OBSERVATION XXXIV
Fièvte rémittente, pernicieuse, délirante.
Leblanc, âgé de vingt-trois ans , d'une bonne constitution, depuis peu de temps en Afrique, entra à l'hôpital d'Alger, le 17 novembre i833 , le dixième jour d'une fièvre rémittente avec gastro-broncho-céphalite. Je le vis dans l'après-midi, pendant le paroxysme. Le pouls était plein , dur , fréquent ; la peau chaude et sèche -, la céphalalgie assez forte 5 la soif très grande -, la langue lancéolée, d'un rouge vif sur les bords, chargée au centre de mucosités jaunâtres : depuis deux jours, quatre à six selles dans les vingt-quatre heures. Il y a un peu de rénitence dans la région iliaque droite; mais la pression ne développe de la douleur dans aucun point de l'abdomen. Toux sèche et revenant fréquemment par quintes : le thorax résonne parfaitement bien , l'air pénètre dans toute l'étendue des poumons ; un peu de râle, sibilant. Ces symptômes ne conservaient pas toute la journée la même acuité ; ils s'amendaient considérablement pendant la nuit ij et, tous les matins , le malade se
trouvait beaucoup mieux ; mais chaque jour, vers midi, les accidens s'exaspéraient de nouveau. D'abord le retour de ces exaspérations périodiques s'accompagnait de frissons-, mais, depuis le i/j., le paroxysme, bien que manifeste encore , n'avait plus de période de froid. {Diète -, eau gommeuse, saignée du bras de quinze onces, trente sangsues à Cépigastre.)
1 8 matin , la fièvre a beaucoup diminué ; le pouls est encore fréquent, mais il est mou et ondulant j la peau est moite, il y a eu une sueur abondante : la toux seule persiste au même degré; point de selles pendant la nuit. (Diète, eau gommée , seize grains de sulfate de quinine, à prendre en deux fois , trente sangsues sous les clavicules.) Dans l'après-midi, paroxysme annoncé par le retour de la céphalalgie, par l'augmentation de la soif, de la chaleur de la peau, de l'accélération du pouls : la langue s'est de nouveau gastrilée : mais tous ces symptômes sont bien moins prononcés que la veille.
19 matin , un peu de sommeil pendant la nuit : rémission des plus marquées, tendance manifeste à l'apyrexie. (Diète , eau gommée , huit grains de sulfate de quinine.) Recrudescence des symptômes dans l'après-midi;, cependant, à trois heures, le paroxysme ne paraissait pas devoir être plus grave que le précédent , mais les accidens marchent rapidement , et le délire éclate dans la nuit.
20 matin , le malade est assis sur son lit ; il s'est habillé, il veut partir, il parle de son pays et du désir qu'il a de le revoir. Le danger était pressant , l'indication simple; il fallait combattre les accidens actuels et préve-
nir le retour d'un nouveau paroxysme. ( Diète, eau crommée, trente sangsues aux tempes» ) A dix heures du matin , délire moindre. ( Trente sangsues au front , quarante grains de sulfate de quinine , à prendre en quatre fois de demi-heure en demi-heure. ) A trois heures après-midi , coma des plus profonds, trismus, résolution des membres. ( Deux vésicatoires aux cuisses 9 deux sinapismes aux jambes. ) Mort à minuit et demi.
OUVERTURE DU CADAVRE
(Quatre heures après la mort ).
Tête. Sérosité abondante. A la partie moyenne et supérieure de l'hémisphère gauche , l'arachnoïde offre une plaque d'un rouge foncé de la large^ de la main : toute la pie-mère est vivement injectée. Substance cérébrale, fortement congestionnée et ferme ; le lobe gauche l'est plus que le droit; sérosité sanguinolente dans les ventricules; plexus choroïdes rouges; vaisseaux des corps striés très-volumineux.
Poitrine. Poumons crépitans; adhérences légères et anciennes au sommet du poumon droit. Trachée artère et premières divisions bronchiques rougeâtres. Cœur flasque.
Abdomen, La membrane muqueuse de l'estomac, d'un gris foncé , est ramollie dans toute son étendue : elle offre dans plusieurs points, et surtout vers le pylore , une rougeur termcilie , poiotiilée , et quelques stries ,
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traces évidentes d'un travail inflammatoire récent. L'intestin grêle ne présente rien d'anormal jusqu'à environ deux pieds au-dessus de la valvule iléo-cœcale : là commencent à se montrer des ulcérations, au nombre de vingt-cinq à trente , à bords d'un rouge violacé , sans plaques gaufrées , sans développement des follicules isolés, sans rougeur environnante. Le gros intestin, à l'intérieur , est d'une teinte ardoisée : sur ce fond uniforme tranchent,, dans le colon, quelques plaques noires, vestiges d'une colite antérieure , et , dans le cœcum , une rougeur vermeille pointillée. Rate volumineuse , réduite en bouillie, couleur lie-de-vin. Foie décoloré, ayant peu de consistance.
Cette obseWation est remarquable en ce sens que chaque désordre physiologique trouve son altération anatomique propre , spéciale : il n'est pas jusqu'à la légère diarrhée des derniers jours qui ne soit expliquée par la rougeur pointillée du cœcum -, et si , dans plus d'une occasion , nous avons eu peine à nous rendre compte de la manière dont la mort était arrivée , il n'en est pas de même ici. Cet homme a évidemment succombé à une congestion cérébrale des plus intenses, révélée pendant la vie par le délire d'abord , et ensuite par le coma , attestée après la mort par la vive injection du cerveau et de ses membranes , par la présence d'une sérosité sanguinolente dans les ventricules.
Ce fait est de nature, ce me semble , à mettre en garde
DFS FIÈVRES INTERMITTENTES. 157
contre l'imminence toujours pendante d'un paroxysme pernicieux 5 car rien , dans les symptômes du 18 , pas plus que dans letat du malade à son arrivée , ne pouvait faire pressentir l'explosion des accidens qui ont si rapidement amené la mort. Devait-on penser qu'une affection qui, bien que non traitée, durait cependant depuis dix jours, avec des phénomènes peu graves, allait s'exaspérer si violemment, alors qu'on lui opposait des moyens rationnels ? Non, sans doute, et pourtant nous avons eu souvent l'occasion de faire cette remarque.
On voit ici encore la rémittence , si nettement exprimée au début, devenir, dans les derniers jours, moins évidente , moins facilement saisissabîe ; la maladie tend à prendre une marche continue. Supposez, en effet, un degré de plus dans la réaction vasculaire ; que la fièvre ne décline pas assez fortement dans la matinée , pour que cet état de calme contraste avec le retour périodique des exaspérations observées dans l'après-midi , et il vous sera impossible , d'après les symptômes , de saisir la véritable nature d'une affection devenue ainsi secondairement continue; vous n'aurez, pour échapper à l'erreur, que les signes commémoratifs. Mais c'est anticiper sur l'histoire des fièvres pseudo-continues que nous examinerons dans le chapitre suivant»
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