B. MÉDICATIONS ACCESSOIRES
Ici encore des moyens accessoires seconderont et assureront parfois l’action du spécifique. — Impuissance du traitement contre les pernicieuses solitaires devenues typhoïdes.
Quel que soit le mode d’administration du sulfate de quinine, il ne constitue pas à lui seul toute la médication des fièvres pernicieuses ; il est en outre, contre chacune d’elles, des moyens accessoires dont l’emploi est souvent indispensable pour assurer l’action du spécifique.
C’est ainsi que dans la comateuse inflammatoire, il est une médication tout aussi urgente, sinon plus urgente, que l’emploi du sulfate de quinine. On vous apporte un malade qui a perdu connaissance, qui est dans un état de résolution complète, dont le pouls est large, vibrant, la face congestionnée, la respiration sonore, presque stertoreuse. Vous aurez mille fois raison d’administrer à haute dose le sulfate de quinine, afin d’agir sur les suites de cet accès qui, soit par sa propre durée, soit par une aggravation paroxystique, deviendrait mortel ; mais, à côté de cette indication, s’en élève une autre plus actuelle, d’une importance plus immédiate; avant de conjurer les accidents futurs par le sulfate de quinine, il faut supprimer, et de suite s’il est possible, les accidents présents ; il faut combattre sans délai
menté sans succès en France: l’analyse a permis au reste de constater, dans ce liquide, l’absence de l’élément donné comme base essentielle de son action, l’acide quinique qui en outre est loin de jouir des vertus de la quinine. {Bulletin de thérapeutique, 1859, t. LVII, p. 176.)
(1) M. Ancelon, de Dieuze, rapporte un succès obtenu en faisant respirer une solution pulvérisée de sulfate de quinine à un malade qui ne pouvait supporter l’ingestion du médicament { Bulletin de thérapeutique, t. LXX, p. 187). 11 est inutile de dire combien peu il faudra compter sur une semblable méthode.
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cette violente congestion de l’encéphale et des méninges, congestion entraînant parfois, comme nous l’avons vu (1), des exsudations qui peuvent tuer rapidement le malade, ou amener des lésions chroniques presque irrémédiables.
Peut-on, en pareil cas, s’abstenir systématiquement d’émissions sanguines? Pour mon compte, malgré toute ma confiance dans le sulfate de quinine, que j’administrais immédiatement, je prescrivais en même temps une application de sangsues aux apophyses mastoïdes; je puis affirmer que cette méthode m’a toujours semblé abréger la durée de l’accès, que non-seulement j’ai pu lui attribuer un retour plus rapide des facultés intellectuelles, mais encore le calme des mouvements respiratoires dont l’agitation me faisait redouter un commencement d’asphyxie, mode habituel de terminaison de ces accès abandonnés à eux-mêmes (2).
Toujours, du reste, nous avons été très-modéré dans
(1) Voir Observations VII et VIII.
(2) M. Périer emploie également dans ces cas « les émissions sanguines, dont il ne faut pas se faire une règle, et qu’il est bon de réserver pour certains accidents concomitants, de nature à être prochainement funestes, tels que les congestions des organes les plus importants. » (Périer, loc. cit ., p. 130.) « J’ai banni d’une manière générale les déplétions sanguines, dit M. Durand, ne les réservant qu’à certains cas d’accès fortement congestifs, ordinairement céphaliques, où une rapide dérivation était urgente. » (Durand, de Lunel, loc. cit., p. 379.)
La saignée, dit M. Rufz de Lavison, est généralement proscrite du traitement des fièvres pernicieuses ; cependant plus d’une fois je n’ai pas eu à regretter de l'avoir pratiquée au début de quelques comateuses, surtout chez les individus robustes. Ce n’est pas la maladie, c'est l’individu qu’on saigne. (Maladies de la ville de Saint-Pierre (Martinique), in Archives de médecine navale, Juillet 1869, p. 45.)
