‹ Traité des facultés de l'âmeChapitre 79 sur 261 · Ibïd · texte numérisé non relu

Ibïd

raux, lorsqu'un Linuée, un Jussieu distribuent les plantes d'après les parties les plus essentielles et qu'ils montrent des rapports inattendus entreles organes secrets du végétal et ses aspects sensibles; lorsqu'un Guvier, avec quelques restes d'ossements, reconstruit tout un monde d'animaux gigantesques, qui ont habité une terre ensevelie aujourd'hui sous la nôtre, ces découvertes nous frappent d'étonnement, et l'on peut dire qu'elles atteignent aussi à la sublimité.

C'est surtout l'universalité des connaissances qui élève l'homme au-dessus de la mesure commune. Deux génies de l'antiquité ont atteint cette grandeur, Platon et Aristote : l'un qui aborde tous les grands sujets auxquels peut s'appliquer l'intelligence humaine : la morale et la politique dans les Lois et la i?epu6^içue, la psychologie dans le TIléététe, le Sophiste et le Lysis ; la critique des beauxarts dans le Phèdre et le grand Hippias, la grammaire dans le Lâchés, la physique dans le Timée, la théologie dans le même dialogue et dans le Phédon; qui aime à laisser planer quelque mystère sur tous les problèmes ; qui ne résout les questions qu'avec un air de doute, et qui empreint tous ses discours des vives couleurs de la poésie ; qui se laisse séduire aux charmes de la fiction, et dont l'anliquité a caractérisé les inspirations poétiques en l'appelant le divin Platon ; l'autre qui traite de toutes les sciences sous leur propre titre et sans les ornements du drame et du théâtre , qui non-seulement fait l'inventaire de toutes les connaissances de son temps, mais qui les enseigne, qui les augmente et construit une encyclopédie complète, n'accordant rien à la décoration extérieure, n'affectant d'autre beauté que celle de l'ordre et de la solid té du fond; dogmatique, impérieux peutêtre, mais ferme, droit, régulier, méthodique, instructif et méritant le titre de maître que le moyen-âge lui a décerné. Cette même universalité de connaissance s'est

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retrouvée depuis les temps modernes dans Bacon, Descartes. Leibniz et Voltaire et a fondé leurs titres à la gloire qui suit les hommes de génie.

L'art mécanique a été élevé jusqu'au sublime par Archimède, qui, du haut des murs de Syracuse, saisit les vaisseaux romains, les soulève et les renverse dans les flots; par Paul Riquet, le constructeur du canal du Midi, qui élève des digues hautes comme les montagnes et creuse des réservoirs larges et profonds comme des lacs; par Watt, qui avec un jet de vapeur transporte des populations tout entières avec quatre fois plus de vitesse que le cheval le plus rapide ne porte un seul cavalier, et par qui les navires, prenant une âme, se meuvent, s'arrêtent, se retournent, et se remettent en mouvement d'eux-mêmes, malgré le vent et les flots.

Périclès, Auguste, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, quoiqu'ils aient commis bien des fautes, sont cependant, si on les compare aux autres chefs des peuples, les génies de l'art politique, non pas seulement parce qu'ils ont gouverné la multitude au lieu de lui obéir, mais parce qu'ils ont su établir une sage administration à l'intérieur, maintenir la grandeur et la dignité de l'empire au dehors, et tout en favorisant les arts utiles, faire fleurir les sciences et les beaux-arts, qui éclairent l'esprit, qui adoucissent les mœurs et élèvent les âmes.

Le premier des beaux-arts est la poésie, parce que son langage est plus clair que celui de la peinture et de la musique, et le premier des poèmes est 1 épopée; c'est là que se déploie le génie d'un Homère, d'un Virgile, d'un Tasse et d'un Milton; il faudrait des chants lyriques en bien grand nombre et d'une bien grande élévation pour égaler la hauteur et l'amplitude d'un poème épique, et quelque brillants que soient les noms de Pindare et d'Horace, ils sont loin d'égaler l'éclat de ceux d'Homère et de Virgile. La tragédie s'élève au sublime dans

le Prométhée d'Eschyle par le poétique mystère delà fable, et l'indomptable énergie du demi- dieu, dans les Œdipes de Sophocle par la majesté du héros qui se débat contre la fatalité, et par le touchant dévouement de sa fille; dans le Polyeucte de Corneille par la grandeur religieuse d'un martyr chrétien et la grandeur morale d'une femme païenne; dans VAndromaque de Racine par la tendresse de la mère, la pureté de la veuve, la vivacité de l'amour, la véhémence de la jaloasie, le dévouement de l'amitié, et surtout par la savante méthode qui noue et dénoue ce drame sans aucun autre ressort que le mouvement naturel du devoir et des passions. La comédie elle-même peut atteindre jusqu'au sublime, lorsqu'elle nous peint l'homme honnête et austère ne pouvant se défaire d'une chaîne qu'il maudit et qui l'attache à une femme frivole et fausse, ou lorsqu'elle nous représente la superstition à genoux devant l'imposture et adorant les vices de son idole.

