‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 48 sur 94 · OBSERVATION XL · texte numérisé non relu

OBSERVATION XL

Fièvre pernicieuse, délirante, pseudo-continue. — Gastro-entérite aiguë; six jours d'invasion à l'entrée; rémission le septième jour matin ; paroxysme délirant vers midi. Mort.

Renoult , soldat au bataillon des ouvriers d'administration , âgé de vingt-cinq ans , n'ayant pas encore été malade , entra à l'hôpital de Bone, le 28 juillet, le sixième jour d'une gastro-entérite aiguë contractée au camp. Je le vis vers trois heures après-midi 5 il offrait les symptômes suivans : langue couverte d'une couche épaisse de mucosités jaunâtres et d'un rouge vif sur les bords, soif extrême, vomissemens fréquens de matières bilieuses , épigastre douloureux à la pression , peau sèche, aride et brûlante ,• pouls dur, raide, fréquent. Il n'y avait rien du côté de la tète qu'un peu de céphalalgie 5 rien du côté de la poitrine. Ces accidens n'avaient présenté aucune rémission. (Diète, limonade, cinquante sangsues à ï épigastre.)

A huit heures du soir , malgré l'écoulement considérable du sang , il n'y a aucun amendement. ( Quarante sangsues disséminées sur T abdomen. )

iQ matin , la violente réaction observée ia veille est presque entièrement tombée -, le pouls est devenu souole , quoique encore un peu accéléré ^ il y a eu de la sueur , et la peau est douce au toucher ; la langue a toujours son enduit jaunâtre , mais la soif est très modérée. ( Diète , limonade , vingt-quatre grains de sulfate de quinine en potion, à prendre de suite.)

Vers midi , frissons prolongés ; une heure après, délire 5 à trois heures , mort.

OUVERTURE DU CADAVRE-

(Trois heures et demie après la mort. )

Tête. Opacité de l'arachnoïde , dans l'intervalle de plusieurs circonvolutions; vive injection de la pie-mère. Le cerveau dense , ferme , est fortement congestionné ; sérosité rougeàtre dans les ventricules, plexus choroïdes d'un rouge foncé. Cervelet également très injecté.

Moelle épiniere. Injection fine et vermeille de la piemère; substance médullaire généralement injectée, ferme et dense comme celle du cerveau.

Poitrine. Poumons sains. Hypertrophie des parois du ventricule gauche qui sont rouges et fermes à l'incision.

Âbdomen.l^dL membrane muqueuse de l'estomac offre, sur un fond gris-foncé , un pointillé rouge , à points très séparés, dans toute son étendue : ramollie dans sa totalité , elle s'enlève par le plus léger grattage de l'ongle. Ce ramollissement avec teinte grise existe dans toute

la longueur de l'intestin grêle, mais il n'y a pas de rougeur pointillée; à la partie inférieure , on observe quelques traces d'anciennes plaques gaufrées. Le gros intestin est d'une couleur ardoisée 5 les follicules y sont généralement malades -, les uns sont tuméfiés ; les autres, déprimés , représentent de petites taches blanches circulaires , offrant un point noir à leur centre. La rate est tuméfiée, ramollie , couleur lie-de-vin -, le foie gorgé de

Dans les observations précédentes, nous avons vu l'analogie des fièvres pseudo-continues avec les intermittentes se révéler par le coma ; ici , c'est par le délire. C'est une variété de forme , mais non de nature -, et la similitude n'en est que plus complète. Si nous rapportions toutes les observations que nous avons recueillies, si nous les réunissions à celles que la science possède sur ce point , nous trouverions dans les affections dont nous parlons , aussi bien que dans les fièvres intermittentes , toutes les nuances , toutes les variétés de fièvres pernicieuses , et nous aurions des fièvres pseudo-continues cholérique, ictérique, pneumonique , etc.

En analysant la marche de cette maladie , vous voyez d'abord une gastro-entérite aiguë qui dure depuis six jours sans qu'on ait pu saisir ces phénomènes particuliers qui dénotent une fièvre rémittente. Pendant six jours aussi tout parait se concentrer dans la membrane muqueuse gastro-intestinale ; l'inflammation de l'estomac est si violente , qu'elle absorbe et masque les symptômes qui partent des autres appareils. Une large de'plétion

