OBSERVATION XVII
Fièvre tierce devenue mortelle dans la période de froid.
Dupont, soldat au 60e, âgé de trente-deux ans, d'une bonne constitution, adonné à la boisson, a eu, en i83i, plusieurs atteintes de fièvre intermittente qui, toutes, ont cédé, en peu de jours, à un traitement forfsimple.
DES FIÈVRES INTERMITTENTES. I o5
Il entra , pour la quatrième fois 3 à l'hôpital militaire d'Ajaccio, le 1 4 janvier i8;>2., dans l'après-midi, le quatrième jour d'une fièvre tierce. Il était debout et causait avec ses camarades, lorsque je le vis au service du soir, vers trois heures : il dit qu'il a eu deux accès de fièvre, à un jour d'intervalle ; que ces accès ont été très faibles et n'ont duré que deux ou trois heures. Il n'éprouve aucun malaise une fois qu'ils sont terminés. Il s'est grisé le 12 , dans l'espérance de couper la fièvre : c'est une méthode de traitement fort répandue parmi les militaires. A son arrivée , le pouls et la peau sont dans l'état naturel 5 il n'y a pas de céphalalgie; la langue étant un peu lancéolée et rouge au pourtour, je pensai que l'origine des accès était une surexcitation légère de l'estomac, et je prescrivis une application de trente sangsues à têpigastre , dans" le but d'enlever les restes de l'irritation gastrique ? et de préparer , par là , l'administration du sulfate de quinine, pour le lendemain matin.
A onze heures du soir, froid , frissons, tremblemens. Mort à une heure du matin , sans douleur, sans délire, sans coma, sans convulsions, Les sangsues avaient donné peu de sang.
OUVERTURE DU CADAVRE
(Sept heures après la mort.)
Tête. Arachnoïde opaque-, lactescente, dans toute son étendue ; glandes de Pacchioni très multipliées 5 adhérences à la dure-mère, couche de sérosité gélatiniforme
infiltrée dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien. Substance cérébrale très-fortement injectée, ferme ; la moelle alongée est d'une consistance tout-à-fait extraordinaire. Substance grise du cervelet, très molle.
Poitrine. Poumons et cœur dans l'état naturel.
Abdomen. L'estomac est énormément distendu par des gaz et des liquides aqueux ; la membrane muqueuse, d'un gris roussâtre , est ramollie et épaissie dans toute son étendue. Il en est de même dans le duodénum : le reste de l'intestin ne présente rien à noter.
On chercherait peut-être inutilement un exemple plus frappant que celui-ci de la marche si insidieuse des fièvres intermittentes dans les pays marécageux. Voyez avec quelle rapidité la mort survient si contrairement à toute prévision ! Je n'étais en Corse que depuis peu de temps , lorsque ce cas si étrange se présenta à mon observation. Remarquez avec quelle méticuleuse précaution je me hâtais alors, sur les plus faibles indices , de combattre l'irritation gastrique la plus légère , et d'anéantir toute surexcitation avant d'administrer le sulfate de quinine. A cette époque , je croyais encore pouvoir rapporter une grande partie des fièvres intermittentes à la gastro-entérite : ce fait suffit pour le prouver. Mais des cas analogues à celui-ci ne tardèrent pas à me désabuser , sinon sur la nature de la maladie , du moins sur la nature du traitement. Je m'aperçus bientôt qu'il fallait surtout recourir au sulfate de quinine , que les
saignées n'étaient que le moyen- secondaire , qu'avant tout, c'était le retour des accès qu'il fallait prévenir, parce que , ce résultat obtenu, on maîtrisait facilement la gastro- entérite , si même elle ne se dissipait spontanément.
Cet homme mourut , comme le sujet de l'observation précédente , pendant le stade de froid : ce qui est beaucoup plus rare qu'on ne le pense communément. Quoique la mort ait été si imprévue , elle me parait néanmoins suffisamment expliquée par cette opacité générale de l'arachnoïde , par cette sérosité gélatiniforme infiltrant le tissu cellulaire sous-jacent, par ce ramollissement enfin de la membrane muqueuse gastrique , altérations évidemment chroniques^ et qui , ici encore, ont mis obstacle au développement d'une franche réaction.