TROISIÈME FORME. — FIÈVRES PERNICIEUSES
Rapport de la perniciosité avec la fièvre intermittente simple. —Classification de Torti.
•On a exagéré le nombre et la fréquence des fièvres pernicieuses.
Leur rapport numérique avec les fièvres simples.
Influence sur leurs formes: 1° des saisons, 2° des conditions individuelles, 3° du type de la fièvre dont le malade était antérieurement atteint ; importance du type tierce pour les anciens observateurs.
La date récente de l’intoxication d’une part, et d’autre part les formes rémittentes et continues de cette intoxication, sont les deux conditions qui favorisent de la manière la plus marquée le développement des accès pernicieux.
a. Considérations sur les classifications des fièvres pernicieuses.
Nous nommons pernicieuses des fièvres soit continues, soit intermittentes dont les manifestations habituelles sont accompagnées ou remplacées par des accidents très-graves, souvent mortels. Nous disons remplacées, parce qu’en maintes circonstances les symptômes ordinaires de la fièvre ont disparu : ainsi, dans la fièvre intermittente pernicieuse, J 'accès fébrile, tel que nous l’avons décrit, n’existe pas toujours, môme à son état d’expression minimum, et en
(I) Voir page 191 .
son lieu et place apparaît seul l’accident grave et mortel qui constitue la perniciosité.
On voit de suite combien notre opinion s’éloigne de celle des auteurs qui considèrent la tièvre pernicieuse, au point de vue clinique, comme un échelon supérieur à la manifestation simple, intermittente ou rémittente, de l’intoxication tellurique. Nous croyons que, si Broussais a exagéré en disant que la fièvre pernicieuse ne diffère des intermittentes ordinaires que par la violence des congestions qui l’accompagnent (1), ceux-là aussi se sont trompés qui ont avancé que cette fièvre n’était que l’exagération d’un des stades de l’accès.
Si, à la rigueur, l’esprit peut admettre une filiation progressive, par simple aggravation des symptômes, entre le stade de chaleur de la fièvre intermittente simple et certaines formes pernicieuses, comme la comateuse et la délirante, où délire et coma seraient regardés comme conséquence de l’intensité du mouvement fébrile ; si l’on peut accepter une filiation analogue entre le stade de sueur de l’accès ordinaire et la fièvre pernicieuse sudorale, il est en revanche un grand nombre de fièvres pernicieuses, telles que l’algide (2), la cholérique, la syncopale, l’ictérique, dans lesquels il est difficile, sinon impossible, d’établir une connexité quelconque entre le fait pathologique qui en constitue la gravité et aucun des stades de la fièvre intermittente simple.
Nous ne croyons donc pas que l’on puisse établir une classification philosophique des fièvres pernicieuses, en la basant, suivant l’opinion de M. Dutroulau (3), sur l’af-
(1) Broussais, Cours de Pathologie , t. IV, p. 450.
(2) Ou verra, plus loin, combien il y a de différence entre la fièvre pernicieuse algide et le stade de froid de la fièvre intermittente simple.
(3) Dutroulau, Maladies des Européens dans les pays chauds , 2° édition, p. "14.
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finité de ces différentes formes avec tel ou tel stade de l’accès fébrile, frisson, chaleur ou sueur.
M. Maillot propose de répartir ces fièvres suivant que les phénomènes qui les caractérisent se rapportent à la lésion présumée des viscères renfermés dans une des trois grandes cavités splanchniques (1) ; une répartition anatomique aussi nette aurait peut-être le tort de faire admettre une différence absolue, soit dans les symptômes, soit surtout dans les caractères anatomiques des fièvres pernicieuses, suivant qu’on les rapporterait à la lésion soit de l’axe cérébro-spinal, soit des organes abdominaux, soit des viscères contenus dans la cavité thoracique. Il serait en outre difficile de faire rentrer dans aucun de ces trois groupes certaines formes qui ne semblent pas se prêter à une semblable localisation, la fièvre algide par exemple, la fièvre sudoralc, etc.
