L. Coli.v, Fièvres. i
SYMPTOMES
Observation 1. — Fièvre rémittente gastrique. — Boyer, fusilier au 69° de ligne, eu Italie depuis deux ans, sans entrée antérieure» l'hôpital, caserne au quartier du Saint-Esprit, est apporté le 14 juillet 1864, dans mon service à l’hôpital Saint-André, et placé au n° 52.
L’affection a débuté brusquement le 12 juillet par une céphalalgie violente qni persiste encore, par quelques frissons irréguliers, par des vomissements alimentaires.
Aujourd’hui 14 juillet, à la visite du matin, face vultueuse, violacée, pouls à 120, peau brûlante ; il y a eu, pendant la nuit, beau coup d’agitation, que le malade l'apporte à des douleurs intolérables dans la tôle, le dos, les membres ; urines très-rouges et trèsdenses. Langue large, blanche, épigastre tendu, peu douloureux, constipation. Un vomit if a été administré au quartier. — Prescription : Eau de Sedlilz; 8 déci grammes de sulfate de quinine à prendre à 3 heures.
Le 15 juillet, diminution de la céphalalgie, de la fièvre, peau moite, langue encore blanche, inappétence. — Prescription: Eau de Sedlilz ; o décigramines de sulfate de quinine à prendre à î heures.
Le 16 juillet, face pâle, peau fraîche, pouls tombé à 78 ; le malade exprime de l’appétit, et ne se plaint que de l’extrême faiblesse qui l’empêche de s’asseoir dans son lit. — Prescription : Bouillon et pruneaux ; 5 décigrammes de sulfate de quinine.
Les jours suivants, l’appétitse prononce rapidement; aucune rechute n’entrave la convalescence, et le malade sort le 29 juillet, mangeant depuis trois jours la portion entière d’aliments.
Observation 11. — Fièvre rémittente gastrique. — Perrelti,
fusilier au 29° de ligne, en Italie depuis dix mois, sans entrée antérieure à l’hôpital, caserné au quartier de Cimara (près Sainte- Marie-Majeure), est. apporté dans mon service de Saint-André le 22 juillet 1864 (n° 117).
lia éprouvé la veille (21 juillet) un frisson suivi d’une céphalalgie si violente, que le malade a poussé des cris durant toute la nuit suivante. Au moment delà visite (22 juillet), figure rouge, animée, paupières gonflées, injection des conjonctives ; peau sècjie, brûlante, pouls dur, large, à 116. Langue jaune ; vomiluritions bilieuses; douleurs de tête et des lombes violentes, comme dans la période d’invasion des varioles. — Prescription : Potion avec 2 grammes d’ipéca.
Le même jour, à la contre-visite, persistance des symptômes. — Prescription : 20 sangsues aux apophyses masloïdes et 1 gramme • de sulfate de quinine.
Le 23 juillet, le malade a été fort agité, et a vomi toute la nuit
calme relatif au moment de la visite ; pouls à 100, peau chaude, sans moiteur. Nous faisons prendre devant nous 1 gramme de sulfate de quinine qui est supporté.
Au moment delà contre-visite, chaleur plus ' i ' e, pouls al 10, langue sèche ; persistance de la constipation. — Prescription : b décigrammes de sulfate de quinine, un demi-lavement purgatif.
Le 24 juillet, apyrexie presque complète, peau moite, pouls à 80, figure pâle, langue encore très-blanche et saburrale ; une extrême faiblesse a remplacé l’agitation des jours précédents, voix presque éteinte. (Bouillon, un œuf, quart de vin, potion avec 6 grammes d’acétate d’ammoniaque.)
Le 25 juillet, amélioration graduelle, appétit plus prononcé. (Quart d’aliments, potion avec 6 grammes d’extrait de quinquina.)
Dès lors l’alimentation est peu à peu augmentée, elle 15 août le malade obtient sa sortie.
Forme bilieuse. — Chez un certain nombre de malades atteints des symptômes de la forme précédente, on voit se développer, au déclin delà fièvre, une coloration jaunâtre qui envahit peu à peu les divers points de la surface cutanée à mesure que la congestion sanguine s’en retire; les sclérotiques en sont le siège le plus évident ; il arrive parfois que cette transformation de teintes se fait avec rapidité, et c’est chose surprenante de retrouver alors ictérique et sans fièvre un malade qu’on a quitté la veille fébricitant et couvert d’une suffusion presque scarlatiniforme ; ce phénomène rappelle celui qui se manifeste au terme de la première période de la fièvre jaune, et qui a fait attribuer cette coloration de la peau aux matières pigmentaires du sang.
