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L. Colin, Fièvres. 1 g

SYMPTOMES

On vous apportera un malade chez lequel vous ne trouverez que peu ou pas de fièvre, mais dont l’aspect et l’interrogatoire dénotent un trouble intellectuel plus ou moins profond, le plus habituellement de la tendance h la loquacité, à ce rire niais et parfois bruyant de certains individus atteints de paralysie générale ; si cet état dure quelques jours, on constatera souvent des accès périodiques incomplets, caractérisés surtout par des sueurs profuses, et qui indiqueront la nécessité d’un traitement spécifique. Si cette indication passe inaperçue, le malade peut être brusquement emporté par un accès comateux dont le sulfate de quinine eût prévenu l’apparition ou la gravité.

Obs. XII. — Cachexie palustre, symptômes pernicieux délirants, puis comateux. — Cuiller, fusilier au 83e de ligne, est évacué le 21 juillet 1863, de l’hôpital civil d’Orte sur l'hôpital militaire de Saint- André (n° 107 de mon service).

Cet homme présenle les attributs d’une intoxication palustre avancée, teinte jaune-paille, développement considérable du foie et de la rate, souffle vasculaire, etc.; il est en Italie depuis 3 ans, et son entrée à l’hôpital civil d’Orle a été motivée par une atteinte de fièvre tierce, dont les accès sont enrayés depuis six jours.

On prescrit un régime réparateur, et, à titre prophylactique, deux doses de sulfate de quinine (huit décigrammes) par semaine.

Le 20 août au moment de notre visite, le malade se lève, et vient se joindre aux personnes qui nous accompagnaient, désirant, dit-il, nous accompagner et retourner en France avec nous (il avait été proposé pour un congé de convalescence) ; il se laisse du reste reconduire facilement à son lit, et à nos demandes d’explications se contente de répondre par un éclat de rire; rien n’est changé au régime, mais nous faisons prendre à l’instant huit décigrammes de sulfate de quinine.

Le 21 août, à la visite du matin, ce malade est dans le coma sans fièvre (forme apoplectique), sans qu’il y ait eu d’agitation pendant la nuit; nouvelle dose d’un gramme de sulfate de quinine, et 20 sangsues aux apophyses mastoides.

Le mCmejour.à 3 heures, persistance de l’état comateux; peau légèrement moite, sans chaleur, pouls à 76° ; disparition du trismus, sensibilité légèrement revenue (potion avec 15 grammes d’acétate d’ammoniaque, frictions vinaigrées, sinapismes, et lavement purgatif).

Le 22 aoûf, le malade a repris connaissance depuis la veille au soir. La faiblesse générale est considérable, mais aucun nouvel accident ne survient, ef, le 10 septembre, G. peut être renvoyé en France.

J’attribue, dans ce dernier cas, la plus grande utilité à la dose préventive de sulfate de quinine donnée le 20 août, au moment de la -visite, en raison des conceptions délirantes manifestées par ce malade ; sans cette précaution, l’accès comateux de la nuit suivante eût été sans doute bien plus grave, et peut-être suivi de mort.

Il arrive souvent que ce subdélire persiste assez longtemps., sans donner lieu à aucun accident grave si l’on a la précaution d’administrer ainsi le sulfate de quinine. Ainsi dernièrement je recevais, dans mon service du Val-de- Grâce,un gendarme récemment revenu de Corse où pendant plusieurs années il avait été atteint de fièvre intermittente ; celle-ci se présentait, depuis le retour en France, sous forme d’accès irréguliers et incomplets, consistant surtout en sueurs. Or, pendant les 15 premiers jours de sa résidence à l’hôpital, ce malade futpoursuivi d’hallucinations nocturnes, qui se reproduisirent rarement pendant la journée ; sans les renseignements les plus dignes de foi, nous aurions cru à un état d’alcoolisme subaigu; aussi, nous rappelant nos observations de Rome et d’Algérie, eûmes-nous recours au sulfate de quinine qui enleva simultanément et la fièvre et les aberrations intellectuelles.

