La logique ou l'art de penser, IV« partie, cliap. vu
Platon, en marquant plus fortement qu'on ne l'avait fait avant lui la distinction des sens et de la raison, a fait faire un progrès à la science de l'esprit humain ; mais il a eu tort de croire que toute opération intellectuelle qui ne s'exerce point par les sens se rapporte à un objet extérieur. Il aurait pu trouver, dans sa propre philosophie, des actes de l'intelligence auxquels il ne donne pas un fondement externe. « Quand on a appris une chose, dit-il, et qu'on en possède encore le souvenir, on la sait, et cependant on ne la voit plus. A l'égard de la douceur ou de l'aigreur future du vin, l'opinion du vigneron l'emporte sur celle du joueur de lyre. Pour le plaisir actuel et le plaisir passé, la sensation individuelle est le meilleur juge ; mais il n'en est pas ainsi pour le plaisir futur*. » Platon reconnaît donc un souvenir de ce qui n'est plus, une prévision de ce qui n'est pas encore; souvenir et prévision qu'il distingue de la sensation et auxquels cependant il n'attribue pas d'objet qui soit actuellement hors de l'esprit. Il admet que le souvenir de Socrate peut exister dans la mémoire de ses disciples, sans qu'il y ait hors de l'esprit un Socrate éternel; pourquoi suppose-t-il donc un homme éternel pour servir de soutien à l'idée générale de l'homme? Il ne croit pas que la aouceur ou l'aigreur future du vin soit un objet nécessaire et immuable, quoiqu'il en fasse l'objet d'une pensée qu'il dislingue avec raison de la sensation; il pouvait donc, sur le modèle de ces pensées, qui sont purement internes, reconnaître aussi que l idée du simple et du général est la réminiscence d'une qualité abstraite et commune à plusieurs objets; que le cercle parfait et la vertu parfaite sont sans réalité hors de l'esprit, comme le souvenir d'un Socrate qui n'est plus, ou la prévision d'une douceur qui n'est pas encore.