Chez ces malades, l’ictère, purement secondaire, a parfois une grande valeur pronostique, comme nous le verrons ailleurs en parlant des fièvres pernicieuses; mais, en général, il ne constitue qu’un symptôme accessoire de déclin, et n’apporte aucune complication ni au traitement, ni à la convalescence.
Nous réservons le nom de forme bilieuse aux cas dans lesquels la suffusion ictérique est primitive, dans lesquels aussi l’abondance exceptionnelle des vomissements bilieux,
SYMPTOMES
et le fait tout particulier d’évacuations intestinales de môme naturef indiquent une véritable polycholie. On comprend que noire attention dut être plus spécialement attirée vers l’étude de cette forme, analogue à celle qu’ont décrite les observateurs anglais et français dans les climats tropicaux ; nous pensions, à priori , qu’à Rome, elle devait constituer la plus grave des pyrexies de l’été, et cependant l’examen des faits nous a prouvé que ces troubles fonctionnels de la glande hépatique n’ont en rien modifié la marche de la maladie; toujours la même régularité d’allures que dans la forme gastrique, sans augmentation plus notable du volume du foie, sans douleur ni tension plus considérable de l’hypochondre droit.
Un fait à noter, c’est que les formes bilieuses se manifestent de plus en plus fréquentes à mesure qu’on avance dans la période des fièvres rémittentes: ainsi, leur nombre qui, au mois de juillet 1864, était dans mes salles d’environ 1 sur 20, comparativement aux formes gastriques, s’était élevé à 1 sur 4 dans la dernière semaine d’août. Les quelques fièvres rémittentes de septembre sont presque toujours à forme bilieuse, et enfin c’est à cette dernière forme que sont plus spécialement voués les anciens fébricitants.
Observation lit. — Fièvre rémittente bilieuse. — Transberger, ouvrier d’artillerie, à Rome depuis deux ans, a toujours été caserné au fort Saint-Ange ; le 15 août 1864, il est atteint tout à coup de vomissements qui durent toute la nuit, et, le lendemain 16, il est transporté dans mon service à Saint-André (n° 163).
A la visite du 16 août, coloration jaunâtre des sclérotiques, de la langue et des matières vomies ; épigastre sensible, beaucoup plus que l’hypochondre droit, où la percussion ne dénote pas d’augmentation du volume du foie ; urines rares, fortement iclériques. Chaleur intense, pouls à 116, respiration haletante; nausées continuelles aggravant la céphalalgie, qui arrache des cris au malade. — Prescription : Lau de Sedlitz.
A la contre-visite, soulagement léger après des vomissements très-abondants et des selles bilieuses. — Prescription : S décigramrnes de sulfate de quinine et potion élhérée.
Le 17 août, amélioration notable, pouls tombé â 90, peau hali-
tueuse, iclère plus apparent que la veille, plusieurs selles bilieuses pendant la nuit, épigastre indolore. Prescription : G décigrammes de sulfate de quinine à prendre de suite; puis calomel, 15 décigrammes.
Le 18, au moment môme de la visite, après une nuit assez- calme, les vomissements bilieux reparaissent : la température est augmentée, le pouls remonté à 104, et une douleur violente, augmentant à la pression, s’est manifestée à la région sus-orbitaire gauche.
— Prescription : 2 grammes d’ipéca.
Le soir, à la contre-visite, rémission notable ; 8 décigrammes de sulfate de quinine, et potion antispasmodique.
Le 19, un peu d’appétit ; on commence l’alimentation par des bouillons, la convalescence s’établit sans nouvel accident, et le malade sort le 1er septembre.
Observation IV. — Fièvre rémittente bilieuse. — Broux, fusilier au 71° de ligne, en Italie depuis trois ans, sans entrée antérieure à l’hôpital. Ce militaire, en garnison depuis quatre mois à Ceprano (frontière napolitaine, dans la vallée du Liris), y a ressenti, à la fin d’août 1864, trois accès de fièvre quotidienne; encore un peu faible à la suite de celle première atteinte, il est évacué sur l’hôpital militaire de Rome, où nous le trouvons dans notre service, à notre visite du 6 septembre (n° 172).