Démosthènes, Gicéron, Bossuet élèvent l'éloquence jusqu'au sublime : le premier, ardent, vif, pressant, impétueux; le second, ample, élégant, majestueux; le troisième unissant la véhémence de l'un à la magnificence de l'autre et les surpassant tous les deux par l'éclat des sujets et par toute la hauteur dont les intérêts d'une vie immortelle l'emportent sur les intérêts de ce monde passager.

Celui qui ne considérerait que la grandeur sensible mettrait l'architecture au-dessus de la statuaire et de la peinture, et sans doute il faut admirer la masse imposante des monuments égyptiens, les proportions harmonieuses des temples de la Grèce, la hardiesse des constructions gothiques, et le majestueux ensemble que Michel-Ange a formé en unissant les grandes dimensions de l'art romain avec les délicats ornements de l'art hellénique. Mais si quelque sublimité intellectuelle se découvre à travers les

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lignes et les formes des édifices, avec combien plus de clarté ne paraît-elle pas dans les traits de la figure humaine, tels qu'ils sortent du ciseau d'un Phidias ou du pinceau d'un Raphaël? C'est aussi par l'expression des sentiments et de la pensée que la musique peut atteindre à sa plus haute élévation et que les compositions religieuses de Mozart et de Pergolèse s'élèvent, pour qui sait les comprendre, àla même sublimité que l'éloquence de Bossuet ?

Nous avons vu que le goût se tient à une égale distance de ce qui est trop petit et de ce qui est trop grand : le génie qui cherche la grandeur peut facilement dépasser les bornes. Du sublime au ridicule le passage est facile et a été souvent franchi. L'alliance du goût et du génie est la rencontre la plus rare, etlamultitudeadmiremoins le génie qui se tempère que celui qui s'abandonne. Racine paraît à beaucoup d'esprits moins grand que Corneille ; c'est que Corneille est quelquefois exagéré. Dans un autre champ ouvert au génie, si Alexandre avait eu autant de prudence que décourage, etautant d'amour pourles hommes que de fierté, il aurait borné sa carrière et fondé un empire plus durable ; mais il seraitadmiré d'un plus petit nombre d'hommes , ceux qui sont les vrais appréciateurs de la grandeur morale.

Après avoir tracé le tableau desfacultés intellectuelles, que nous avons divisées en perceptions, conceptions et croyances, nous avons voulu montrer que ces facultés rendaient compte de tous les actes de l'intelligence, compris dans les traités sur l'entendement humain, ou mentionnés dans les discours ordinaires. Nous avons vu que le jugement est l'acte de toutes les facultés intellectuelles excepté de la réminiscence et que la certitude est le ca ractère de la perception et de la conception. L'erreur et le doute n'ont lieu que dans la croyance.

Le raisonnement est une certaine combinaison de juge-

ments ; la science esl une suite de raisonnements qui unit ou désunit nos idées comme les objets s'unissent et se désunissent entre eux, c'est-à-dire par le rapport du tout aux parties, du complexe aux éléments, du genre aux espèces. Les arts utiles sont ou doivent être des applications de la science ; les beaux-arts reposent principalement sur les conceptions idéales. L'imagination, dans son acception la plus ordinaire, est la réminiscence ou l'induction, et dans un sens moins connu, la conception idéale; le goût ou l'appréciation des œuvres de l'imagination se fonde sur des perceptions et des inclinations appropriées aux beaux-arts ; l'esprit est le jugement élevé au-dessus du degré commun, et le génie est le jugement parvenu au-dessus du degré qu'on appelle l'esprit. Le génie se déploie dans les arts et dans les sciences ; il comprend les actes les plus difficiles de l'intelligence. Dans les sciences, il se compose des expériences les plus nombreuses, les plus variées et les plus exactes, de la mémoire la plus étendue et de l'induction la plus hardie. Dans les beaux-arts, il doit ajouter à tous ces dons précieux et rares les conceptions idéales les plus riches et les plus fécondes. Le génie ne peut se passer de l'attention, qui concentre les forces de l'inteUigence; mais l'attention ne suffit pas sans toutes les facultés intellectuelles que nous venons d'énumérer. Lorsque Newton et Bufîon disaient, l'un que pour découvrir le système du monde il lui avait suffi d'y penser toujours, et l'autre, que le génie n'est qu'une patiente attention, ces deux grands hommes parlaient d'eux-mêmes avec l'excès de la modestie.

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