‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 19 sur 94 · OBSERVATION XII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XII

Fièvre quotidienne, pernicieuse , délirante,

Daumet, soldat aux chasseurs d'Afrique, âgé de vingt 1 1 un ans , brun , fortement musclé , a été malade plusieurs fois pendant l'épidémie de i833; mais depuis plusieurs mois , il jouissait d'une santé excellente , lorsqu'il entra à l'hôpital de Bone , le 21 juin i834, dans l'après-midi , venant du camp, îe quatrième jour d'une fièvre quotidienne, dont les accès, bien distincts, bien francs, revenaient à dix heures du matin.

ïl était dans l'accès, lorsqu'il arriva vers deux heures : il présentait les symptômes d'une gastro-céphalite aiguë; céphalalgie frontale fort vive ; douleur à l'épigastre ; envies de vomir; langue rouge,, sèche-, soif inextinguible; pouls dur, accéléré ; peau brûlante ; agitation extrême. ( Saignée du bras, de douze onces , quarante sangsues à ïépigastre, diète, limonade).

Le 22, à cinq heures du matin , il existe un état à peu près apyrétique ; mais il y a toujours beaucoup de soif, et, me rappelant combien les symptômes de gastro-entérite étaient prononcés la veille, je pensai qu'il était prudent de ne pas donner le sulfate de quinine par la bouche. (Diète, limonade , un quart de lavement amylacé avec cinquante grains de sulfate de quinine).

Dans l'après-midi , les accidens que l'on remarquait la veille reparaissent avec la même intensité : le malade accuse même une céphalalgie plus violente. (Saignée du bras, de douze onces). A huit heures du soir, malgré celte nouvelle déplétion sanguine , éclate tout d'un coup un délire bruyant auquel succède bientôt un coma profond, que l'on combat en vain par l'application de quarante sangsues sur le trajet des jugulaires et de cataplasmes sinapisés aux extrémités inférieures. Mort à dix lieures du soir.

OUVERTURE DU CADAVRE

(Dix-huit heures après la mort.)

Tête. Injection tellement forte de la pie-mère que toute la surface extérieure du cerveau est d'un rouge éclatant : il n'y a pas cependant de sang épanché. Substance cérébrale dense , ferme , présentant à l'incision un sablé très-fin 5 le sang s'écoule comme en nappe des parties incisées; la substance grise est partout d'une couleur très-foncée. Sérosité sanguinolente dans les ventricules.

Moelle épinière. Membranes fortement injectées, d'un rouge vif 5 détachées et exposées au grand jour, elles pa-

raissent d'un rouge bien plus éclatant encore que lorsqu'elles étaient étendues sur la moelle. Substance médullaire elle-même très résistante, très injectée. Sérosité abondante accumulée à la partie inférieure du rachis.

Poitrine, Poumons et cœur sains.

Abdomen. L'estomac est énormément dilaté : ramollissement général de la membrane muqueuse , avec couleur brune du grand cul-de-sac , et teinte ardoisée de l'extrémité pylorique. Ce ramollissement ardoisé se prolonge jusque dans le duodénum. A trois pieds environ au-dessus de la valvule iléo-cœcaîe, une large tache rouge, formée par un pointillé très serré , sans ramollissement. Entre ce point et la valvule, huit à dix invaginations et une douzaine de lombries. Tout-à-fait à la partie inférieure de l'intestin grêle, dans la longueur de plusieurs pouces , reparait le pointillé rouge que nous avions trouvé plus haut; et de plus, ici la membrane est ramollie et d'une teinte grise. Le gros intestin est sain. Le foie est énorme, jaunâtre, peu consistant, contenant peu de sang. La rate , légèrement tuméfiée , ramollie , ressemble à une pâte de chocolat à l'eau.

Voilà encore un exemple de ces fièvres intermittentes qui , après plusieurs accès extrêmement simples , deviennent tout-à-cQup pernicieuses , et emportent les malades en quelques heures, sans que rien puisse faire prévoir cette marche tout-à-fait singulière. Cet homme avait été malade plusieurs fois l'année précédente -, mais

sa santé était parfaitement rétablie ; iï avait beaucoup d'embonpoint \ ses organes paraissaient n'avoir conservé aucune trace des affections antérieures, et cependant l'autopsie révèle de vastes et anciens désordres; car il faut considérer comme tels et le ramollissement de la membrane muqueuse de l'estomac , et la teinte brune du grand cul-de-sac , et la coloration ardoisée du duodénum. Remarquez ensuite cette rougeur pointillée de l'intestin grêle, que nous retrouvons encore coïncidant avec la répétition de quelques accès : supérieurement , cette injection est sans ramollissement. parce que la congestion s'est opérée sur une membrane saine ; plus bas , il y a ramollissement, parce que la membrane est malade depuis long-temps, ainsi que l'atteste sa nuance d'un gris foncé. Ce qu'il importe de bien peser surtout, c'est la vive et générale injection du centre cérébro-spinaL La substance grise et la substance blanche ont été , toutes deux , le siège de la congestion Ja plus intime : dans le développement des phénomènes morbides, il y a eu d'abord délire, ensuite coma. Ne pourrait-on pas admettre que le délire a été le signe de la congestion de la substance grise , tandis que le coma a révélé la congestion profonde de la substance blanche? En dehors des réflexions que cette observation fournit à l'histoire des fièvres intermittentes , elle vient augmenter le nombre de ces cas vraiment inconcevables où, malgré les plus grands désordres dans le tube digestif, la nutrition se fait parfaitement, et dans lesquels la santé paraît des plus florissantes.

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