Ace moment, il nous dit avoir éprouvé toute la nuit des frissons dans le dos, avec douleurs des membres, vomissements et diarrhée. La peau est chaude, le pouls à 120, les pommettes violacées, comme ecchymosées ; ictère très-marqué aux ailes du nez et aux sclérotiques ; langue jaune, bouche très-amère, état nauséeux continu et vomituritions de bile ; la céphalalgie est tellement vive que le malade ne fait aucun mouvement sans tenir sa tâte entre ses mains.
— Prescription : Potion avec 2 grammes de poudre d’ipéca.
Le môme jour, à la contre-visite, augmentation du mouvement fébrile, yeux brillants, agitation continuelle : les douleurs de tôte s'irradient jusqu’aux lombes, et le malade est à demi courbé en arrière, la tôte plongée dans son oreiller ; persistance des vomissements. — Prescription : 15 décigrammes de sulfate de quinine dans un demi-lavement laudanisé ; 15 sangsues aux apophyses masloïdes.
Le 7 septembre, la nuit a été très-agitée, peau moins chaude au moment de la visite ; pouls tombé à 84 ; ictère plus apparent ; les vomissements ont cessé. — Prescription : 15 décigrammes de sulfate de quinine dans un lavement laudanisé.
A partir de ce moment, le mouvement fébrile diminue graduellement ; l’état saburral des premières voies persiste encore quelques jours; puis la convalescence se prononce franchement, et le malade sort le 25 septembre.
SYMPJOMES.
b. Résumé clinique.
On voit, d’après ces exemples, que les caractères cliniques de cette fièvre sont constitués : 1° par son allure inflammatoire; jouissant jusqu’alors de la plénitude de leurs forces et frappés pour la première fois, les malades n’offrent pas, sauf dans les formes bilieuses, ce teint spécial propre aux individus atteints des degrés plus avancés de l’intoxication palustre ; 2° par l’intensité des douleurs lombaires, épigastriques et céphaliques, douleurs qui, jointes aux vomissements, à l’anxiété de la respiration, à la vultuosité de la face et à l’injection des conjonctives, constituent un ensemble de symptômes analogues à ceux de la première période de la fièvre jaune et de l’invasion des varioles graves ; 3e par l’absence fréquente de frisson initial, d’où le nom de fièvre chaude, vulgairement donné à cette affection ; 4° enfin, dans la plupart des cas, les paroxysmes ne sont pas non plus précédés d’un stade de froid, et leur intensité ne dépasse pas les limites des exacerbations vespériaïes des autres maladies fébriles.
On voit combien cette fièvre diffère cliniquement des fièvres d’accès ; dans le plus grand nombre des cas, elle n’offre rien qui rappelle la périodicité, et si, pour notre compte, nous l’avons plus souvent appelée rémittente que continue, c’était pour nous conformer à l’usage des termes généralement adoptés ; usage fâcheux peut-être, car le mot rémittent est, suivant nous, un vestige de la tradition qui a voulu imposer à ces formes une allure périodique, bien que leur caractère essentiel fût la continuité ; nous croyons qu’en disant fièvre ardente, fièvre chaude, fièvre estivale, on qualifierait mieux cette affection que par l’emploi d’un mot qui consacre une croyance erronée à leur périodicité. (Voir nos réflexions sur la valeur du type, pages 129 et suivantes.)
c. La fièvre rémittente n’est pas une affection climatique, mais tellurique.
Les allures spéciales de cette fièvre, sa continuité, en particulier, et la violence des troubles gastriques, ont inspiré la pensée que peut-être elle ne faisait point partie du groupe des affections palustres, qu’elle se rattachait simplement aux influences météorologiques des saisons ou des climats chauds ; la valeur de cette opinion s’augmentait de la considération que cette maladie frappe surtout les nouveaux venus, semblant constituer pour eux une affection d’acclimatement, d’autant mieux qu’après une première atteinte, elle ne se renouvelle plus, en général.
Telle avait été aussi notre première impression en arrivant à Rome ; voyant la fièvre rémittente faire explosion avec les chaleurs, augmenter de nombre et de gravité avec celles-ci, diminuer avec elles, la voyant succéder parfois à l'insolation (1), et frapper surtout les étrangers, nous nous étions demandé si elle ne tenait pas beaucoup plus à l’action d’un climat chaud qu’à une influence purement tellurique.
