‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 21 sur 94 · OBSERVATION XIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIV

Fièvre double-tierce , pernicieuse , comateuse.

Tessier , soldat au train des équipages , âgé de vingttrois ans , depuis peu en Afrique , bien constitué , et n'ayant jamais été malade , entra à l'hôpital de Bone le 6 mars i834, ^e quatrième jour d'une fièvre intermittente dont les accès étaient quotidiens , mais se présentaient de manière à caractériser une fièvre double-tierce; ils étaient beaucoup plus forts les jours pairs que les jours impairs. Il arriva tard , et je ne le vis que le 7, à la visite du matin. Le dernier accès avait été plus grave et plus long que les premiers : cependant, le 7 , le pouls était apyrétique ; il y avait une toux assez forte , et une céphalalgie légère. (Diète, eau gom., pot. gom., saignée du bras de quinze onces). Accès très-simple dans la journée.

8 matin, apyrexie (Diète, eau gom.pot. gom.). Dans la matinée, accès violent : symptômes de gastro-entérite tranchés; soif ardente; langue sèche , rouge; envies de vomir ; pouls dur et fréquent ; peau brûlante ; céphalalgie. (Quarante sangsues à Vépigastré).

9 matin, le malade est tranquille ; il ne reste des accidens graves de la veille qu'une soif assez vive,, et une langue saburrale. {Diète, eau gom., pot. gom., gargarisme acid.). La journée se passe sans fièvre.

10 matin , état des plus satisfaisans : calme parfait ; plus de soif, plus de céphalalgie. (Eau gom., pot. gom., garg. acid.) Retour d'un accès semblable à celui du 8. (Quarante sangsues à Tépigastre.)

il matin, fièvre forte, soif vive, enduit jaunâtre de la langue au centre, rougeur de ses bords,* rnétéorisme; deux ou trois selles liquides pendant la nuit. La maladie devenait des plus graves, malgré l'énergie du traitement antiphlogistique ; mais en considérant la marche qu'elle avait suivie jusqu'alors , et que , malgré la violence des accès précédens , il y avait toujours eu une intermission bien nette, je me décidai à donner le sulfatedequinine. [Diète , eau gommée , potion gommée, lavement émollient, seize grains de sulfate de quinine à prendre en deux fois, dans la matinée) . Il n'y a pas d'apyrexie; les symptômes restent à peu près les mêmes pendant toute la journée.

12 matin , le pouls est encore fébrile ; la langue s'est nettoyée, la soif est bien moins vive 5 malgré cette rémission, la céphalalgie persiste toujours à un haut degré. {Diète, eau gom., vingt sangsues aux tempes, vingt-quatre grains de sulfate de quinine en pilules , le malade ayant de la répugnance à prendre ce médicament en potion) . L'amélioration remarquée le matin se soutient et fait des progrès.

i3 matin, apyrexie ; quelques selles liquides pendant la nuit. (Diète, eau gom., lav. émoi., huit grains de sulfate de quinine). Point d'accès.

i4 matin, plus de fièvre, plus de soif, plus de céphalalgie , quatre selles pendant la nuit. {Diète, eau gom., lavement amjh, avec addition de quarante gouttes de laudanum). Dans l'après-midi, le malade est bien ; mais dans la soirée, il est pris d'un accès qui débute par des frissons violens.

DES F1ÈVBFS INTERMITTENTES. <^5

i5 matin, coma ; insensibilité absolue ; pouls plein, large , fréquent ; respiration courte , haute , difficile ,* ailes du nez dilatées; faciès pâle (Saignée de la temporale de douze onces, six sangsues en permanence, à renouveler de deux en deux heures ? en les appliquant alternativement au front, aux tempes , et aux apophyses mastoïdes; deux vésicatoires aux cuisses, deux sinapismes aux jambes; diète, eau gom.). A dix heures., le malade est sorti du coma ; il paraît comprendre ce qui se passe autour de lui, mais il ne peut articuler aucune parole, (Vingt-quatre grains de sulfate de quinine à prendre de suite). A trois heures après midi , le pouls est mou, tranquille; beaucoup détenteur dans la parole. (Seize grains de sulfate de quinine à prendre pendant la nuit; fomentations froides sur la tête).

16 matin, apyrexie parfaite ; intelligence nette; plus de soif, plus de céphalalgie ; pas de selles. (Diète, eau gom.), huit grains de sulfate de quinine). Point d'accès, point de malaise dans la journée. (Vingt-quatre grains de sulfate de quinine à prendre pendant la nuit).

Le sulfate de quinine fut continué encore pendant quelques jours , mais la fièvre intermittente fut décidément arrêtée après laccès du 1 5 : la diarrhée avait entièrement cessé, et la convalescence se faisait franchement, lorsque,le ao^il se forma dévastes escharres gangreneuses au sacrum , et un énorme dépôt sous les muscles larges du dos. La suppuration fut très abondante , et épuisa le malade qui mourût dans le plus grand marasme, le 28 avril , à six heures du soir. On observa , dans les derniers jours , du délire et une contracture du bras droit qui était fortement appliqué contre la poitrine.

g6 TRAITÉ

OUVERTURE DU CADAVRE

(Quatorze heures après la mort.)

Habitude extérieure. Marasme squelettique. Vastes foyers purulens sous les muscles larges du dos , et au pourtour de l'articulation coxo- fémorale droite. Le sacrum parait à nu au centre d'une large plaie , qui a vingt-deux pouces de circonférence; escharres gangreneuses dans différens points du corps.

Tête» Légère congestion des vaiss|§mx qui rampent à la surface des circonvolutions cérébrales. Cerveau présentant une injection sablée de la substance blanche , assez ferme. Cervelet mou.

Moelle épinière. Sérosité abondante accumulée à la partie inférieure du canal rachidien ; injection trèsfine, d'un rouge vif, de la pie-mère. La moelle est généralement ferme et résistante : la substance bîancbe ne parait pas injectée, tandis que la grise l'est d'une manière bien évidente^ ramollissement blanc, déliquescent de douze à quinze lignes au niveau des vertèbres dorsales.

Poitrine. Poumons sains. Le péricarde contient une grande quantité de sérosité : hypertrophie du ventricule gauche.

abdomen. L'estomac ne présente rien à noter. Trois lombrics dans l'intestin grêle. Le cœcum et le colon, dans toute leur étendue, sont d'un beau blanc, sans rougeur, sans ramollissement, sans ulcération, sans déve-

loppement des follicules. Le reclum est le siège d'une rougeur pointillée, très-serrée ; la rate est dans l'état naturel ; le foie, volumineux et gorgé de sang.

L'état peu grave dans lequel cet homme se présen ta à son arrivée m'en imposa. Je pensai qu'une déplétion sanguine suffirait pour dissiper les faibles restes d'irritation qui existaient encore, et l'accès qui survint pendant la journée était si simple, qu'il me confirma dans cette manière de voir. le fus donc bien surpris de la violence que les accidens eurent le 8 -, mais le 9 matin, je trouvai de nouveau le malade dans un état si tranquille, que je pensai que l'application de sangsues faite la veille avait entièrement arrêté la maladie : l'apyrexie, qui dura toute la journée du 9, tendait à le faire croire. Mais loin de là, la fièvre ne faisait que changer de type : de double- tierce, elle devenait tierce, et l'accès du 10 fut si intense, que la gastro-céphalite passait à l'état typhoïde. Malgré l'apparition de symptômes aussi graves, le sulfate de quinine est donné à haute dose, et il ramène l'apyrexie -, mais il est supprimé trop tôt, et le i5, jour paroxystique, un raptus violent s'établit vers l'encéphale, et jette le malade dans le coma le plus profond. Une médication active maîtrise une seconde fois les accidens, et tout annonçait un prochain rétablissement, lorsque la mort arriva d'une manière si malheureuse. Si un traitement mieux entendu avait arrêté les accès dès les premiers jours, nous n'aurions eu ni l'état

grave du 11, ni l'accès pernicieux du 14, ni les désordres consécutifs qui ont été mortels.

Cette observation est du nombre de celles qui ont fortement fixé mon attention sur la marche des fièvres intermittentes, et qui m'ont amené plus tard à donner le sulfate de quinine à très-haute dose dans tous les cas. Je pense qu'il est inutile de faire remarquer l'absence de toute altération dans le tube digestif, si l'on excepte la rougeur pointiilée du rectum ; c'est un fait qui n'a pas du passer inaperçu. Quant aux lésions trouvées dans l'axe cérébro-spinal, quarante-trois jours après le premier accès, je crois qu'elles sont propres à jeter quelque jour sur l'histoire des fièvres intermittentes. Je ne parle pas de celte injection sablée du cerveau, qui se rattache naturellement au délire des derniers jours, mais je vois des altérations liées aux accès violens qui ont marqué le début de la maladie, dans cette sérosité abondante que contient le rachis, dans cette rougeur de la piemère, dans cette injection profonde de la substance grise, dans ce ramollissement enfin de la moelle.

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