Il semble que, dans ses formes les plus intenses et les plus bruyantes, le délire des fièvres pernicieuses soit en rapport intime avec les conditions de température extérieure ; à Rome, comme en Algérie (1), comme dans la Bresse même (2), c’est en juillet et en août que se manifestent les pernicieuses délirantes les plus graves et les plus

(1) La grande majorité des pernicieuses délirantes observées par M. Maillot ont fait explosion en juillet et août.

(2) Nepple, loc. cil., p. 139.

SYMPTOMES

frequentes, et l’action d’un soleil ardent prend souvent une grande part à leur développement. C’est au moment des plus grandes chaleurs qu’on observa en Hollande, dans l’armée anglaise, ces fièvres continues et rémittentes, signalées à leur début par une frénésie subite et tellement violente, que des soldats s’élançaient de leurs chariots dans les marais qui bordaient la route (1).

C’est à des accidents du même genre, produits par une influence simultanée du sol et de la température, qu’il faut rapporter l’affection dont on avait voulu faire une entité morbide spéciale, la calenture, et qui n’est qu’une variété de fièvre pernicieuse palustre frappant les équipages qui remontent les fleuves de la côte occidentale d’Afrique (2).

Lind a rapporté des faits analogues, survenant à terre parmi des équipages allant faire du bois, et s’exposant ainsi de trop près aux émanations d’un sol meurtrier et brûlant, pour ne pas en subir brusquement l’influence : « Dans le temps où les équipages du Lyon , du Spence , et de plusieurs autres vaisseaux de guerre, étaient employés au port Antonio à la Jamaïque, et allaient abattre des bois dans l’île Navy, plusieurs de ceux qui coupaient les arbres étaient atteints au même instant de fièvre et de délire. Cette frénésie se manifesta chez l’un d’eux avec tant de violence, qu’il se serait servi de sa hache pour tailler en pièces ses voisins, si on ne l’eût pas arrêté, etc. (3). »

On voit donc combien sont communs tous les cas où le délire n’a été précédé d’aucun accès fébrile, et a, lui-même

(1) Pringle, Observations sur les maladies des armées, ch. iv, n° 2.

(2) Voir Le Roy de Mé ri court, {de la Calenture, Archives générales de médecine, 1857) ; Fonssagrives, Traité d'hygiène navale , ) 856. p. 391; Bnrrallier, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. VI, Paris, 18G7, page 93.

(3) Lind, Essai , etc., t. I et II, p. 289.

« La délirante frénétique, dit M. Lebeau qui l’a observée à Mayotte, coïncide avec les chaleurs de la saison sèche.» (Dutroulau, loc. cit., p. 275.)

et lui seul, ouvert la scène morbide. Dans certaines circonstances, le danger qui en résulte est plus proche, plus immédiat qu’on ne le suppose ; sous l’influence d’une conception délirante, d’une hallucination survenant subitement en dehors de tout accès fébrile, le malade est entraîné aux actes les plus graves, et en particulier aux suicides. Ainsi, pendant la période épidémique où les salles sont remplies de malades, où le personnel est nuit et jour surchargé d’occupation et de soins, il n’est pas rare devoir aller, venir des individus guéris de leur fièvre depuis quelques jours, et auxquels il n’y a .lieu d’appliquer aucune surveillance spéciale ; ils sont cependant quelquefois victimes d’une de ces hallucinations. En 1864, une même fenêtre de l’hôpital militaire Saint-André à Rome, fenêtre située à la hauteur d’un quatrièmeétage,a été le théâtre de deux suicides de cegenre.

3° Fièvre pernicieuse convulsive.

Contrairement aux deux précédentes, cette forme est extrêmement rare.

Autrefois on admettait avec la plus grande facilité la fièvre pernicieuse épileptique, tétanique, hydrophobique même, dont je ne veux pas nier d’une manière absolue l’existence, mais dont on peut à bon droit contester la fréquence. Chaque jour des observations mieux faites viennent prouver que des accidents décrits sous ce nom étaient complètement étrangers au cadre des affections qui nous occupent. Pendant la période épidémique 1865, j’ai vu succomber rapidement, à l’hôpital militaire de Rome, un malade, qui avait offert des symptômes tétaniques extrêmement caractérisés, puisque la mort avait été hâtée par la contracture des muscles thoraciques ; et, bien que le diagnostic porté durant la vie eût été : fièvre pernicieuse tétanique, j’éprouvai le plus grand doute à cet égard quand l’autopsie nous eut révélé une quantité considérable de pus sous les méninges,

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fait étrange, comme on le verra, dans l’anatomie pathologique des lièvres pernicieuses

Nous donnerons plus loin, au chapitre des pernicieuses solitaires, l’observation d’un malade atteint de fièvre subcontinue estivale à forme typhoïde, et chez lequel la terminaison fatale eut lieu également au milieu d’un accès convulsif tétanique (1).

Telles sontles deux seules observations dans lesquelles nous ayons vu des phénomènes comparables au tétanos entraîner brusquement la mort : ni dans l’une ni dans l’autre, la maladie n’était antérieurement à cet état de simplicité qui eût été nécessaire pour faire considérer ces accidents comme le résultat direct de l’intoxication.

Quant aux autres formes de convulsions, épileptiques ou éclamptiques, dont on a voulu faire aussi des accès pernicieux, nous les croyons encore plus rares.

Qui sait si d’autres affections peu connues encore aujourd’hui, et qui ne l’étaient pas il y a dix ans, comme l’urémie, ne doivent pas prendre à leur compte un grand nombre de prétendues fièvres convulsives?

Nous avons dit que, pendant l’accès comateux, existent habituellement des contractures musculaires très-partielles, telles que le trismus, le renversement du globe oculaire ; les autres muscles n’offrent que des signes d’agitation désordonnée, non convulsive, ou sont au contraire en résolution.

Il est cependant quelques cas de fièvres comateuses où ces troubles musculaires se généralisent, et où l’affection semble pouvoir dès lors être caractérisée tout aussi bien de convulsive que de comateuse. Tel est le cas suivant :

Observation XIII. — Fièvre rémittente comateuse et convulsive. Guérison. — TafTareau, cavalier au 4e régiment de hussards, à Rome depuis un an seulement, est apporté le 5 septembre ù. 8 heures du

(1) Voir observation du nommé Barbier (XXII01' observation).

malin dans notre service à l’hôpital militaire Saint-André (n° 28).

Cet homme, encore bien portant la veille, est atteint de fièvre intense, et de perte presque absolue de connaissance ; il y a contracture violente des massélers et des membres inférieurs qui sont fléchis contre le bassin et ne peuvent être étendus ; de temps en temps apparaissent des convulsions cloniques des muscles du côté droit du tronc qui s’infléchit brusquement alors, et nécessite la présence d’un infirmier pour empêcher le malade de tomber du lit. Respiration bruyante, stertoreuse, figure violacée, écoulement de salive sanguinolente ; selles involontaires. — Prescription : 2 grammes de sulfate de quinine en lavement, 20 sangsues derrière les oreilles, sinapismes aux membres inférieurs.

Le même jour, à 3 heures, apyrétie presque complète, respiration profonde, mais calme ; somnolence, mais réponses faciles aux questions ; cessation des contractures.

Le 6 septembre, cet état satisfaisant dure encore au moment de notre arrivée ; mais, pendant la visite même, convulsions subites et perte nouvelle de connaissance, sans accélération notable du pouls ni de la respiration.

Nous prescrivons de nouveau 2 grammes de sulfate de quinine en lavement, el une potion avec 20 grammes d’acétate d’ammoniaque.

L’accès se terminait à 11 heures du malin, remplacé comme la veille par une profonde stupeur.

Le 7 septembre, à midi, nouvelles convulsions avec perte de connaissance ; nous prescrivons à la contre-visite I gramme de sulfate de quinine à prendre par la bouche, et un lavement opiacé additionné de 1S décigrammes du même sel.

La somnolence dure quelque jours encore, augmentée en apparence par la surdité due à l’administration du sulfate de quinine.

Dès le 1 1 septembre, le malade peut se lever, et n’éprouve aucune rechute.

Ce cas est remarquable par l’effrayante rapidité de l’invasion, et, malgré la tendance aux rechutes, par la rapidité non moins grande de la convalescence.

4° Fièvre pernicieuse algide.

Cette forme est une des plus importantes et des plus frappantes des maladies qui nous occupent; si à un moment donné de la période épidémique, au début, elle est moins

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commune que la comateuse qui domine, alors, la fièvre algide a le privilège d’étendre ses manifestations à toute la durée de cette période ; vous la rencontrerez presque aussi commune en automne qu’en été.