Cette question fut donc une de celles qui à Rome nous préoccupèrent le plus (2), comme elle nous avait préoccupé antérieurement sur un champ d’observations analogues, en Algérie.
(1) Voir page 142.
(2) C’est eu observant à Rome que Félix Jacquot avait conçu la pensée de scinder la masse des affections qui constituent l’endémo-épidémie annuelle; il espérait pouvoir isoler, sous le nom de fièvres climatiques, la plupart de nos fièvres rémittentes, et les séparer ainsi du groupe des fièvres périodiques, qui seraient demeurées presque à elles seules le résultat de l’impaludistne.
Nous croyons que l'idée première de cette scission reposait, chez notre savant et regretté confrère, sur l'importance exagérée accordée jusqu’à ce jour au type périodique. S’appuyer sur cette base pour séparer des affections pourtant congénères, c’est prononcer l'impossibilité de réunir on un seul faisceau t os fièvres intermittentes du nord et les fièvres rémittentes ou continues des cumats chauds ; les influences climatiques sont assez puissantes pour consti-
SYMPTOMES
On a pu voir (pages 51 et suivantes) toute l’importance que j’accorde, dans la genèse des affections qui nous occupent, aux causes météorologiques, par conséquent aux influences climatiques et saisonnières, qui sont les principales de ces causes ; j ’ai été j usqu’à reconnaître à la température élevée la puissance presque exclusive de déterminer les types rémittents et continus, et à proposer le nom de fièvre estivale pour ces affections de juillet et d’août ; mais, encore une fois, la température élevée ne fait que le type, et ne crée pas la fièvre elle-même qui , sans l’ex'trême chaleur, existerait encore, périodique seulement au lieu d’être continue.
La preuve que cette fièvre rémittente est avant tout d’origine tellurique, nous la trouvons dans les considérations suivantes tirées, en particulier, de son étiologie et de son pronostic.
A .Preuves tirées de V étiologie. 1° Si à Rome elle était une affection climatique, elle frapperait le nouveau venu immédiatement,ou au moins pendant les chaleurs du premier été suivant. Nous avons vu au contraire que dans l’immense majorité des cas, ce n’est que durant la troisième année, alors que l’individu s’est accoutumé jusqu’à un certain point aux influences du climat, que se manifeste la fièvre rémittente; donc, bien qu’apparaissant au moment des plus fortes chaleurs, elle ne résulte pas de leur action, qui n’est pas nouvelle pour le sujet, mais du degré d’intoxication auquel celui-ci est
tuer la différence de ces types, mais, dans l’un comme dans l’autre cas, la cause essentielle de l’affection, c’est l’influence du sol.
Il est certain qu’à une époque qui n’est pas encore bien éloignée, on avait eu le tort de grossir démesurément la famille des maladies palustres, en y réunissant toutes les affections graves des pays chauds ; la dyssenterie et l’hépatite constituaient, avec la fièvre intermittente, un trépied pathologique, basé sur la même étiologie, la malaria; on leur aurait annexé même la fièvre jaune et le choléra. Cette tendance à une confusion si peu scientifique, a été admirablement indiquée et réfutée par F. Jacquot, dans un de ses derniers travaux. ( Annales d'hygiène publique, 1855, 2e série, t. III.)
INTOXICATION AIGUE. ICO
parvenu, intoxication qui n’est pas assez rapide pour entraîner plus tôt le développement de la fièvre, au moins dans les conditions habituelles de résidence à Rome (voir page 120).
2° Si cette fièvre rémittente était d’origine météorologique, elle frapperait avec une égale fréquence les individus soumis cà cet égard aux mêmes conditions : à Rome, par exemple, elle sévirait également sur les troupes réparties dans les divers quartiers ; tandis que, semblable aux fièvres d’accès, elle frappe plus spécialement les casernes placées dans les régions insalubres et presque désertes de l’ancienne ville. Ainsi, en 18G4, un même régiment comptait, le 20 août, 143 de ses hommes malades aux hôpitaux, dont 137 fournis par un seul bataillon logé dans ces dernières régions, et 6 seulement par un autre bataillon, numériquement égal, mais caserné dans le quartier central et parfaitement salubre du couvent du Gesù.