Toujours admirable au point de vue de la description clinique, l’œuvre de Tord ne correspond plus dans tous ses points à la science moderne comme conception nosologique (2). De sa classification des fièvres pernicieuses, il
(1) Maillot, loc. cit., p. 28.
(2) Après avoir séparé les fièvres comiiées des fièvres solitaires, séparation qui s’impose encore aujourd’hui, Torti s’appuie pour la subdivision des comitées sur les exigences scolastiques de l'époque : « Quod si lubeat mêlions ordinis gratià luisce varias perniciosarum febrium differentias ad terminos scholarum et ad peculiarcm categoriam reducere, etc. » ( Therapeutice s/jec., t. I, p. 2?3j; il emprunte la terminologie appliquée aux autres affections malignes : « ut continuarum etiam malignarum mos est « (ùl., t. 1, p. 374) ; et il établit les deux fameux groupes des comitées eolliquatives (cholérique ou dyssentérique, atrabilaire, cardialgique, diapliorétique) et des comitées coagulatives (syncopale, algide, léthargique).
Fondée sur des hypothèses humorales, cette subdivision a le tort de séparer l’une de l’autre certaines formes connexes, l'algide et la diapliorétique par exemple, la syncopale et la cardialgique.
Elle a de plus le tort d’accorder i\ des formes, douteuses même comme existence, ainsi l’atrabilaire, une importance de nomenclature aussi considérable qu’à des formes tellement fréquentes et si variées qu’elles ont dù être depuis scindées en plusieurs espèces secondaires ; telle est la pernicieuse léthargique
n’est que la division fondamentale que l’on doive conserver, parce qu’au lieu d’être basée, comme les subdivisions, sur les théories humorales de l’époque, elle repose sur un fait invariable, l’observation de l’évolution morbide, qui, elle, est encore aujourd’hui ce qu’elle était du temps de cet illustre médecin.
Nous maintenons donc, en premier lieu, la division faite par Torli, et confirmée depuis par les observation'recueillies sur presque tous les points du globe, des fièvres pernicieuses en deux classes principales : 1° les comitées (caractérisées par l’apparition d’un symptôme grave t insolite), 2° les solitaires (nos subcontinues, et rémittentes pernicieuses d’aujourd’hui), n’ayant, elles, de grave que la tendance du mouvement fébrile à l’acuité et à la continuité (in continuitatem atque acutiem quàm maxime proclives).
N’oublions pas surtout que si Torti a donné à ces dernières le nom de solitaires, il n'a pas voulu dire qu’elles ne présentassent aucun des accidents qui caractérisent les fièvres comitées et qui leur ont valu leur nom (comitatæ) ; il a simplement voulu indiquer que les solitaires n’offraient pas de cachet exclusif de perniciosité, qu’elles n’avaient pas comme les comitées une tendance plus marquée à être soit coagulatives, soit colliquatives (ad colliquationem vel concrelionem ). mais bien au contraire qu’elles étaient aptes à subir indifféremment, avec une propension presque égale, les accidents propres à l’une et à l’autre des deux classes (coagulatives ou colliquatives ) de fièvres comitées (1).
Comme l’a fait justement remarquer Puccinotti (2), les fièvres solitaires s’accompagnent donc très-fréquem-
do. Torti qui, pour nous, comprend le groupe considérable des comateuses, délirantes, convulsives.
(1) u Cum modô ad unum, modô ad alterum, frequcntiùs tamen ad coagula- ! livum soleant pertinere. » (Torti, toc. cil., t. I, p. 375).
(2) Puccinotti, Storia dette febbre , etc., cli. m.
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ment aussi des symptômes pernicieux qui caractérisent les comitées proprement dites ; dès lors le nom de solitaire , qui semble exclure toute annexion de phénomène de ce genre, est peut-être moins heureux que ceux de continue, subcontinue, pseudo-continue, rémittente, qui indiquent la tendance à la durée sans repousser l’éventualité d’accidents pernicieux.
Ce qui rend extrêmement difficile une classification des différentes fièvres pernicieuses, et en particulier de celles qui appartiennent au groupe nombreux des comitées, c’est la diversité de leurs symptômes qui les rend tellement disparates, qu’on hésite au premier abord devant un rapprochement méthodique de certaines formes.