Malgré son nom, cette fièvre est celle où les malades éprouvent en général la sensation la plus violente de chaleur et de brûlure intérieure; la masse sanguine et la température qui lui est inhérente sont venues s’accumuler, pour ainsi dire, dans les cavités splanchniques où leur premier effet est de causer aux malades une soif inextinguible.

A la périphérie, au contraire, il semble que nous ayons la condition inverse de ce qui a lieu dans les comateuses et les délirantes ; tandis que ces dernières, dans leurs variétés inflammatoires, semblent jusqu’à un certain point l’exagération des symptômes de la réaction fébrile, l’algidité en semble plutôt l’inverse, la négation. Est-ce à dire qu’elle représente l’exagération du stade de froid, du frisson delà fièvre intermittente? Écoutons M. Maillot : « La fièvre algide n’est pas généralement, comme on le dit, la prolongation indéfinie du stade de froid ; je l’ai vue rarement débuter de la sorte. Il y a même, entre ces deux états, un contraste frappant : dans le premier stade des fièvres intermittentes, la sensation de froid est hors de toute proportion avec l’abaissement réel de la température de la peau, tandis que, dans la fièvre algide, le froid n’est pas perçu par le malade, alors que la peau est glacée. C’est ordinairement pendant la réaction que commencent à paraître les symptômes qui la caractérisent ; souvent ils surviennent tout à coup au milieu d’une réaction qui paraissait franche (1). Au trouble delà

(1) Trousseau a eu bien tort de dire: « Dans la fièvre algide, le froid dure du début à la fin de l’accès, et commence par un frisson plus violent que d’ordinaire. » ( Clinique médicale de l’Hôtel- Dieu, t. 111, p. 428.) Même erreur dans Piorry : « L’algidité est constituée par le frisson qui devient excessif. » ( Médecine clinique , t. VI, p. Gi>). Liud avait dit déjà: « Longtemps on a cru

circulation succède en peu d’instants, et presque sans transition, le ralentissement du pouls, qui devient bientôt rare, fuit sous le doigt et disparaît; les extrémités, la face, le torse se refroidissent successivement; le contact de la peau donne la sensation de froid que procure le marbre (1). »

Aussi quelle différence entre le malade qui tremble la fièvre , et celui qui est atteint de pernicieuse algide ; autant le premier exprime et ressent vivement son angoisse et ses souffrances, autant le second semble indifférent à ce refroidissement périphérique qui, chez lui cependant, est absolu et aussi considérable que dans le choléra. Son intelligence est intacte, il se sent mourir (2), et l’abattement est tel « qu’il se complaît dans cet état de repos; sa physionomie est sans mobilité ; l’impassibitéla plus grande est peinte sur son visage (3). »

Rien de plus frappant que ces physionomies immobiles dont l’expression est celle du repos, de la tranquillité, auxquelles le médecin s’arêterait à peine, si, cherchant le pouls comme d’habitude, il n’était frappé du froid glacial de la peau, et de l’arrêt de la circulation (4).

Loin de correspondre au stade de frisson, l’algidité indique donc avant tout une chute radicale entraînée par l’excès du mouvement fébrile ; l’abondance de l’élimination d’urée atteste l’usure énorme subie en quelques heures par l’orga-

que dans les fièvres intermittentes la période du frisson était la plus dangereuse, et que la plupart de ceux qui succombaient périssaient dans le rigor.n [Essai, etc. , t. II, p. 198.)

(1) Maillot, loc. cit , p. 32 et 33.

(2) « Mens sola lucidissima est, et sentit honio se paulatim mori. >> (Torti, loc. cit., 1. 1, lib. III, chap. i).

(3) Maillot, loc. cit., p. 33.

(4) «Si l’on ne m’avait indiqué ce malade comme atteint de fièvre algide, je ne me serais pas arrêté pour l’observer, bien qu’il fût si voisin du terme de son existence. » (Bailly, loc. cit.,X LIX™» observation.)

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nisme sous l’influence de l’élévation de la température ; dans toutes les maladies où celle-ci dépasse brusquement un certain niveau, dans les expériences physiologiques où elle est élevée artificiellement à 43 ou 44 degrés, on voit un collapsus plus ou moins brusque ; l’accès pernicieux algide n’est autre chose que ce collapsus, affectant particulièrement les fibres musculaires du cœur.

Nous comprenons dès lors pourquoi, malgré les conditions de température extérieure qui sembleraient plus favorables à son développement dans les pays froids, la pernicieuse algide est au contraire plus commune dans les pays chauds, où les mouvements fébriles sont plus intenses ; sa fréquence dans la zone tropicale est attestée pas nos confrères de l’armée (1) et de la marine (2).

Nous comprenons de même pourquoi, loin d’être l’attribut des fièvres à frisson, ou fièvres périodiques, l’accès algide est également très-commun dans la fièvre chaude, sans frisson, la rémittente ou continue; aussi est-ce sous le titre de rémittente algide qu’elle est décrite par les auteurs anglais qui l’ont rencontrée aux Indes orientales (3) ; et c’est le même titre que nous donnons nous-même à l’observation suivante, qui figure parmi celles que nous avons recueillies à Civita-Vecchia.

Observation XIV. — Fièvre rémittente algide ; mort. — Maraval, voltigeur au 59e de ligne, en Italie depuis quatre ans, entré anté-

(1) En Cochinchine, « les formes les plus fréquentes sous lesquelles se montrent les fièvres pernicieuses sont les types algide et cholériforme. » (Linquette, Une année en Cochinchine, in Recueil de mémoires de méd. mi/., 1864, t. II, P- «6.)

« Parmi les fièvres pernicieuses, c’est la forme algide ou cholériforme qui s’est manifestée le plus fréquemment. » (Didiot, Relation de la campagne de Cochinchine, môme Recueil de mém. de med. mil., 1865, t. XIV, p. 258).

(2) Au Sénégal la fièvre algide est aussi commune que la comateuse. (Dutrouiau, toc. cit., p. 283).

(3) Morehead, Clinical Researches, etc., p. 65.

INTOXICATION AIGUE. 2oI

rieurement trois fois aux hôpitaux pour des fièvres d’accès, est apporté le 1 7 j uillet 1866 dans mon service, à l’hôpital militaire de Civita-Vecchia. 11 est depuis deux jours atteint de fièvre intense, continue, sans frissons, de vomissements, et d’une céphalalgie qui lui arrache des cris continuels. Peau chaude, pouls à 110, face turgescente, langue saburrale et jaunâtre. — Prescription : 2 grammes de poudre d’ipéca ; 15 décigrammes de sulfate de quinine, à prendre à trois heures dans une potion éthërée.

Le 18 juillet le malade accuse un grand bien-être ; la face, décolorée, a pris une teinte subiclérique ; mais le phénomène dominant est le refroidissement et la teinte cyanique des extrémités enduites d’une sueur visqueuse et glacée. — Prescription : Lavement laudanisë avec 2 grammes de sulfate de quinine, potion avec 15 grammes d’acétate d’ammoniaque, bain de vapeur.

Le 19, l’algidité persiste sans que le malade ail eu le moindre sentiment de froid ; voix éteinte, urines supprimées, intelligence parfaitement normale. — Prescription : Potion camphrée et opiacée, potion avec lo grammes d'acétate d’ammoniaque, sinapismes.

Le 20, subdélirium tranquille, physionomie souriante, pouls presque imperceptible. Malgré l’application de nouveaux stimulants, de révulsifs, l’algidilé augmente de plus en plus, et le malade s’éteint le 21 juillet, à six heures du soir.

Autopsie. — Crâne : Les mailles de la pie-mère sont distendues par un liquide transparent, comme gélatineux, s’écoulant difficilement à la pression; augmentation de consistance de la pulpe cérébrale.

Abdomen : Congestion uniforme de tout le tube intestinal ; rougeur extrêmement vive de l’estomac, surtout le long de la grande courbure. Foie normal. Rate doublée environ de volume (pesant 280 grammes), à enveloppe épaissie, mais tiès-ramollie à l’intérieur : au milieu de son parenchyme existent deux foyers gros comme des œufs de pigeon, où la diffluence est complète, et dont la coloration noirâtre, due à des accumulations de pigment, tranche nettement sur le reste du parenchyme. Reins violacés, renfermant dans les bassinets un liquide jaunâtre où se trouvent de petites granulations d’acide urique.