Tl en est de même dans la campagne Romaine, où les localités réputées saines pendant l’automne, saison des fièvres d’accès, ont aussi fort peu de malades pendant les mois d’août et de juillet : ainsi Albano, Tivoli et autres lieux légèrement élevés au-dessus de la plaine ; tandis que les résidences notoirement vouées à la malaria , Terracine, Orte, Civita-Castellana, fournissent énormément de fièvres rémittentes en été.
3° En 1865, la moyenne thermométrique mensuelle fut, pendant tout l’été, supérieure à la moyenne normale (1), et il y eut moitié moins de fièvres rémittentes qu’en 1864, année dont l’été et le printemps avaient été fort pluvieux, et l’été moins chaud qu’en 1865. Il en est donc de ces maladies comme des fièvres à malaria , moins nombreuses pendant les années exceptionnellement chaudes et sèches.
4° Lorsque le début est brusquement déterminé par l’in-
(1) Voir Bulletino meleorologico dell’ ossevvaiorio ciel Collegio romano , année 18G5.
SYM PTOM ES.
solation, c’est en général chez des individus antérieurement soumis à une cause d’infection palustre. Les habitants de la campagne Romaine qui, après avoir travaillé toute la journée exposés au soleil, peuvent le soir regagner leurs villages, généralement placés sur. des éminences élevées et relativement salubres, subissent cet accident bien plus rarement que ceux qui, obligés de passer aussi leurs nuits dans la plaine, se sont exposés à l’imprégnation miasmatique dans son moment le plus dangereux. Lind avait fait remarquer déjà l’influence des effluves palustres sur l’explosion instantanée des fièvres intermittentes et rémittentes ; ce passage mérite d’être relaté ici :
« Les soldats de marine, qu’on exerçait de bon matin, trois fois la semaine, sur la plage qui est du côté du midi, eurent singulièrement à souffrir relativement à l’eau stagnante d’un marais contigu ; il n’était pas rare d’en voir des demidouzaines à la fois se trouver mal dans les rangs, étant sous les armes. Chez quelques-uns la maladie s’annonçait par un tel vertige, qu’ils avaient peine à rester debout, tandis que d’autres perdaient la parole en tombant, et, revenus à euxmêmes, se plaignaient d’un mal de tête insupportable.
« Ces malades étant reçus dans l’hôpital, j’observai qu’un petit nombre avaient une fièvre intermittente régulière, mais que la majeure partie étaient atteints de fièvres rémittentes dont la rémission était quelquefois imperceptible pendant plusieurs jours (1). »
5° Dans les régions tropicales, où les influences climatiques sont à leur maximum comme température, pourquoi cette fièvre ne se manifeste-t-elle pas en pleine mer, sur les équipages? C’est que leur condition essentielle, c’est l’action du sol, de ce sol qui dans les pays chauds suffit à lui seul aux émanations toxiques sans besoin de marais constitués'comme dans le nord.
(I) Lind, Essai, etc., t. I, cliap. i, p. 27.
A Civita-Vecchia, en 1 SGG, an moment où la garnison m’envoyait à l’hôpital un grand nombre de fièvres rémittentes, cette affection respectait d’une manière absolue l’équipage d’un bâtiment de guerre français, le Câlinât , ancré dans le port de cette ville, soumis par conséquent aux mêmes conditions météorologiques que la garnison, mais soustrait, parle fait du séjour en mer, aux causes d’intoxication tellurique.
Gü Enfin, dans la Bresse, la Hollande, la Hongrie, nous rencontrons ces mêmes fièvres rémittentes (1), sans que, dans ces localités de la zone tempérée, on puisse invoquer d’action climatérique, car la température ne s’y élève pas à un degré plus élevé que dans les pays voisins ; là donc, comme dans les Indes, c’est encore le sol qu’il faut incriminer.
B. Preuves tirées du pronostic. Tout individu atteint de fièvre rémittente est, par ce seul fait, placé sous l’imminence des fièvres intermittentes dont l’explosion va se faire dans les mois suivants ; cette imminence est tellement spéciale que presque tous les malades, entrant aux hôpitaux militaires de Rome en septembre et en octobre pour des fièvres d’accès, étaient ou d’anciens fébricitants ou des convalescents de fièvres rémittentes contractées en juillet et en août.
| Souvent nous voyions la transformation s’opérer sons nos ) yeux : ainsi, dans notre hôpital militaire .Saint-André, parfaitement salubre et à l’abri de la malaria, nous observions ■ des convalescents de fièvre rémittente frappés d’accès périodiques quelquefois pernicieux, sans que ces malades eussent été soumis, eux qui n’avaient pas quitté l’hôpital, a une nouvelle intoxication miasmatique.