« Localisées dans des organes si différents, dit Tourdes, les fièvres pernicieuses ont cependant toutes un air de famille, une physionomie commune (1). » Malheureusement, dans grand nombre de cas, bien que membres d’une même famille, ces fièvres sont parfois si différentes que l’évidence seule d’une étiologie commune et le succès d’un traitement identique viennent en prouver la connexité.
Nous ne pouvons même admettre, dans la majorité des cas, l’application qu’on a voulu leur faire, vu leur prétendue similitude, de la célèbre phrase du poëte :
Faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
Comme l’a parfaitement rappelé Torti, après Mercatus, la fièvre pernicieuse est séparée de la fièvre intermittente simple par l’abîme qui sépare la maladie mortelle de la maladie bénigne ; et d’autre part les diverses formes de pernicieuses ont entre elles des différences symptomatiques aussi profondes que les maladies les plus opposées, que
(1) 'lourdes, Dissertation inaugurale. Strasbourg, 1S32.
n’en présentent par exemple le choléra morbus et l’apoplexie cérébrale (1), dont en effet ces fièvres revêtent parfois les symptômes.
Aussi, dans nos hôpitaux de Rome, comme dans nos hôpitaux d’Afrique, si nous n’avions pas vu provenir des mêmes quartiers notoirement voués à la malaria, des hommes atteints les uns de coma, les autres d’algidité, les autres de choléra, nous aurions pu souvent hésiter à reconnaître les résultats morbides d’une cause identique (2).
Peut-être est-il cependant possible de grouper ces manifestations si diverses suivant un certain ordre. Si l’on cherche, autant que la raison, et les faits le permettent, à pénétrer leur mode de production, et qu’on prenne pourpoint de départ de cette analyse ce qu’elles ont d’absolument commun, l’intoxication, on pourra reconnaître, dans les formes principales de ces fièvres, des degrés plus ou moins énergiques soit de l’action du poison, soit de la réaction de l’organisme.
Sur cette double base, intensité plus ou moins grande de la cause toxique, symptômes réactionnels chez le sujet atteint, peut être fondée, comme l’a enseigné mon savant maître, M. l’inspecteur Laveran, la conception d’ensemble des fièvres pernicieuses.
Étant donné le poison tellurique, son action dans certains milieux très-dangereux, ou sur certains organismes spécialement prédisposés ou débilités, pourra être suffisamment intense pour anéantir immédiatement la vie ; la mortsurvient, subite, par sidération, c’est la fièvre syncopale.
(1) Torti, loc. cil., liv. III, ch. Il, p. 420.
(2) Morton a admirablement indiqué les allures variées et parfois si trompeuses de la fièvre pernicieuse, véritable Protée qui : «sub larvà algoris funesti, vomitionis indesinentis, choleræ morbi, colicoe ventriculi, apoplexiæ, syncopes, spasmi universalis, pleuritidis, vel alterius morbi sccurè delitescens, medicum à scopo suo non rarô abducit. » (Richard Morton, De protciformi inlermitlends febris getiio.)
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Que "le poison agisse à dose moindre, sur un organisme plus puissant ou plus réfractaire, l’impression morbide pourra être très-violente encore, mais le sujet réagira ; et, si la lutte est impuissante, on verra ce dernier retomber peu à peu, et présenter, par les symptômes de la fièvre algide, l’épuisement progressif de sa puissance vitale.
Que les forces du malade suffisent au contraire à une résistance plus complète, la cause toxique, sans tuer aussi rapidement, aura le temps soit de manifester, comme les plus violents poisons, sa terrible influence sur les centres nerveux (forme comateuse, apoplectique, délirante, convulsive), soit de solliciter, .de la part des principaux appareils de sécrétion et d’exhalation, des efforts tendant à éliminer le poison, efforts qui pourront entraîner une dépense de forces fatale elle-même à l’organisme, et un collapsus mortel (formes cardialgique , cholérique , sudorale).
Enfin, comme d’autres poisons encore, le miasme agira d’une manière plus générale sur les liquides de l’économie, entraînant l’explosion des deux symptômes les plus habituels aux fièvres graves et septicémiques, l’hémorrhagie et l’ictère (forme ictérique, hémorrhagique).
Que cette analyse de l’action du miasme dans la production des fièvres pernicieuses soit d’une absolue réalité, nous ne le prétendons pas ; mais au moins a-t-eïle l’avantage de permettre une vue d’ensemble de ce grand tableau pathologique, si confus au premier abord (1).
(1) Dans son livre si remarquable et que n’ont point dépassé les travaux de ses successeurs, Annesley ( Diseuses of India) cherche également dans cette idée de lutte de. l’organisme contre le miasme la base d’une exposition d’ensemble des fièvres pernicieuses : « Il est probable que la cause de la fièvre, agissantsur un organisme sain et peu prédisposé, produira une violente excitation du système vasculaire sans grand épuisement de la puissance vitale; tandis qu’en revanche la même cause toxique, agissant vigoureusement sur un organisme fortement disposé et profondément affaibli, en
b. Nombre restreint des formes pernicieuses.
Nous venons d'énumérer dans les considérations précédentes sur les pernicieuses comitées, huit formes particulières, à savoir :
La comateuse (apoplectique, soporeuse, léthargique).
La délirante.
La convulsive.
L’algide.
La cholérique.
L’ictérique (hémorrhagique).
La diaphorétique ou sudorale.
La cardialgique.
La syncopale.
Si nous y ajoutons les deux formes spéciales de la perniciosité des fièvres solitaires, à savoir :
La solitaire ou sub-continue estivale,
La solitaire ou sub-continue automale,
Nous aurons indiqué le tableau complet de nos observations à cet égard ; et nous croyons que dans cé tableau on peut faire rentrer presque toutes les affections qui méritent le titre de pernicieuses. On voit que dans ce cadre manquent cependant certaines formes, citées fréquemment par les observateurs, en particulier les pernicieuses dysentériques et pneumoniques dont nous contestons ainsi l’existence.
La pernicieuse dyssentêrique a été admise cependant par Torii lui-même ; son existence, et de plus sa fréquence, semblent confirmées par les observations recueillies dans nos colonies et particulièrement en Algérie, où même les acci-
écrasera d’emblée la résistance, et le rendra impuissant à manifester celte réaction salutaire, qui, dans la majorité des cas, « si elle ne va pastrop loin, ou ne compromet pas tel ou tel organe important, » produit les effets les plus heureux » (Anncsley, Researches on t lie causes, etc., p. 5 1 5 et 51G).
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dents, qualifiés de fièvrepernicieusedysscntérique,ontsemblé | assez nombreux à une époque pour que l’on proclamât l’identité étiologique de ladyssenterie et de la fièvre intermittente.
Il y a là, suivant nous, une erreur d”interprétation tenant au milieu même où l’on observait ; en Algérie, comme dans ; grand nombre de nos colonies des pays chauds, la fièvre et ladyssenterie régnent simultanément, et constituent, comme on le sait, presque tout le tableau pathologique de ces localités ; il n’y a rien d’étrange à ce que ces deux affections y atteignent dès lors fréquemment le même sujet, et à ce qu’on voie succomber à des accidents dyssentériques rapides un individu qui a présenté un certain nombre d’accès de fièvre ; nous admettons même que les congestions viscérales qui ont lieu pendant le stade de froid des accès puissent entraîner, quand il y a complication de dyssenterie, une congestion suivie d’hémorrhagies à la surface de la muqueuse du gros intestin, hémorrhagies qui, par ce mécanisme, se reproduiront périodiquement si elles ne tuent pas tout d’abord le malade. Mais il y a là deux choses, et deux choses bien distinctes ; Rome est une station admirablement bien faite pour en donner la preuve.
Dans cette ville et dans sa campagne, où la malaria règne au point d’absorber toutes les autres affections, la dyssenterie est extrêmement rare ; je n’ai pas à étudier ici les causes de l’immunité de ceslocalités contre la dyssenterie; je me borne à constater le fait, et à dire que cette dernière maladie semble n’y point avoir sa condition de développement (1). Eh bien, à Rome nous n’avons pas vu non plus un seul cas de pernicieuse dyssentérique, et nous croyons pouvoir expliquer l’absence d’observations de ce genre à l’absence des
(1) En 1 8G i et 1805, sur toute notre garnison, il n’est mort dans le territoire pontifical que 2 hommes atteints de dyssenterie ( statistique officielle ) ; je n’ai pas connu l’un de ces malades; mais l’autre était dans mon service, et c’cst en Algérie, dont il était récemment arrivé, qu'il avait contracté son affection.
dyssenteries qui ne viennent pas, dans cette localité, compliquer les affections palustres; nous concluons donc à l’impossibilitc du soi-disant accès pernicieux dyssentérique, là où la dyssenterie ne règne pas à côté de la fièvre (1).
Iles! d’autre part dans l’évolution clinique de la dyssenterie elle-même, non compliquée de fièvres, un symptôme qui a été souvent cité comme preuve d'une manifestation pernicieuse; c’est l’algidité dans laquelle succombent la plupart des malades ; récemment encore un auteur s’appuyait sur ce symptôme pour décrire comme fièvres pernicieuses dyssentériques des affections qui étaient purement et simplement des dyssenteries se terminant, comme d’habitude, dans l’algidité.
Dans presque tous les pays chauds, la dyssenterie constitue la plus terrible complication de la cachexie palustre ; nous en signalerons tous les dangers à l’article de l’intoxication chronique, mais à ce titre elle ne rentre en rien dans le cadre des affections qu’on doit appeler fièvres pernicieuses.
(1) Dans l’épidémie de Breslau, qui nous a valu les remarquables recherches de Frerichs sur la mélanémie, cet observateur vit des malades atteints d’hémorrhagies intestinalesjparoxystiques, et même de dyssenteries qu’il attribue à, la gêne de circulation de la veine porte, dont les ramifications terminales dans le foie étaient gorgées de pigment.
Mais Frerichs ajoute que ces accidents intestinaux, diarrhée et dyssenterie, apparaissaient surtout chez les individus qui, pendant l’inondation de 1 854 , avaient dû travailler dans l’eau ( Traité pratique des Maladies de foie, p. 290 et 291).
11 y a donc eu, dans ces faits, une étiologie double, miasme palustre d’une part, impression du froid humide de l’autre, dont la conséquence a été une double condition pathologique, la fièvre et la dyssenterie.
Ces observations nous rappellent l’histoire de nos armées en Algérie, armées qui, frappées de la fièvre par l’influence du sol, contractaient en outre la dyssenterie, quand certaines nécessités militaires leur faisaient subir un refroidissement identique à celui qu’avaient éprouvé les malades de Frerichs, quand par exemple il fallait, passer à gué un torrent ou une rivière à l’époque des chaleurs; les fantassins, ayant de l’eau parfois jusqu’au ventre ou jusqu’aux épaules, présentaient des accidents dyssentériques qui épargnaient les cavaliers. (Voir Cambay, de la Dyssenterie , Paris, 1817, t. I, Étiologie.)
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Quant aux fièvres pernicieuses pneumoniques, nous sommes également bien loin de nier la fréquence et le caractère extrêmement redoutable d’accidents pulmonaires survenant chez les fiévreux ; mais on verra plus loin, quand nous parlerons des complications les plus habituelles de la cachexie palustre, que la plupart des faits décrits sous le nom de pernicieuses pneumoniques ne sont autre chose que des pneumonies d’une gravité extrême et d’une marche rapide, comparables par leurs symptômes et leur pronostic à celles qui atteignent les scorbutiques et les ivrognes.
On ne peut, suivant nous, transformer en fièvres pernicieuses les accidents parfois soudainement mortels qui frappent les individus atteints de cachexie palustre, que ces accidents soient des pneumonies, que ce soient des hémorrhagies liées à l’état organique du foie, des paralysies résultant de l’altération de nutrition et de la rupture des capillaires cérébraux, des épanchements de sérosité foudroyants par leur rapidité, entraînant le coma par leur siège dans les ventricules cérébraux, l’asphyxie ou la syncope par la distension subite des cavités pleurale ou péricardique; tous ces accidents que nous mettrons plus loin au compte de la cachexie, dont plusieurs sont des conséquences mécaniques du déchet nutritif des principaux organes, ne peuvent à aucun titre figurer au nombre des fièvres pernicieuses.
Nous prendrons bien moins la peine d’eliminer toutes les formes admises par des nosologistes du plus grand talent, mais qui n’ont pas été à même d’observer par eux-mêmes, comme Alibert (1), ou qui ont observé à une époque où l’imperfection des moyens de diagnostic ne permettait pas encore de retrancher du cadre des fièvres pernicieuses une
(I) Alibert, Traité des fièvres pernicieuses intermittentes. Ayant écrit son traité sans observer lui-même, cet auteur admet des formes très-contestables, comme l’aphonique, la néphrétique, l’exanthématique, avec la même facilite que les types les plus réels et les plus communs de fièvre pernicieuse.
foule d’affections qui sont d’une nature complètement différente : tel est Puccinotti qui admet presque toutes les maladies dans son tableau des fièvres pernicieuses (1). Le progrès consiste donc, non pas à agrandir le cadre de ces affections, mais au contraire à éliminer tout ce qu’on y a théoriquement introduit sans peser la valeur des observations ; aux progrès du diagnostic nous devons de ne plus rencontrer aujourd’hui ces nombreux cas de fièvres pleurétiques, de fièvres hémoptoïques dont la plupart n’étaient que des accidents en rapport avec les lésions organiques les plus vulgaires, mais qui, frappant les anciens par leur soudaineté et leur gravité, recevaient alors leur place dans la nomenclature des fièvres pernicieuses. Gomme nous le verrons au chapitre du diagnostic, quoi de plus ressemblant à ces dernières maladies, que certaines affections à peine connues depuis quelques années, l’urémie, l’ictère grave, qui, jusqu’à ce jour, ont grossi également le nombre des pernicieuses, dont il faut bien les distinguer aujourd’hui?
(I) Puccinotti admet en effet: 1° des fièvres pernicieuses encéphalo-nerveuses comprenant : la céphalalgique, la vertigineuse, la maniaque, la phrénétique, la typhomaniaque, la comateuse, la léthargique, la carotique, l’apoplectique, la cataleptique, l’épileptique, l’hydrophobique , l’angineuse, l’amaurotique, l’ophthalmique, l’odontalgique, la sciatique, l’arthritique, la paralytique, la convulsive, la tétanique. 2° Des fièvres pernicieuses liématopnoïques : aplionique, pleurétique, catharrale (où figure le croup), asthmatique, sténo-cardiaque (dont la description nous a rappelé l’angine de. poitrine), syncopale, algide, diaphonique, scorbutique, épistaxique, hémoptoïque, hématémétique, entérorrhugique, suspicieuse. 3° Des fièvres pernicieuses méningo-gastriques : émétique, cardialgique, cholérique, ictérique, subcontinue, hémitritée, lymphatique (où uous n’avons trouvé que la description des accidents causés par l’œdème et les hydropisies chez les cachectiques), néphrétique, puerpérale, exanthématique, traumatique ( Storia delle febbre Romane, 1820). En somme, on voit que dans cette nomenclature on a pris aux trois grands appareils, nerveux, respiratoire et digestif la presque totalité des symptùmes graves qu’ils pouvaient fournir pour constituer autant de types pernicieux.
Une semblable prodigalité a été dépassée encore, et aux personnes curieuses de s’en assurer nous conseillons de parcourir l’ouvrage de Mongellaz (Monographie des irritations intermittentes, Paris 183'J).
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c. Fréquence des fièvres pernicieuses relativement aux fièvres simples.
En général l’apparition d’accès pernicieux, au moins chez les individus placés dans les conditions de notre armée à Rome, n’a lieu que pendant la durée de la période endémoépidémique, du commencement de juillet à la lin du mois de novembre. Une fièvre pernicieuse dans les six premiers mois de l’année a toujours été chose rare à notre hôpital militaire, et n’a pas même été observée dans mon service; on peut voir d’après les chiffres suivants qu’il en était de même à peu près dans la population civile. Ainsi sur 281 cas de fièvre pernicieuse traités en 1864 à l’hôpital du Saint- Esprit, nous en trouvons :
S en janvier.
1 en février.
2 en mars.
4 en avril.
2 en mai.
2 en juin.
38 en juillet.
102 en août.
67 en septembre.
30 en octobre.
13 en novembre.
10 en décembre.
C’est-à-dire qu’il y en eut 262 pendant le second semestre, et 19 seulement pendant le premier (1) ; l’absence plus complète encore de fièvres pernicieuses dans notre armée, pendant ce premier semestre, tenait à ce que nous renvoyions en France un très-grand nombre de convalescents, soustraits ainsi en partie aux chances de récidive grave que la population indigène continuait à subir pendant toute l’année. Mais on voit, en somme, d’après la rareté des accès pernicieux à partir du mois de décembre, que le règne de ces affections est limité à la même période de l’année que celui des autres manifestations aiguës de l’intoxication.
11 est en outre intéressant d’étudier leur fréquence rela-
(I) Voir Resoconto statistico, etc., pour 1861, p. 33.
li veinent à celle des fièvres intermittentes simples ; clans le compte rendu dont nous venons de parler (I), nous trouvons qu’en 1864, l’hôpital civil du Saint-Esprit a reçu 5528 fièvres intermittentes simples, et 28 1 pernicieuses, c’est-à-dire environ une fièvre pernicieuse pour 20 fièvres intermittentes simples ; dans notre armée la proportion était un peu moindre et ne s'élevait, d’après nos calculs basés sur le mouvement de l’hôpital Saint-André, qu’à environ une fièvre pernicieuse sur 25 intermittentes simples (2). Cette proportion nous semble correspondre à peu près exactement à celle de la fréquence des fièvres pernicieuses en Algérie comparativement aux fièvres bénignes (3).
(1) Resoconto staiistico , etc., p. 33.
(2) Pendant deux années où l’épidémie fut assez grave à Rome, en 1863 et 186-i, la statistique officielle établit que les Hôpitaux militaires français ont reçu :
En 1863, 1559 cas de fièvre intermittente simple, et 58 cas de fièvre pernicieuse.
En 1864, 2245 cas de fièvre intermittente simple, et 53 cas de fièvre pernicieuse.
Ces chiffres qui donneraient, comme proportion, 1 fièvre pernicieuse sur 27, en 1863, et 1 seulement sur 42 en 1864, demandent une importante modification : Quand un malade entrait, atteint de fièvre pernicieuse, il était inscrit comme tel sur les registres de l’hôpital; mais à côté de ces cas venant du dehors, un grand nombre d’accès pernicieux (le tiers environ de ceux que j’ai observés dans mon service) se développaient dans les salles alors que le malade était entré et avait été inscrit sous la formule, fièvre intermittente simple ; et, pendant ces mois d’août et de septembre, où nous étions réellement surchargés de malades, on négligeait, parfois faute de temps, la rectification de ce diagnostic initial, en sorte que nous avons eu à Rome plus de pernicieuses que n’en indique la statistique; cette inexactitude, dont j’avoue ma part de responsabilité, a eu comme conséquence d’exagérer en apparence le pronostic des fièvres pernicieuses de notre garnison de Rome, le chiffre des décès étant devenu ainsi plus élevé relativement au nombre total des cas dont une partie seulement a figuré aux éléments de la statistique. A cette époque de l’aunée, il est difficile de satisfaire à toutes les exigences d’un service qui absorbe si complètement le médecin : « Accedit ægrorum multitudo, certis præsertim anni temporibus, quæ curantis mentom obruit, impeditque quominùs in nonnullis ægris attenliùs examinandis immoretur, cunctasque notas memoriâ teneat, quas chartæ committendas sibi proposuit (Folclii, Exercitatio Patlioloyica, 1840).
(3) Voir Statistique médicale officielle de l'armée, 1863-69.