Le cœur est jaunâtre, distendu par une quantité énorme de caillots mous et diffluents ; splénisation des lobes pulmonaires inférieurs.

On voit que chez ce malade l’algidité a duré trois jours ; comme les phénomènes pernicieux dont nous avons parlé jusqu’ici, comme le coma, le délire, l’algidité n’a donc rien de transitoire; et, en disant accès algide, on n’indique

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pas un appareil morbide durant quelques heures comme un accès de fièvre intermittente, mais un état qui peut persister pendant plusieurs jours sans offrir rien de périodique dans ses aggravations comme dans ses rémissions (1).

Placée par Torti au nombre de ses pernicieuses coagulatives, cette forme a peut-être ainsi été trop soigneusement séparée par lui de certaines formes colliquatives auxquelles < cependant l’algidité vient s’annexer d’une manière presque fatale ; telles sont les formes cardialgique, cholérique et sudorale ; ces apparitions de l’algide à titre de complications : viennent encore augmenter sa fréquence ; nous verrons qu’il n’est pas jusqu’aux pernicieuses solitaires, où les i symptômes pernicieux algides ne fassent fréquemment explosion (2).

Nous venons d’étudier les formes principales parmi les pernicieuses comitées, les formes qui dominent dans presque tous les pays à malaria où elles constituent peutêtre à elles seules les neuf dixièmes des accès pernicieux.

Celles dont nous avons encore à faire l’histoire sont relativement bien moins importantes, en raison du petit nombre des cas qu’elles fournissent relativement, en raison

(11 « Je n’ai jamais vu les symptômes qui constituent la fièvre algide procéder par accès; à peine m’ont-ils présenté quelquefois des rémissions appréciables, et encore je ne t’assurerais pas. Ils m’ont paru, une fois établis, marcher incessamment vers la mort, si on ne parvenait à les maîtriser. » (Maillot, toc. cil ., p. 35.)

Torti lui-môme, qui professait un respect si profond pour la périodicité des affections palustres, convient cependant de la persistance des symptômes les plus graves de l’algidité durant la prétendue intermission des accès: » In 1)0C statu durât æger per totum tempus intermissionis. » ( Tke'rap . sp., liv. H i ch. î, p. 383.)

(2) Voir, entre autres observations, celle du nommé Lcfondré (XXI11'0 obser vation).

aussi de leur développement limité, pour quelques-unes d’entre elles, à certaines régions spéciales du globe.

5° Fièvre pernicieuse cholérique.

Cette forme n’a fait défaut dans aucune des trois périodes endémo-épidémiques que j’ai observées à Rome et à Givita- Yeccliia ; mais toujours elle m’a offert ce caractère plus spécial pour elle que pour toutes les autres, de n’apparaître qu’à une phase restreinte de ces périodes ; je n’en ai guère vu que pendant les mois de juillet et d’août, et la fièvre cholérique me paraît la plus saisonnière de toutes les pernicieuses, celle qui dépend le plus des conditions météorologiques. Sous ce rapport, elle diffère notablement de la fièvre algide, propre à l’été comme à l’automne; nous l’avons vue reparaître chaque année à l’époque où dans nos régions du nord reviennent périodiquement aussi les attaques de choléra nostras, c’est-a-dire au moment des grandes chaleurs (1).

Il nous semble donc que les accès cholériformes ne sont pas aussi exclusivement dus au miasme palustre que les autres accès pernicieux ; ce qui confirme notre opinion à cet égard, c’est le fait de l’extrême fréquence de cette forme dans les pays où règne, à côté de la malaria proprement dite, l’influence spéciale qu’on pourrait appeler cholérigène ; en Gochinchine, où notre armée a perdu un grand nombre de cholériques, la manifestation pernicieuse la plus commune a été la fièvre cholériforme (2).

Une remarque analogue ressort de l’examen des faits

(1) Même remarque faite par Puccinotti, sur l’apparition en août des pernicieuses cholériques [Observations sur les maladies de l'année 1821, in Storia, etc.)»

(2) Didiot, Lienquette, loc. cil. ; et Libermann, des Fièvres pernicieuses de la Cochinchine, in Recueil des mémoires de médecine militaire, t. VII, p. 112.