Pour notre compte, malgré les conseils des médecins anglais qui ont pratiqué aux Indes (Morehead, loc. cit., p. 118), nous n’avons jamais employé, môme dans les formes comateuses, les saignées générales. « La pathologie générale de la fièvre paludéenne exclut, en principe, la saignée générale de son traitement; il n’en est pas de môme des saignées locales pratiquées par les sangsues et les ventouses; elles n’ont pas d’effet radical prononcé et s’attaquent directement aux congestions locales qui peuvent créer un danger pour la vie. » (Dutroulau, loc. cit., p. 250.)
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l’emploi de ces déplétions sanguines, les renouvelant bien rarement chez le môme sujet, nous bornant à une seule application de 1S à 20 sangsues, dont nous secondions l’action par l’emploi de révulsifs énergiques sur la peau et sur le gros intestin. C’est contre ces formes que les médecins anglais emploient fréquemment aux Indes les affusions froides prolongées (1).
Nous avions moins souvent recours aux sangsues dans les fièvres délirantes, mais ici nous employions, en même temps que le sulfate de quinine, un médicament auquel Lind attribuait de si merveilleux effets sur les fièvres intermittentes, l’opium (2). Je l’ai même fait prendre à haute dose, 30 et 40 centigrammes par jour, à deux individus chez lesquels le délire durait depuis plusieurs jours, malgré l’emploi du sulfate de quinine et des sangsues ; la guérison survint dans les deux cas (3).
La thérapeutique accessoire des fièvres algides est également fort importante ; elle l’est d’autant plus qu’ici le sulfate de quinine peut être soit ingéré, soit injecté dans le tissu cellulaire sans être absorbé. Cette difficulté d’absorption est sans doute le motif de la durée si longue de l’algidité qui, même dans les cas heureux, persiste habituellement plus longtemps que les autres phénomènes pernicieux. Il est probable que les doses successives de sulfate de quinine s’accumulent dans le tube digestif jusqu’au moment où le retour de la circulation et des mouvements nutritifs
(1) Morehead, loc. cit., p. 137.
(2) Lind administrait l’opium dans les fièvres intermittentes, non pas comme préventif de l’accès à venir, mais comme agissant immédiatement en abrégeant la période de froid, hâtant le mouvement d’expansion fébrile, et diminuant même la tendance à la cachexie : « Depuis que j’en ai fait usage, l’hydropisie et la jaunisse, suites ordinaires de ces fièvres, ont bien rarement attaqué mes malades. » (Lind, loc ■ cit., t. II, p. 204.)
(3) M. Durand de Luncl vante également l’opium contre les accès délirants (loc. cit., p. 342).
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leur permet d’être résorbées en bloc et d’agir au moment où reparaissent le pouls et la chaleur; ce moment sera hâté par l’emploi des boissons chaudes, des stimulants diffusibles,, de l’éther et surtout de l’acétate d’ammoniaque, par des frictions générales et des bains d’air chaud (1).
L’action immédiate du sulfate de quinine est plus problématique encore dans la forme cholérique, où le sel est rejeté par les vomissements et les évacuations, et ne peut être ainsi conservé en réserve pour le moment où reviendront la chaleur et la circulation. Aussi cette forme était la seule peutêtre où nous n’employions pas immédiatement l’antipériodique ; nous agissions comme contre le choléra, unissant à l’action des révulsifs et des stimulants l’usage de la glace à l'intérieur, des boissons gazeuses et de l’opium; et le sulfate de quinine était administré quelques heures après en lavements laudanisés, au moment où s’apaisaient les troubles gastro-intestinaux. Nous avons dit cependant plus haut que de toutes les pernicieuses comitées, la cholérique avait été celle qui nous avait semblé de beaucoup la plus bénigne, en sorte que nous nous demandons encore jusqu’à quel point la crise intestinale n’a pas été utile au malade, et rendu moins dangereux que dans toute autre forme ce retard de la médication spécifique.
Dans la pernicieuse ictérique enfin, où il semble que le miasme ait une action élective sur le foie et les reins, le calomel est employé avec avantage dès le début, et conjointement au sulfate de quinine; le perchlorure de fer, les acides minéraux doivent être administrés de bonne heure dans la prévision d’hémorrhagies redoutables. Un de nos
(1) Griesinger dit que les saignées ne paraissent guère utiles que dans les fièvres pernicieuses algides avec réplétion considérable de tout le système veineux et du cœur droit. (Griesinger, loc. cit., p. 7G.) Tout en reconnaissant l’intensité des congestions viscérales dans la fièvre algide, je redouterais l’emploi des saignées en raison de la petitesse du pouls, et de la tendance aux lipothymies.
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confrères de la marine résume ainsi la médication à suivre contre la bilieuse hématurique : Donner, pendant 2 jours,
2 à 3 grammes de calomel (dose assez énergique pour ne pas permettre l’action dynamique du médicament, et pour produire une purgation énergique) ; donner en môme temps 2 grammes de sulfate de quinine; le troisième jour commencer l’emploi du perchlorure de fer (1).
Gomme autres indications, M. Barthélemy Benoît cite lanécessité 1° : desantispasmodiques, de l’opium, de la glace, des vésicatoires pansés avec de la morphine pour combattre les vomissements; 2° des embrocations huileuses, opiacées, belladonées, des cataplasmes, des bains de siège contre la rachialgie lombaire due à l’hypérhémie congestive des reins; il est môme quelquefois utile d’appliquer alors sur la région lombaire quelques sangsues ou plutôt quelques ventouses scarifiées. M. Barthélemy Benoît, loin de redouter la salivation à la suite de l’administration du calomel, a toujours noté au contraire la coïncidence du changement de coloration des urines avec l’apparition de la stomatite, dont on a facilement raison du reste au moyen du chlorate de potasse (2).
Le traitement des formes pernicieuses solitaires nous donne la meilleure preuve que le sulfate de quinine n’agit pas comme antipériodique : son action est remarquable par son excessive rapidité sur la plus continue de ces formes, la subcontinue estivale, mais à la condition que cette affection soit prise à temps ; que de fois nous avons vu céder, en moins de 24 heures, un mouvement fébrile intense, accompagné de délire, de soubresauts des tendons, et déjà de l’état pulvérulent des fosses nasales ; malheureusement si la maladie est plus avancée et a pris entièrement le masque
fl) Tlialy, Essai sur la topographie médicale du haut Sénégal ( Archives de médecine navale, t. IV, 18G5, p. 591 et suivantes).
(2) Barthélemy, Benoît, De la fièvre bilieuse hématurique observée au Sénégal (Archives de médecine navale, mai 18G7, t. VII, p. 350).
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typhoïde, le médicament perd presque toute sa valeur. Ayant lu des observations de fièvres typhoïdes traitées à Paris avec succès par le sulfate de quinine, ayant nousmême essayé celte médication au Val-de- Grâce avant d’aller à Rome, nous espérions bien obtenir les meilleurs résultats de la médication qui nique en l’employant contre ces formes typhoïdes d’origine miasmatique; il n’en fut rien, et presque toujours elles marchèrent, avec une terrible rapidité, vers une terminaison funeste sans apparence du moindre amendement favorable. Torti avait noté déjà, et M. Maillot l’avait observé comme lui, l’inefficacité du quinquina ou de ses dérivés contre les pernicieuses solitaires, quand cette médication n’est pas employée dès le début (1).
Cette impuissance de la médication spécifique ne se manifestait pas seulement dans les cas où l’autopsie révélait une altération des plaques de Peyer; elle avait été également inutile chez des sujets qui n’offraient d’autres altérations que le ramollissement et la pigmentation spléniques comme dans les autres formes de fièvre pernicieuse.
Nous avons, dans ces cas si graves, essayé l’emploi de la digitale, et nous y avons renoncé, craignant la sidération qui se produit fréquemment dans cette subcontinue, et se traduit par l’algidité ; nous redoutions au même titre les saignées auxquelles semblait nous convier au début l’intensité du mouvement fébrile, et nous pouvons répéter avec M. Maillot « que les guérisons des pseudo-continues par les
(I) « Illicô ac celerrimè ab ipso primordio ad continuas acutas et malignas properaut cum maximo vitæ discrimine, quod impediri utplurimùm potest usu ejusdem corticis, si statim exhibeatur, secùs verô si protraliatur illius oblatio, et febris intérim æqualem essentialemve continuitatcm acquirat. » (Torti* loc^cit:, lib IV, cap. v.)Et plus loin : «Astbic si cortex non olïeratur statim, occasio prætervolat jacturâ irreparabile, » (Torti, li.b IV cap. v.) Voyez aussi Maillot, loc.cit., p. 392.
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« saignées sont aussi rares que les guérisons des fièvres « pernicieuses sans fébrifuges (1). »
Devant ces subcontinues estivales, arrivées à l’état typhoïde, le praticien est en somme presque aussi complètement désarmé que devant les formes les plus graves de la fièvre typhoïde de nos climats.
Dans la subcontinue automnale au contraire, quelle que soit la période àlaquelleen est arrivée l’affection, le quinquina et le sulfate de quinine constituent une médication essentiellement efficace ; nous avions recours à l’un et à l’autre de ces remèdes, réunion nécessitée par l’état de profonde anémie du malade dont le sulfate de quinine, administré seul, n’eût pu suffire à relever les forces ; le quinquina lui était adjoint sous forme de poudre, d’extrait, de vin, souvent mêlé au café qui est extrêmement utile dans cette forme pernicieuse.
3° Intoxication chronique.
Le sulfate de quinine peut agir encore contre les formes initiales de l’intoxica. tion chronique, contre l'anémie; mais dans la cachexie avancée son influence est le plus souvent nulle. — Le quinquina, les analeptiques, les acides doivent constituer la buse du traitement.
Nous avons établi, dans notre chapitre des Symptômes, l’influence heureuse des changements de climat et de saison sur la marche de l’intoxication chronique, dont les signes peuvent s’atténuer alors au point de disparaître complètement chez les individus qui n’en ont subi que le premier degré; il leur suffit, pour arriver à guérison, même sans quitter les pays à fièvres, du retour de l’hiver et du printemps pendant lesquels le sol cesse d'émettre ses dangereuses émanations.
A ce degré même, dans lequel il y a simplement anémie,
(l) Maillot, loc. cit., p. 383.
et où les principaux viscères n’ont pas encore subi d’altérations durables, le sulfate de quinine rend parfois des services aussi rapides et aussi incontestables que dans les formes aiguës de l’intoxication (1) ; on a cependant élevé bien des doutes sur son action contre l’anémie palustre ; on lui a même reproché l’aggravation des symptômes, et des malades en sont arrivés à le refuser, lui attribuant, comme nous l’avons dit, tous les accidents de l’intoxication chronique ; Torti et Lind nous apprennent qu’avant la découverte du sulfate de quinine, on adressait de semblables reproches au quinquina lui-même (2).
On peut, à bon droit, répéter aujourd’hui ce que Lind disait de ce dernier médicament : « La plupart des préjugés qu’on a contre lui n’ont, pour fondement que des observations imparfaites, et viennent seulement de ce qu’on ne sait pas distinguer l’effet du remède d’avec celui du mal (3). »
Mais il faut bien se rappeler, dans les cas où, en dehors de tout accès fébrile, on emploierait le sulfate de quinine contre l’anémie palustre, qu’ici encore les résultats doivent être évidents et rapides; sinon il faut suspendre cette médication. Aller plus loin, c’est fatiguerinutilement le malade, c’est le rendre réfractaire à l’action du sulfate de quinine, d’autant plus efficace qu’il a été moins fréquemment donné,
(Il Voir Périer, loc. cit., p. 140.
(2) La plupart des fièvres quartes, dit Torti, entraînent l’hydropisie si elles ne sont traitées par le quinquina; celui-ci au contraire guérit presque constamment et la fièvre et l’hydropisie ; et cependant si, une fois par hasard, malgré le quinquina l’hydropisie persiste ou augmente, c’est le médicament que vous accuserez! (Torti, /oc., cit., liv. I, ch. x.) « Pendant le dernier siège de la Havane, on condamna l’usage de cette écorce, parce que la jaunisse, i’hydropisie, les embarras et obstructions du foie succédaient * quelquefois à la fièvre domptée par son moyen... ces accidents n’étaient point l’effet du quinquina, mais avaient lieu parce que les malades continuaient à rester dans le mauvais air, et essuyaient ordinairement un trop grand nombre de paroxysmes. » (Lind, loc. cit., t. I, p. 239.)
(3) Lind, loc. cit., t. II, p. 144.