C. EMPLOI IMMÉDIAT DU SULFATE DE QUININE
Dans les cas graves, le sulfate de quinine doit être prescrit avant toute autre médication; dans les rémittentes, il n’y a pas lieu à songer à rappeler d’abord les intermissions par l’emploi des saignées ou des évacuants. — Tolérance de l’estomac pour le sulfate de quinine.
Tel était notre mode habituel d’intervention, mais ces formules n’avaient rien de sacramentel pour nous, et dans nombre de circonstances il nous arrivait d’agir différemment et suivant un ordre en apparence tout opposé.
Quand par exemple nous voyions pour la première fois, à notre contre-visite, c’est-à-dire vers 3 ou 4 heures du soir, un malade qui, atteint de fièvre tierce ou quotidienne, devait avoir son accès le lendemain matin, nous n’avions plus le temps de songer à l’administration successive de deux médicaments, et, quelle que fût l’intensité du gastricisme à combattre, nous prescrivions d’emblée une dose suffisante de sulfate de quinine; dans ces cas l’indication était si nette, qu’il y aurait eu imprudence à ne pas la remplir immédiatement.
Nous agissions ainsi non-seulement dans les cas de fièvre intermittente; mais nous appliquions la même méthode aux fièvres rémittentes lorsque les malades ne nous arri-
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vaient que le soir, et qu’il fallait songer avant tout à réduire immédiatement la fièvre, et à prévenir les accidents graves qui pouvaient surgir jusqu’à notre visite du lendemain. Trop habitué à la marche de ces affections pour attendre une prétendue rémission avant d’agir, nous administrions immédiatement une dose de 8 décigrammes ou de 1 gramme de sulfate de quinine, et cela au moment où l’individu offrait les conditions les mieux caractérisées d’expansion fébrile, lar peau chaude, le pouls vibrant, la face vultueuse, les conjonctives injectées, en même temps que l’enduit blanchâtre de la langue, les nausées et parfois les vomissements semblaient inviter tout d’abord à l’emploi des évacuants; malgré cette indication apparente, nous renversions notre formule habituelle, donnions tout d’abord le spécifique, et remettions au lendemain matin, comme bien moins urgente, la prescription d’un vomitif.
Nous insistons sur cette manière de faire dans les rémittentes surtout, vu leur tendance à la perniciosité ; que de malades trouvés le matin dans le coma ou l’algidité, et qui, la veille, étaient entrés à l’hôpital à temps pour recevoir la dose de sulfate de quinine qui les eût préservés !
Nous y insistons d’autant plus que la plupart des auteurs ont cru devoir, en raison de l’opinion qu’ils se faisaient de la constitution de la fièvre rémittente, établir que cette affection, avant d’être justiciable du sulfate de quinine, devait être préalablement ramenée à l’intermittence qui, suivant eux, en était le point de départ (1) ; telle était la doctrine de deux éminents observateurs du siècle dernier, Pringle et Lind, qui dans les fièvres rémittentes employaient généralement soit les évacuants, soit la saignée avant d’administrer le quinquina. Tous deux insistent particulièrement sur l’influence des émissions sanguines dont le pre-
(1) Voir notre article sur la succession des formes, p. 151.
mier résultat serait de ramener h la périodicité les formes continues et rémittentes (1).
Nous ne nions nullement cette réduction du mouvement fébrile, devenant ainsi périodique de continu qu’il était, sous l’influence des émissions sanguines ; mais nous ne croyons pas à la nécessité de cette transformation préalable pour assurer l’action du sulfate de quinine. Nous croyons même qu’il y a péril, au moment où l’épidémie est à son maximum, à ne pas administrer immédiatement le spécifique au lieu de perdre son temps à chercher d’abord une rémission ou une intermission absolue qui ne sont nécessaires qu’aux yeux de ceux qui, dans ce médicament, ne voient qu’un antipériodique. Lind lui-même n’employait les saignées qu’avec une sage réserve (2), et Pringle ne les conseille que chez les malades jeunes et robustes ; « à Alger, dit M. Maillot, on ramène assez ordinairement les affections pseudo-continues à la rémittence ou à l’intermittence par les saignées, et alors on applique à coup sûr le traitement que réclame la nature de ces maladies ainsi mises à nu. Mais, dans des localités plus voisines des marais, et sous un ciel plus chaud, ces affections ne passent plus que rarement à la rémittence (3). » Aussi M. Maillot donnait-il d’emblée le sulfate de quinine dans toutes ces formes continues, sans attendre jamais, pour le faire, des signes de rémittence.
Telle est bien notre manière d’agir, et si l’intensité des phénomènes cérébraux et congestifs nous a parfois engagé
(1) « Les rémissions paraissent communément dès le début, surtout si la malade a été saigné à la première attaque. » (Pringle, loc. cit., cliap. iv, par. i.) » J’ai remarqué que la rémission vient plutôt, et est plus marquée après une hémorrhagie. » (Pringle, ici., ch. tv, p. 5.)
(2) « La saignée demande beaucoup de précaution dans les rémittentes des pays chauds, et la répétition en exige encore davantage. » (Lind, Essai etc. t. II, p. 3.)
(3) Maillot, loc. cit., p. 392.