sanguine fait promptement baisser L'intensité de cette phlegmasie; la réaction circulatoire tombe même si vite et si forj, qu'on est conduit à diagnostiquer une affection périodique, et qu'on trouve dans cette marche l'indication d'administrer le sulfate de quinine ; mais voilà que tout-à-coup la maladie devient mortelle. Notez bien, toutefois ; que ce n'est pas par la gastro-entérite que la mort arrive, c'est par un paroxysme pernicieux qui congestionne violemment l'encéphale à la manière des accès et des paroxysmes des rémittentes. Gomme dans ces derniers cas, cette congestion s'annonce ici pendant la vie par le délire , et laisse dans le cadavre ses traces ordinaires , c'est-à-dire, une vive injection des grands centres nerveux. Je ferai observer, comme une remarque importante , l'apparition bien nette , bien distincte , de ces frissons qui ont marqué le début du dernier paroxysme : jusque là le malade ne les avait pas perçus; c'était donc une fièvre pseudo-continue dont Les saignées, en modérant la réaction circulatoire,, faisaient une fièvre rémittente 5 c'est-à-dire que, l'irritation de l'estomac étant moindre , la pyrexie n'était plus entretenue d'une manière aussi soutenue que pendant les jours précédens , et sa violence ne masquait plus l'invasion des paroxysmes. Si cet homme n'eût pas succombé aussi vite \ et que de nouvelles saignées eussent encore amendé la gastro-entérite , la fièvre rémittente eut pu, à son tour , passer au type intermittent.

Bien plus, si l'on avait détruit entièrement l'irritation de l'estomac, la fièvre intermittente eût pu être tout-àfait simple.

OUSERVATIOIV XLÏ.

Fièvre pseudo-continue avec gastro-céphalite. Trois jours a" invasion à ï entrée ; mort le cinquième , sans coma , sans délire.

Jean, soldat au 10e léger, âgé de trente-deux ans , fort, bien constitué, d'un tempérament sanguin, entra à l'hôpital d'Alger, le 22 mars i833 , le troisième jour d'une gastro-céphalite aiguë. Cet homme avait eu , en 1832,, une fièvre intermittente , à la suite de laquelle il avait conservé un teint jaunâtre. La nutrition cependant n'avait pas souffert chez lui , et son embonpoint était plus qu'ordinaire. Lorsque je le vis à trois heures aprèsmidi, peu de temps après son arrivée, il avait le pouls plein, dur, fréquent , la peau brûlante , la langue d'un rouge de sang au pourtour et à l'extrémité , chargée au centre de mucosités jaunâtres. Vomissemens fréquens de matières bilieuses , point de douleur à l'épigastre , violente céphalalgie sus-orbitaire. Cet état durait depuis trois jours : la fièvre , disait le malade , n'était, dans aucun moment, ni plus forte, ni plus faible; c'était ce que les soldats appellent en Afrique une fièvre chaude , réservant la dénomination de fièvre froide pour les fièvres intermittentes. {Diète, limonade , saignée du bras de vingt-quatre onces , quarante sangsues à Tépigastre. )

23 matin, amélioration très marquée 5 la fièvre est beaucoup moins forte 5 les vomissemens sont devenus rares. ( Diète, limonade, cataplasme à tépigastre.)

A la visite du soir , recrudescence de tous les symptômes. La fièvre cependant n'est pas aussi violente que

la veille à la même heure , mais la douleur de tête l'est autant ; et, bien qu'il n'y ait ni délire , ni coma , je fais pratiquer une nouvelle saignée de quinze onces j je prescris en même temps une potion de trente grains de sulfate de quinine r à prendre pendant la nuit. Cette potion est entièrement vomie.

24 ? à la visite du matin (sept heures), les signes de gastro-entérite ont encore la même intensité ; la soif est ardente; la céphalalgie a presque totalement cédé. ( Diète , limonade 3 quarante sangsues sur T abdomen, un quart de lavement avec quatre-vingts grains de sulfate de quinine. )

Le calme s'établit peu à peu pendant la journée; le soir j, vers dix heures , la fièvre était presque nulle ; il y avait eu une sueur copieuse. ( Vingt-quatre grains de sulfate de quinine à prendre le lendemain des le mâtiné) Mais il y eut pendant la nuit un nouveau paroxysme , et le malade mourut à huit heures du matin sans avoir été dans le coma , sans avoir déliré .

OUVERTURE DU CADAVRE

(Huit heures après la mort.)

Tête. Congestion des vaisseaux de la périphérie de l'encéphale. A la partie antérieure des lobes cérébraux , de chaque côté , l'arachnoïde présente , dans l'étendue d'une pièce de deux francs , une plaque d'un rouge vif. La substance cérébrale , dense et ferme ? est légèrement injectée ; les ventricules contiennent un peu de sérosité.

Thorax. