OBSERVATION IV
Fièvre quotidienne, pernicieuse, délirante.
Molard , chasseur au troisième régiment, âgé de vingt-quatre ans , brun , d'une forte constitution , très- !. usclé , en Afrique depuis quinze mois , n'ayant pas encore été malade, était, depuis quelques jours, à l'infirmerie régimentaire , pour des furoncles à la fesse gauche qui l'empêchaient de monter achevai. Indépendamment de ces furoncles, il était atteint, d'après ce que nous ont rapporté ses camarades , d'une fièvre quotidienne, dont les accès, revenant à huit heures du soir , étaient tellement courts qu'il les avait cachés aux officiers de santé du corps. Ces accès étaient suivis d'un accablement tel que le malade disait pouvoir à peine se tenir debout tous les matins ; il se gardait bien cependant de le déclarer au chirurgien de service , dans la crainte d'être mis à la diète. Les cinq premiers accès furent trèssimples ; mais au sixième il survint du délire , et ce fut pendant sa durée que le malade fut apporté à l'hôpital de Bone, le i5 mai i834, vers huit heures et demie du matin. Délire triste, peu bruyant, roulant sur des affaires domestiques , préoccupation de l'idée d'une mort prochaine: pouls peu développé^ langue lancéolée, rouge à son extrémité , couverte dans ses deux tiers postérieurs d'un enduit blanchâtre ; pression sur la fesse gauche arrachant des cris au malade. ( Saignée du bras, de douze onces , quarante sangsues à Vépigastre , vingt sangsues sur les furoncles -} vingt-quatre grains de suU
fate de quinine en potion, à prendre en trois fois, la première dose immédiatement après la saignée, et les deux dernières à une heure d'intervalle j limonade , diète) .
Tout fut fidèlement exécuté. A midi , même état a peu près ; toujours du délire \ pouls plus développé qu'avant la saignée. A trois heures , délire plus bruyant que le matin 5 vociférations continuelles-, peau très-chaude; pouls dur et fort; mouvemens convulsifs de la mâchoire inférieure ; grincemens de dents. Les piqûres de sangsues n'ont presque pas fourni de sang. {Saignée du pied qui ne donne pas moins de vingt-cinq onces , fomentations froides sur le front). A huit heures du soii\j sueur générale, très-abondante ; persistance du délire ; agitation extrême. (Vingt-quatre grains de sulfate de quinine en potion et prendre pendant la nuit).
16 matin, carpologie ; délire moins triste, moins bruyant; pouls analogue à celui de la veille , mais beaucoup plus petit 5 peau froide. (Diète, limonade, vingtquatre grains de sulfate de quinine ,• deux vèsicatoires aux cuisses , deux sinapismes aux jambes). Mort à dix, heures, vingt-six heures après son entrée à l'hôpitaL
OUVERTURE DU CADAVRE
(Cinq heures et demie après la mort) .
Tête. Injection vive et vermeille de la pie-mère i opacité de l'arachnoïde au niveau de plusieurs an fractuosités •, tissu cellulaire sous-arachnoïdien infiltré de sérosité lactescente. Congestion très-forte de !a substance
eérébrale ; lorsqu'on la coupe par tranches , et qu'on la comprime légèrement , le sang en sort comme en nappe ; plexus choroïdes rouges; sérosité sanguinolente dans les ventricules.
Moelle épinière, La pie-mère est très -finement injectée, d'un rouge vif: substance médullaire, dure, résistante j mais sans injection marquée. Nous aurons plus d'une fois encore occasion de voir le peu de dépendance, le peu de relation qui exisle ici entre l'injection des membranes et celle de la moelle elle-même.
Poitrine. Sommet du poumon droit hépatisé 5 adhérences molles entre la plèvre pulmonaire et costale du même côté. Poumon gauche, parfaitement sain. Cœur, dans l'état naturel ; surface interne de l'aorte et des veines caves , d'un beau blanc.
abdomen. Adhérences anciennes , très-minces , et très-lâches, de plusieurs anses intestinales. Ramollissement général , avec teinte grise , de la membrane muqueuse de l'estomac; rougeur pointillée , très-légère , dans le grand cul-de-sac. Dans toute l'étendue de l'intestin grêle , développement anormal des follicules isolés qui ont le volume d'un grain de millet: à quelques pouces au-dessus de la valvule iléo-cœcale , cinq ou six plaques pointillées, noires, sans saillie, présentant cet aspect qu'on a comparé avec justesse à celui d'une barbe fraîchement rasée. Gros intestin sain. Foie volumineux, jaunâtre , sec, cassant. Rate, un peu plus volumineuse que dans l'état naturel , ramollie à un point extrême , réduite en une bouillie de couleur lie de vin.
Le délire rouie sur des objets tristes ; il y a prévision d'une fin prochaine: cette attente de la mort est assez fréquente dans les fièvres pernicieuses, où elle est toujours d'un fâcheux augure. Le pouls n'a ni la dureté , ni l'accélération qu'il offre dans les méningites aiguës $ il n'a pas, non plus , la lenteur et l'ampleur de celui qui est propre aux congestions profondes de la pulpe cérébrale} il est enrayé. Aussi je me contente ; malgré l'imminence du danger, de prescrire une saignée de douze onces: sous l'influence de cette déplétion, il se fait une réaction plus franche, avec accélération et dureté du pouls, avec chaleur à la peau ; mais le délire augmente , et pour contenir cette réaction dans de justes limites, je fais une large saignée du pied. Cette nouvelle évacuation sanguine est suivie d'une détente générale , annoncée par une sueur abondante, phénomène, qui annonce le déclin de l'accès., et que je serais porté à regarder comme critique , sans la persistance du délire. L'apyrexie n'a pas lieu \ il n'y a qu'une rémission , suivie bientôt d'un paroxysme, malgré l'administration du sulfale de quinine à haute dose , et qui se termine rapidement par la mort, malgré les copieuses saignées qui ont été pratiquées avant son invasion.
Ici nous ouvrons la colonne vertébrale (1), et bien que, pendant la vie, il n'y ait eu ni rachialgie, ni convulsions autres que celles de la mâchoire inférieure, ni paralysie
(i)Pour ouvrir la colonne vertébrale, je me sers da rachitome à double scie de Chariïère : on sait quavec cet instrument il est à peu près impossible de blesser la moelle ou ses enveloppes.
DES FIÈVRES UXTERBIlTTEi^TES. 5û
des membres , nous trouvons dans la moelle épinière et ses enveloppes, une injection vive, vermeille, récente , et qui offre la plus grande analogie avec celle de l'encéphale* Le raptus violent qui s'est opéré dans ce dernier organe, s'est annoncé par le délire : à l'altération anatomique du cerveau a donc correspondu une altération fonctionnelle; là pas de doute, pas de contestation; mais, pour la moelle épinière , nous n avons rien d'aussi tranché ; nous n'aurions même plus de désordres physiologiques pour correspondre à sa lésion matérielle, si on se refusait à considérer comme tels et le froid et le tremblement du premier stade des accès. Mais quelle que soit l'explication qu'on veuille donner de ces altérations , toujours est-il qu'il faut en tenir note ; et si , dans la plupart de nos observations, sinon dans toutes, nous avons à cons- * tater leur présence, on sera bien obligé de leur accorder* un rôle essentiel, important, dans la production des phénomènes pathologiques , que l'on décrit sous le nom de fièvre intermittente.
En considérant les adhérences de la plèvre et celles du péritoine, la couleur et le ramollissement delà membrane muqueuse de l'estomac , le développement des follicules isolés , et les plaques pointillées de l'intestin grêle, on ne peut pas douter que cet homme n'ait eu , à une époque plus ou moins reculée, plusieurs affections graves, et entr'autres, une fièvre typhoïde.