Bu reste, si, dans ses allures cliniques, la fièvre rémittente diffère notablement de la fièvre périodique, elle s’en rapproche singulièrement par son action intime sur l’éco-
(I) Voir plus haut, pages MO et MI.
SYMPTOMES
nomie. Non-seulement les malades qui en ont été atteints ont subi un déchet analogue à celui qu’entraînent les accès de fièvre, déchet caractérisé par la pâleur et la coloration jaunâtre de la face, la faiblesse et les palpitations de l’anémie, quelquefois l’hypertrophie de la rate ; mais de plus, et c’est le point essentiel, durant tout le décours de ces fièvres rémittentes, comme pendant leur convalescence, les malades sont sous l’imminence des accidents pernicieux propres aux fièvres intermittentes. « Dans les unes comme dans les autres, ces accidents éclatent avec la même rapidité, marchent avec la même étrangeté, et revêtent les mêmes formes (1). » Nous retrouvons dans les auteurs anglais, sous le nom exclusif de rémittentes et de continues pernicieuses , toutes les variétés d’accidents qui, dans nos climats tempérés, constituent les fièvres intermittentes pernicieuses (2).
Nous dirons plus : les accidents pernicieux sont plus communs dans la fièvre rémittente et continue que dans la fièvre périodique. Ceux qui ont été frappés de la bénignité générale de la fièvre rémittente, et qui ont voulu en faire un argument pour nier son origine palustre, ignorent combien, relativement au nombre des malades, est faible la mortalité des affections de cette dernière nature. Nous traiterons cette question avec détails au chapitre du pronostic; nous nous bornons à donner ici la preuve que la mortalité par fièvre rémittente égale ou dépasse la mortalité par fièvre intermittente.
D’après la statistique officielle de l’armée, les hôpitaux militaires d’Afrique reçoivent :
(1) Maillot, toc. cit., p. 283.
(2) Nous rappellerons plus loin, à propos des fièvres pernicieuses, les prin- . cipaux passages des travaux où Annesley, et surtout Morehead ( Clinical lie searches, etc., p. G3 et suivantes), décrivent la perniciosité dans les rémittentes sous les mûmes traits que Torti a indiqués pour les intermittentes.
/■ 11,014 fièvres intermittentes ( l),dont SI décès ou 0,7 %des malades. en 1803 ( 2, 09G fièvres rémittentes, dont.. 10 — 0,5 °/0 —
1 12, 525 fièvres intermittentes, dont 75 décèsou 0,6 °/0 des malades, en 1861 j 2,228 fièvres rémittentes, dont. . 36 — 1,6% —
( 15, 327 fièvres intermittentes, dont 108 décès ou 0,7 %des malades, en 1SG5 ^ 3, 199 fièvres rémittentes, dont.. 35 — 1,1 %
Cette gravité plus grande de la fièvre rémittente tient h sa plus grande tendance à se transformer en fièvre pernicieuse, comme le prouvent au reste les observations de M. Maillot (2).
Ainsi, par leur pronostic tout comme par leur nature, ces fièvres rémittentes appartiennent bien au groupe des affections telluriques, et il semble même que la puissance toxique du miasme qui les a produites ait plus de tendance que dans les autres formes à s’y révéler par des accidents mortels.
Enfin, pour épuiser cette question, j’ai recherché soit dans ma pratique à Rome, soit dans les écrits des auteurs qui ont fait l’histoire des maladies des pays chauds, quelles étaient les fièvres auxquelles pouvait s’appliquer la dénomination de fièvres climatiques, et qui fussent indépendantes d’une influence du sol.
A Rome même , nous avons rencontré de véritables affections climatiques, résultant de l’action de la chaleur et du soleil ; mais ces affections étaient loin de nous offrir les symptômes de la fièvre rémittente ; au lieu de présenter cet appareil de réaction violente et de troubles nerveux qui nous ont fait comparer cette dernière à la période initiale de la fièvre jaune ou de la variole, les malades nous offraient des symptômes d’embarras gastrique, ou
(1) Dans ces nombres sont réunies les formes simples et les pernicieuses, ce qui explique leur différence avec les chiffres cités page 136, note 4.
