OBSERVATION XVIII
Fièvre quotidienne , pernicieuse , algide.
Houblé , sergent à la légion étrangère , âgé de trenteneuf ans , brun , d'une constitution athlétique , faisant un abus continuel des boissons alcooliques , ayant eu l'année précédente une fièvre intermittente bénigne , entra à l'hôpital de Bone, le 3i mai i834, dans l'aprèsmidi, pendant le deuxième accès d'une fièvre quotidienne. Il offrait les symptômes suivans : peau chaude, pouls accéléré , avec un peu de dureté-, langue chargée
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au centre de mucosités blanchâtres , humectée , rouge sur les bords , et légèrement lancéolée, ayant absolument l'aspect qu'elle prend dans la fièvre muqueuse 5 soif vive 5 céphalalgie sus-orbitaire ; crampes extrêmement douloureuses dans les extrémités inférieures. [Diète , limonade , saignée du bras, de quinze onces , quarante sangsues à Tépigastre. )
ier juin , à six heures du matin , apyrexie 5 persistance de la céphalalgie et des crampes 5 langue plate , blanche, humide. [Diète, limonade, seize grains de sulfate de quinine à prendre de suite, trente sangsues au front.) Malgré cette médication assez énergique, retour de l'accès à l'heure accoutumée : les accidens sont à peu près ce qu'ils étaient la veille. {Fomentations froides sur la tête. )
2 juin matin, le malade se trouve bien 5 il n'accuse qu'un peu de faiblesse : les crampes , beaucoup moins fortes que les jours précédens , se font sentir encore de temps en temps. Voilà ce que le malade raconte , voici ce que j'observe : lenteur extrême du pouls , refroidissèment très grand des extrémités, moindre du torse décoloration des lèvres, pâleur de la langue , plus de soif. A l'ensemble de ces phénomènes , je reconnais que, malgré son état de quiétude , cet homme arrive à l'état que l'on a désigné sous le nom de fièvre algide. [Diète, vingt-quatre grains de sulfate de quinine , potion éthèrée , deux sinapismes aux jambes , deux vésicatoires aux cuisses. ) Dans l'après-midi, même état. ( Deux sinapismes aux pieds, deux vésicatoires aux bras, vingtquatre grains de sulfate de quinine. ) Vers dix heures
du soir , aucun changement ; point de réaction ; toujours la même sensation de bien-être ; toujours le même refroidissement général ; toujours la même lenteur de la circulation.
3 juin matin, refroidissement extrême : la peau donne à la main la sensation de froid que produit le contact du marbre ; la langue elle-même est refroidie ; le pouls a disparu : du reste, le malade se trouve toujours bien : et , à part cette aberration sur son état , l'intelligence est parfaitement conservée. (Diète, limonade, seize grains de suif ate de quinine , avec addition d'un gros d'éther] renouvellement des sinapismes aux pieds. ) Mort à onze heures du matin.
OUVERTURE DU CADAVRE
(Cinq heures après la mort.')
Tête. Congestion des vaisseaux de la périphérie de l'encéphale. Plaques d'un rouge vif à la partie supérieure de chaque hémisphère , dues à une fine injection de l'arachnoïde et de la pie-mère. Substance cérébrale présentant à la coupe une rougeur par points très rapprochés. Cervelet mou.
Moelle épinière. Sérosité abondante. Injection de la pie-mère , extrêmement fine et d'un rouge vermeil, surtout à partir de la huitième vertèbre dorsale. Substance médullaire elle-même fortement congestionnée , principalement la substance grise, qui est d'une couleur trèsfoncée. Ramollissement de plusieurs lignes à la fin de la portion cervicale de la moelle : ce ramollissement est
IIO TRAITE
blanc , et contraste avec la fermeté que Ton rencontre dans le reste de la moelle.
L'injection des membranes et celle de la moelle ne sont pas en rapport ; c'est-à-dire que les membranes sont bien plus injectées intérieurement que supérieurement, tandis qu'une disposition inverse se rencontre dans la substance médullaire elle-même.
Thorax. Poumons sains , crépitans : adhérences anciennes et filiformes de la plèvre gauche. Cœur flasque et décoloré ; sérosité dans le péricarde. L'aorte et les veines caves, ouvertes dans toute leur étendue, sont parfaitement blanches.
Abdomen. Ramollissement avec teinte grise de la membrane muqueuse de l'estomac , sans la moindre trace de rougeur , soit striée , soit pointillée , soit par plaques. Tout l'intestin grêle est d'un beau blanc , sans autres altérations que le développement de quelques follicules isolés, et une de ces plaques pointillées, dont l'aspect rappelle celui d'une barbe fraîchement rasée. Rien dans le gros intestin. Rate volumineuse, en bouillie, couleur lie-de-vin. Foie gorgé de sang.
Comme à des symptômes bénins succède ici tout-àcoup une affection mortelle ! comme les signes d'une légère irritation gastro-céphalique y font brusquement place à<Hin état algide ! Qu'est-ce donc que cet état algide ? car c'est la première fois que nous avons à le signaler dans nos observations. Qui le produit, et com-
ment s'annonce-t-il? Nous reviendrons plus tard sur ees questions. Notons bien toutefois ici l'injection si vive , si générale des membranes de la moelle épinière ; notons aussi le ramollissement circonscrit et l'injection générale de cette même moelle : et si ces circonstances se retrouvent dans des cas analogues , peut-être nous aideront-elles à la solution du problème.
L'injection du cerveau et de ses enveloppes est aussi prononcée ici que dans une foule cas où nous avons observé du délire ou du coma : pourquoi donc ici la conservation des facultés intellectuelles jusqu'à la mort ? Il y aurait donc dans l'état pathologique qui se révèle par le délire ou par le coma , autre chose qu'une hypérémie? C'est un fait vraiment étonnant que cette intégrité des facultés intellectuelles dans les fièvres aîgides , que cette absence de douleurs qui constitue même un sentiment de bien-être , lorsque cet état a été précédé de crampes , comme chez le sujet de cette observation. J'ai vu périr des hommes algides quelques instans après avoir répondu de la manière la plus lucide et la plus précise aux questions les plus diverses.