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à faire immédiatement une application de sangsues à des malades atteints de fièvres rémittentes simples (1), ce n’était nullement dans la pensée de produire des intermissions favorables à l’administration du sulfate de quinine, puisque nous prescrivions simultanément celui-ci.
Dans ces cas urgents, où l’on administre le sulfate de quinine immédiatement, non-seulement sans émissions sanguines, mais sans évacuations préalables, on pourrait croire que ce médicament aggravera les symptômes d’irritation gastrique, et, par son contact, augmentera la congestion de la muqueuse gastro-intestinale.
Le plus gros reproche adressé à M. Maillot, alors qu’il fondait la thérapeutique rationnelle des fièvres d’Algérie, n’a-t-il pas été d’avoir placé une substance irritante, caustique même (2), au contact d’un estomac enflammé, dont Bailly venait de constater si fréquemment l’aspect rouge et même phlegmoneux(3). Personne aujourd’hui ne croit plus aux propriétés incendiaires du sulfate de quinine ; mais ce qu’on admet très-généralement, c’est la difficulté de tolérance de ce médicament. Il est certain que, chez les malades atteints d’anémie palustre, et livrés à toutes les perversions de sensibilité des dyspeptiques, l’estomac admet parfois difficilement le sulfate de quinine. On a dit qu’à plus forte raison il y aurait une difficulté analogue dans la fièvre rémittente, où l’état nauséeux est si prononcé quand préalablement on n’a pas administré un éméto-cathartique. Malgré ces menaces d’intolérance, nous avons maintes fois
(1) Nous prescrivions ces applications de sangsues soit aux tempes, soit aux apophyses mastoïdes ; telle est aussi, dans ces formes, la méthode des médecins anglais aux Indes. (Morehead, loc. cit., p. 110.)
(2) On sait que l’application du sulfate de quinine sur la peau privée de son épiderme produit une phlogose qui peut aller jusqu’à la gangrène, (llriquet, loc. cit., p. 2G5.)
(3) Voir Bailly, loc. cit., p. 155 et suiv.
constaté que le sulfate de quinine était parfaitement conservé et supporté par les malades, par ceux-là même chez lesquels nous avions vainement tenté de calmer d’abord les nausées par l’emploi de la glace, de l’eau gazeuse, ou des antispasmodiques.
Parfois même, non-seulement le sulfate de quinine est toléré, mais il modifie d’une manière avantageuse l’état saburral qui en faisait redouter l’administration immédiate ; les nausées diminuent, la langue redevient nette, et l’on peut se demander si l’action locale du sel sur la muqueuse n’a pas été surtout la contraction spasmodique des capillaires, d’où diminution de la congestion et du catarrhe.
Cette action du sulfate de quinine est d’une importance énorme; elle est trop peu connue, bien que sa réalité repose non-seulement sur ce que nous avons vu, mais sur les faits analogues constatés par MM. Laure (1), Guinier (2), Périer (3), auxquels on peut adjoindre les remarques de Mor-
(1) « La quinine est si peu irritante qu’elle fait cesser le vomissement le plus rebelle à tous les moyens; il arrive que l’estomac rejette invinciblement toute autre substauce que la quinine ; et, quand celle-ci ne passe pas, l’intolérance est absolue. (J. Laure, loc. cit., p. 21.)
(2) « Une chose bien remraquable, c’est la tolérance spéciale que présentent les fébricitants, lorsque le remède est bien indiqué. On dirait que cette lolérance se montre à la hauteur de la gravité du mal, et qu’elle dépasse les bornes ordinaires. Nous avons vu des malheureux, véritablement saturés de quinquina par la bouche, le rectum et la peau, présenter à peine les phénomènes physiologiques que des doses infiniment moindres ont coutume de produire dans l’état de santé ou môme dans les cas légers. » [Guinier, Essai de pathologie et de clinique médicale, 18GC, p. 122.)
(3) « Ces accidents (appareil fébrile intense, céphalalgie, vomissements bilieux, douleur épigastrique), d’une apparence phlegmasique qui a trompé beaucoup de médecins, cèdent au sulfate de quinine. Nous avons dû penser que nous avions souvent préparé ce résultat du sulfate de quinine par l’emploi des évacuants; cependant, soit dans la crainte d’arriver trop tard, soit dans le désir d’ûtre fixé sur la valeur particulière des éléments de notre traitement, il nous est arrivé souvent d’administrer l’antipériodique, sans préparation; et le succès a été encore rapide, souvent immédiat. » (Périor, Études complémentaires, etc., p. 129.)
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ton (1) et de Lind (2) sur la tolérance de l’estomac pour le quinquina lui-même ; les autopsies, laites parM. Briquet, prouvent également combien est peu irritant, pour la muqueuse digestive, le contact du sulfate de quinine (3).
Sydenham lui-même, qui certainement usait largement des méthodes antiphlogistique et évacuante, n’a-t-il pas conseillé de passer outre et de commencer, dans les cas urgents, par la médication spécifique, afin que l’affection ne se prolonge pas indéfiniment , et que le malade ne demeure pas sous l’imminence d’accidents pernicieux (4).
L’éther et le laudanum, associés au sulfate de quinine, en faciliteront du reste la tolérance dans la plupart des cas.