(2) Sur 144 cas de fièvres pernicieuses, M. Maillot a vu ces accidents apparaître 79 fois dans le cours des fièvres pseudo-continues, 46 fois dans celui des fièvres quotidiennes, 19 fois dans les fièvres tierces.
SYMPTOMES
encore de fièvre gastrique, telle qu’on en observe à Paris.
Ces accidents se manifestaient surtout au printemps, soit chez nos soldats fatigués par une revue ou une manœuvre, soit chez les touristes venant alors en grande foule visiter la ville éternelle, et bravant, pour satisfaire leur curiosité, les ardeurs d’un soleil déjà brûlant; mais c’était à une époque où la végétation est encore dans toute sa vigueur, où il n’y a à redouter aucune émanation tellurique ; ce que prouvait le petit nombre des malades aux hôpitaux (1) pendant ces mois de mai et de juin où, grâce à la salubrité de l’atmosphère, les anciens fébricitants eux-mêmes voient s’interrompre la série de leurs rechutes.
Tl n’est pas jusqu’à la population indigène qui, à Rome, ne présente des affections gastriques et bilieuses très-fréquentes au printemps et en automne (2), affections parfaitement distinctes des fièvres rémittentes d’origine miasmatique, qui régnent, elles, en juillet et en août. 11 y a cette énorme différence entre ces deux groupes d’affections, que, dans les premières, celles qui ne sont pas miasmatiques, l’embarras gastrique et les accidents bilieux sont presque tout, tandis que dans la fièvre rémittente palustre ils ne constituent, malgré leur intensité, que des phénomènes accessoires, bien dépassés, aux yeux du clinicien, par l’appareil des symptômes fébriles et nerveux.
Est-il un pays dont les conditions météorologiques, susceptibles d’enfanter à elles seules les fièvres chaudes dites climatiques, soient plus développées qu’aux Indes, où le soleil et la chaleur jouent un si grand rôle dans la pathogénie des affections de l’armée anglaise? Grâce à l’élévation de la température, les fièvres rémittentes frappent le nouveau
(t) Voir noire tableau II, page 5,r>.
(2) Dans ses statistiques, de Cinque-Quintili établit bien cette prédominance des affections gastro-bilieuses non palustres, à Home, pendant l’automne et le printemps. ( Resoconto statistico, etc., p. CO.)
venu presque à son débarquement, sans hii accorder, comme à Rome, et parfois en Algérie , un délai de quelques mois ou de quelques années.
Tiennent-elles pour cela exclusivement à l’action de la chaleur? Non ; lisez les auteurs qui ont le plus longuement observé aux Indes, vous verrez que, dans ces climats brûlants, c’est encore du sol que procède le germe de l'affection, germe, il est vrai, hâtivement fécondé par l’élévation de la température.
« La cause excitante, dit Annesley (1), est toujours le miasme ; mais le type et le caractère de la maladie sont déterminés par les vicissitudes atmosphériques et par les conditions spéciales de l’individu. »
J. Clark avait dit déjà : « Ce qui fait les fièvres intermittentes, rémittentes ou continues, est purement accidentel. Ainsi nous observons communément qu’une fièvre qui éclate, l’atmosphère étant brûlante et sèche, prend une forme continue ; quand la température se modère, la fièvre ne diffère en rien d’une fièvre intermittente régulière (2). »
N’est-ce pas en comparant les faits recueillis, dans les Indes, par les auteurs anglais, J. Clark en particulier (3) et Twining (4), à ceux qui furent observés sur le littoral Méditerranéen soit à l’époque Hippocratique, soit dans les temps modernes par M. Maillot, que Littré a pu établir d’une manière si absolue l’identité d’origine de ces manifestations morbides qui, périodiques ou continues, relèvent avant tout de l’influence du sol (5) ?
Je reconnais cependant que ce serait être trop absolu que
(1) Annesley, Researches , etc., p. 520.
(2) Clark, Observations on the diseases in long voyages to bot co un tries. London, il 7 3, p. 118.
(3) Clark, ibid.
(4) Twining, Clinical Illustrations of the inost important diseases of Dcngal. Calcutta, 1835.
(5) Hippocrate, Œuvres complètes, traduction par Littriî, t. II, p. 530 à5S4.
SYMPTOMES
do vouloir rapporter au miasme tellurique toutes les fièvres actuelles des pays chauds, et en particulier des tropiques. Quelles sont donc les pyrexies, comparables à nos fièvres rémittentes, dont l’étiologie soit simplement météorologique, et semble indépendante de l’influence du sol ?