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qui se sont passés à Ancône en 1805 ; on sait combien fut terrible alors en cette ville l’épidémie de choléra ; or au moment où le mal indien avait presque entièrement disparu, il se manifestait encore chaque jour un certain nombre d’atteintes fort graves, faisant croire à sa persistance ; c’étaient des fièvres pernicieuses, qui sont loin d’êtres rares à Ancône, mais qui, en cette année 1865, sous l’influence de la constitution cholérique, se manifestèrent sous cette dernière forme avec une fréquence inusitée. L’année suivante, en 1866, le choléra était aux portes de Civita-Vecchia parmi les ouvriers occupés à construire la ligne ferrée du littoral, et je remarquai également alors l’augmentation du nombre des pernicieuses cholériques dans notre garnison de cette ville.

Il semble donc qu’une constitution médicale spéciale favorise l’explosion des accès de ce genre, que cette constitution soit basée sur l’influence d’une épidémie cholérique ; venant de l’Inde, ou simplement sur l’élévation de température qui, dans nos pays, et particulièrement en Angleterre, fait éclater chaque année quelques cas de choléra nostras.

A ceux qui seraient tentés d’émettre l’opinion que la pernicieuse cholérique ne dépendrait que de cette dernière cause et ne se rattacherait pas étroitement aussi à l’influence toxique du sol, nous répondrions qu’à Rome la provenance des malades atteints d’accès cholériques prouvait avant tout l’origine miasmatique de leur affection. Tous ou presque tous provenaient en effet des quartiers les plus notoirement insalubres (I), et qui nous envoyaient le plus de pernicieuses de tout genre.

Bien que l’algidité soit un des symptômes de la fièvre cholérique, celle-ci diffère de la fièvre algide non-seulement

(1) Quartiers Salara, Bocca-della- Veritii, Saint-Jean décapité.

par les vomissements et la diarrhée qui en sont le caractère principal, mais encore par le faciès des malades ; au lieu de la physionomie pâle et tranquille des individus atteints de fièvre algide, ces derniers ont les yeux cernés, les orbites excavés, et la figure empreinte des souffrances que leur causent des crampes incessantes.

C’est généralement pendant le frisson de la fièvre intermittente, contrairement à ce qui a lieu pour l’algide, qu’éclate l’accès cholérique, signalé par des vomissements et desselles bilieuses dont la nature le rapproche ainsi du choléra nostras en le séparant du choléra Indien.

De tous les accès pernicieux, l’accès cholérique est celui qui a le moins de tendance à récidiver ; nous avons d’autant mieux acquis cette conviction, exprimée déjà par M. Maillot, que cette fièvre est une des moins graves parmi les pernicieuses, et que par conséquent on conserve un plus grand nombre de sujets atteints une première fois et chez lesquels la rechute pourrait se reproduire ; quand cette dernière a lieu, c’est généralement sous une autre forme, comateuse ou algide particulièrement.

Il y a cependant quelques exceptions à cette règle; et l’observation suivante est relative à un malade atteint, à trois semaines d’intervalle, de deux accès pernicieux cholériques ; il est vrai que, dans cet intervalle, le malade, sorti de l’hôpital, était retourné dans le quartier insalubre où il avait été frappé une première fois ; il y a eu plutôt deux in-

Itoxications consécutives qu’une véritable rechute, comme on l’entend pour les fièvres périodiques.

Observation XV. — Fièvre pernicieuse cholérique ; récidive, guérison. — Figi, grenadier au 59° de ligne, en llalie depuis cinq ans, a été aüeint en 18ül de lièvre rémittente.

Le 2 octobre 1864, il est apporté, de la caserne de la Bocca-della- Verità, dans le service que j’avais alors à l’hôpital Sainte-Thérèse (lit u° i I).

Il est atteint de vomissements, de diarrhée, de crampes, de relïoi-

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dissemenl, d’aphonie ; les urines sont supprimées, les yeux entourés d’un cercle bleuâtre, le pouls imperceptible ; ces symptômes ont débuté, dit le malade, au moment où il tremblait la fièvre. — Prescription : lavement avec 3 grammes de sulfate de quinine et 3 décigrammes de teinture d’opium, potion avec la grammes d’acétate d’ammoniaque; glace ad libitum.

Le soir même soulagement très-marqué ; peau encore fraîche, mais retour du pouls, de la miction, .suppression des vomissements.

Le lendemain, 3 août, on prescrit une solution de 8 décigrammes de sulfate de quinine, du thé et du bouillon.

Le S le malade se levait, et la convalescence était si rapide et si franche, que, sur ses instances, nous le laissions sortir le IG août suivant, quinze jours après son entrée.

Le 23 aoûl, un brancard rapportait dans la même salle (n° 16) le même malade atteint de symptômes identiques à ceux qui avaient motivé sa première entrée ; celte fois encore il venait de la caserne de la Boeca-della-Verilà.

Le même traitement fut appliqué avec un succès aussi complet qu’au premier accès, et, le 10 septembre suivant, F... était renvoyé en France en congé de convalescence.

G° Fièvre pernicieuse ictërique ( hémorrhagique , hématurxque , fièvre jaune

palustre).

Le domaine de cette forme pernicieuse est également restreint, mais dans un autre sens que celui de la pernicieuse cholérique.

La plupart des sujets atteints, au lieu de l’être au début de l’épidémie, le sont à son déclin ; ils ont antérieurement subi de nombreuses atteintes de fièvre, et en général sont arrivés à un degré avancé de cachexie.

Cette considération prouve déjà toute la différence qui sépare la pernicieuse ictérique des fièvres rémittentes simples, à forme bilieuse. De plus l’ictère survient au milieu d’un appareil de symptômes graves, qui indiquent une profonde altération du sang ; il s’accompagne souvent d’hémorrhagies parles muqueuses, de pétéchies, parfois de suppression d’urines, d’hématurie ; et l’affection arrive alors au

degrc décrit sous le nom de fièvre bilieuse grave, ou bilieuse hématurique des pays chauds.

C’est en effet ce degré maximum de la maladie qui a été observé par nos confrères de la marine, à Madagascar, à Mayotte (1), et surtout aux Antilles. La fièvre bilieuse hématurique a été particulièrement bien décrite par M. Barthélemy Benoît (2) ; on peut s’assurer que les sujets dont cet auteur nous rapporte les observations étaient tous d’anciens résidents, atteints de fièvres rebelles, et de la cachexie consécutive ; et cette règle est confirmée par les faits analogues recueillis sur d’autres théâtres d’affections palustres (3). C’est pourquoi à Rome les accès ictériques sont plus communs dans la population civile que dans la classe moins intoxiquée des étrangers; c’est pourquoi, dans la Bresse, Nepple a constaté sa fréquence plus marquée parmi les indigènes, tandis que les autres formes pernicieuses semblent au contraire menacer plus spécialement le nouveau 'venu.

Aussi, comme nous le disions plus haut, l’accès pernicieux ictérique apparaît-il surtout à l’époque de l’année où la cachexie est à son maximum, à la fin de la période des fièvres, en automne (4) ; ce fait a une grande valeur, car, en cette saison, la température a subi un abaissement trop considérable pour qu’on puisse invoquer son action

(1) Voir Dutroulau, loc. cit., fièvres bilieuses.

(2) Barthélemy Benoît, Fièvre bilieuse hématurique ( Archives de médecine i navale, t. IV).

(3) C’est ce que prouvent les observations citées par M. Dutroulau, p. 304 et 307 de son livre. C’est ce que prouvent les faits recueillis : 1° parM. Daullé à Madagascar, où « la pernicieuse ictérique ne frappe jamais d’emblée l’Eu* ropéen arrivant de France ou de la Réunion ; elle no paraît être que l’effet d'un impaludisme ancien (Dutroulau, loc. cit., p. 300); 2° par M. Thèse à Saint-Louis, «où les fièvres bilieuses frappent surtout les militaires qui ont plusieurs années de séjour sous le ciel tropical » [id., p. 312); 3° par les médecins de la Pointe-à-Pltre où « on appelle cette affection la fièvre jaune des acclimatés et des créoles » (idem, p. 31S).

(4) Cette forme figure en tête des fièvres automnales dans l’ouvrage do M. Hnspel (Maladies de l'Algérie, t. II, p. 201)*

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