OBSERVATION IX
Fièvre quotidienne ayec gastro-céphalite.
Prud'homme, soldat au 56% âgé de vingt-six ans, brun, sanguin, bien constitué, n'ayant pas encore été malade en Afrique, cantonné aux avant-postes, entra à l'hôpital de Bone le 10 juillet i834, le quatrième jour d'une fièvre quotidienne. Il était dans l'accès, lorsque je le vis dans l'après-midi, et il présentait les symptômes
suivans : face rouge et animée • céphalalgie violente; langue sèche, d'un rouge de sang 5 soif ardente ; envies de vomir; douleur à l'épigastre; peau brûlante, pouls plein, fort, dur^ très-accéléré ; anxiété extrême ; plaintes continuelles. ( Diète, limonade , saignée du bras, de dix-huit onces, quarante sangsues à Tépigastre. )
1 1 matin, l'accès de la veille dure encore ; il y a une rémission très-peu marquée, surtout dans les signes fournis par les voies digestives. [Diète, limonade, quarante sangsues à Tépigastre, vingt-quatre grains de sulfate de quinine à prendre de suite en potion. ) Il y a, pendant la journée, une décroissance rapide de tous les accidens.
12 matin, apyrexie. ( Seize grains de sulfate de quinine en potion, diète, limonade. ) Toute la journée se passe parfaitement bien : point de céphalalgie, point de soif; langue humide, large, rosée.
1 3 matin, le malade est dans un état si satisfaisant que je lui accorde un bouillon, et que je supprime le sulfate de quinine.
i4 matin, tous les symptômes observés le 10 et le 11 ont reparu : la fièvre est des plus violentes ; les signes de gastro-céphalite ont une telle intensité que je prescris une application de cinquante sangsues sur l'abdomen, et une de quarante sur le trajet des jugulaires. Amélioration sensible pendant la journée ; fièvre beaucoup moins forte.
1 5 matin, augmentation de la fièvre et de la soif -, peau chaude et sèche. [Diète, limonade, vingt-quatre grains, de sulfate de quinine en potion à prendre de
DES FIEVRES INTERMITTENTES. y/
suite.) Soir, même état. [Seize grains de sulfate de quinine. )
\6 matin, persistance à un haut degré de la fièvre et de la soif; exaspération de la céphalalgie. ( Trente sangsues au front, seize grains de sulfate de quinine, diète, limonade,)Le soir, céphalalgie moindre. (Seize grains de sulfate de quinine. )
17 matin, fièvre forte ; soif, rougeur du pourtour de la langue, qui est sèche et effilée. {Diète, limonade, quarante grains de sulfate de quinine à prendre en deux fois.) Dans l'après-midi, amélioration très-marquée; dans la soirée, continuation du mieux.
18 matin, apyrexie : langue humide, rosée et plate; pas de soif. {Diète, limonade, seize grains de sulfate de quinine. ) Le malade est bien toute îa journée, et marche dès ce jour vers une franche et rapide convalescence ; il sort dans les premiers jours du mois d'août.
Remarquez la hardiesse et la persévérance qui ont présidé à l'administration du sulfate de quinine, malgré les symptômes de gastro-entérite, malgré les apparences d'une affection continue. Un homme arrive au quatrième accès d'une fièvre quotidienne, avec les signes d'une violente gastro-céphalite : de larges déplétions sanguines sont pratiquées immédiatement, et cependant la fièvre persiste encore avec force à une heure où elle ne devrait plus exister. Faut-il se borner à combattre les irritations viscérales qui entretiennent cette réaction
circulatoire, ou bien, tout en remplissant cette indication, doit- on s'attacher aussi à prévenir un nouvel accès par l'administration du sulfate de quinine, malgré les symptômes actuels de gastro-entérite? Je prends le dernier parti, et, sous l'influence de cette médication, l'apyrexie s'établit promptement. Aurait-on obtenu ce résultat en se bornant aux déplétions sanguines ? Non. Il y aurait eu un accès; l'irritation déjà existante dans les viscères fût devenue plus élevée, plus fixe ; c'eût été un progrès vers la rémittence ou, la pseudo-continuité.
Le i3, à la visite du soir, le malade était encore parfaitement bien-, l'apyrexie durait depuis plus de quarante-huit heures ; on pouvait donc regarder la maladie comme terminée. Mais le 14 matin., les symptômes de gastro-céphalite ont reparu avec une intensité qui réclamé l'application de quatre-vingt-dix-sangsues. Cet homme avait- il fait un écart de régime , ou bien ce retour des accidens dépendait-il du bouillon que j'avais accordé trop tôt? Je ne sais. Toujours est-il qu'il ne manquait rien de ce qu'il faut pour caractériser une violente gastro-céphalite , et si je ne recourus qu'aux saignées capillaires, c'est que l'expérience m'avait appris que, dans les fièvres intermittentes des pays chauds, l'ouverture de la veine ne convient que pendant les premiers jours. Les sangsues donnèrent beaucoup de sang, et cette large déplétion locale amenda considérablement les accidens. La fièvre durait cependant encore le i5 matin, et rien n'avait pu faire reconnaître la veille une rémittence proprement dite. C'était de nouveau l'état que présentait le malade à son arrivée. Je pensai qu'ici,
on devait moins s'attacher à combattre i'iritation qu'à prévenir un accès , et c'est ce qui me fit donner le sultate de quinine le matin et le soir. Cette médication eut peu de prise sur la marche de la maladie, car, à la visite du 16 matin, la céphalalgie avait repris de l'intensité. Ce symptôme indiquait que, pendant la nuit, il y avait eu un paroxysme, et je le combattis par une application de trente sangsues au front. Me rappelant le début sous le type intermittent de cette affection, je persistai dans mon opinion sur sa véritable nature, malgré l'apparence toujours croissante de continuité qu'elle prenait, et je donnai dans la journée trente-deux grains de sulfate de quinine, sans pouvoir obtenir aucun résultat favorable. Aussi, ce fut comme en désespoir de cause, et pour tenter un dernier effort, que,, le 17 matin, je prescrivis encore quarante grains de ce médicament. Cette fois je fus plus heureux ; la fièvre déclina rapidement, et le 18 matin,, l'apyrexie était parfaite.
Je pense que le i5, le 16 et le 17, on ne put saisir aucune rémittence, parce que les accès s'entre-croisaient; que celui du i6> par exemple, était arrivé, avant que le trouble circulatoire déterminé par celui du 1 5 fût apaisé; avant que se fussent dissipées les congestions viscérales concomitantes. J'ajoute que c'est en prévenant l'accès du 17, qui était imminent , que le sulfate de quinine, administré à quarante grains , a imprimé à la maladie une solution que je commençais à ne plus espérer, habitué que j'étais à voir se terminer beaucoup plus vite les affections de cette nature.