Morehead décrit deux formes de fièvre continue, l’une bénigne, cornmon continued fever , comparable à notre fièvre éphémère des climats tempérés (1), l’autre bien plus effrayante en apparence, ardent continued fever , qui présente une grande ressemblance symptomatique avec la fièvre rémittente miasmatique (2), et qui ne serait due qu’à l’influence du soleil et d’une température excessive (70° à 114° degrés Fahrenheit sous la tente).
Mais l’auteur établit lui-même que ces fièvres ardentes tenant à la chaleur seule sont exceptionnelles ; il ne les mentionne pas comme revenant chaque année avec la régularité si remarquable des fièvres rémittentes miasmatiques ; il n’en cite même qu’une épidémie empruntée à un autre observateur, comme si, dans sa longue pratique, il n’avait pas eu l’occasion d’en constater lui-même ; cette épidémie est celle dont la relation a été faite par le docteur Arnott, et qui frappa au Pendjaub les fusiliers de Bombay ; bien que le nombre des malades eût été fort élevé, puisqu’il y eut 884 admissions aux hôpitaux, la bénignité de l’affection fut telle qu’il n’y eut pas un décès. Devant un pronostic aussi favorable, on ne peut admettre qu’un rapport éloigné entre cette maladie et les fièvres rémittentes ou continues palustres de l’Inde dont la mortalité est si considérable (3).
Un autre auteur anglais, Raynald Martin, établit bien
(1) Morehead, Clinical Researches , p. 1G2.
(2) Morehead, ibid., p. 1 05.
(3) Au Rengale, la mortalité des Anglais par fièvre rémittente palustre est de 1 sur 14 malades. (James Raynald Martin, The Influences, etc., p. 183.)
mieux encore combien l’influence tellurique absorbe toute la pyrétologie indienne ; après avoir énuméré l’histoire des affections dépendant de la malaria, il ne trouve à décrire, comme fièvres continues résultant simplement de l’action du climat, que les accidents d’insolation (, sun-stroke , heat apoplexy ), qui sont, en effet, fréquemment suivis de symptômes de fièvre continue (1) ou rémittente (2).
Mêmes réflexions si nous consultons les travaux de Murchison, où la question des fièvres des pays chauds n’est traitée que d’une manière tout à fait accessoire, et où l’auteur a surtout en vue l’insolation quand il indique les caractères cliniques de la fièvre ardente commune, non miasmatique, de la zone intertropicale (3).
On voit donc que, d’après ces différents auteurs, il n’y a qu’un bien petit nombre d’affections qui méritent le titre de fièvres climatiques. Quant à leurs fièvres continues graves,
(1) James Raynald Martin, The Influences of tropical climat es, pages 104 et 105.
(2) A côié des cas d’insolation ( heat apoplexy ) dus à la simple élévation de la température, il en est certainement dont la cause a été double, et où à l’action d’une température élevée estvenuese joindre l’influence toxiquedusol, comme l’a établi M. Guyon {Comptes' rendus de T Académie des sciences, I8G7). Ces accidents frappent très-fréquemment les soldats qui, arrivés à l’étape, se couchent sur la terre, sans lit ni paille pour les isoler ; en raison de réchauffement du sol, ils respirent ainsi dans une couche d’air dont la température est supérieure à celle des couches plus élevées de l’atmosphère. Ne peut-on se demander si, dans les Indes et en Algérie, le méphitisme du sol ne vient pas augmenter les propriétés malfaisantes de l’air échauffé à sa surface, et produire ainsi ces formes morbides complexes, où aux accidents subits d’insolation on voit succéder les symptômes de la fièvre rémittente. (Voir Laveran, de la Mortalité des armées en campagne , in Annales d’hygiène publique , 2e série, 18fi3, t. XIX.)
(■3) Dans son ouvrage si complet sur les trois grandes pyrexies de l’Angleterre
Î (typhus, typhus à rechutes et fièvre typhoïde), Murchison n’accorde que quelques mots à la fièvre ardente des pays chauds, qu’il regarde comme la forme grave de la fièvre continue simple ou fébricule d’Angleterre (a Treaiise > on the continued fevers of Great Britain, p. 59G) ; mais qu’on lise la descript tion qu’il donne de celte fièvre ardente (p. G01), on verra que c’est surtout de I l’insolation que veut parler cet auteur.