque l'esprit de discernement provoque le rire, il s'appelle l'esprit de saillie. 11 est facile de comprendre encore que si l'on s'attache à des ressemblances équivoques, à des différences apparentes, à des oppositions mensongères, à des causes et à des effets chimériques, à des signes et à des symboles vagues et incertains, enfin à des rapports entre des choses de peu d'importance, la sagacité se change en subtilité, la finesse en frivolité et l'esprit en faux esprit. L'esprit de saillie est sujet à s'éloigner de l'esprit de discernement, pour saisir les traits de l'esprit frivole ; tels sont ces rapprochements puériles, dont Molière fait la satire : On désespère alors qu'on espère toujours; Ne dis plus qu'il est amarante, dis plutôt qu'il est de ma rente; tel est ce passage d'un sermon où le prédicateur disait que Jésus avait gardé le silence devant Hérode, parce que l'agneau se tait devant le loup, et ce poëme du père de Saint-Louis sur la Madeleine, où il faisait entrer dans ses vers toutes les figures du jeu de cartes. On a trouvé aussi
uelque afféterie dans le poëme des Jardins de Delille, et un excellent critique ^ disait à ce sujet : « Delille a peut-
1. Voy. plus haut, t. I", I. IV, ch. m, gii. — 2. M. Ancirieux.
être plus d'esprit que Voltaire, mais avoir plus d'esprit que Voltaire, c'est en avoir trop. »
Nous avons vu qu'une partie du goût consiste à fuir les excès : le trop grand et le trop petit, le précieux et le gigantesque; il en résulte que le goût, qui est la règle de l'imagination, est aussi celle de l'espritentendu dansle sens restreint que nous venons d'analyser, et que l'esprit sans goût est inférieur au jugement ordinaire ou au bon sens.
Le jugement, élevé au-dessus du degré commun, est l'esprit, et au-dessus du degré qu'on appelle esprit, il devient le génie. Au mot de génie correspond le mot do sublime, par lequel on marque la hauteur dont le génie dépasse l'esprit des autres hommes. Le terme de sublime ne s'entend pas suffisamment par son opposition au terme de bas; il faut, pour le bien comprendre, le comparer au terme de beau. On voit alors qu'il n'exprime pas seulement ce qui diffère de la bassesse, mais ce qui s'élève au-dessus de la beauté. Le beau comprend, comme nous l'avons dit, les actes de la vertu, les oeuvres de l'intelligence et certains objets sensibles qui sont les symboles des qualités intellectuelles et morales. Dans chacune de ces espèces on compte trois degrés : le sublime, le beau proprement dit et le gracieux, et ces degrés se mesurent sur la force commune de l'humanité ^ Dans l'ordre moral, il n'y a que l'héroïsme qui s'élève jusqu'au sublime; dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre sensible, si l'on met de côté les œuvres de la nature, le sublime n'est atteint que par le génie.
Le génie se déploie dans les sciences et dans les arts. Les jugements détachés et sans suite ne forment ni une science ni un art; ils peuvent être une marque d'esprit, mais non de génie. Dans le dernier siècle, un écrivain dont nous avons déjà parlé, Diderot, a porté des juge-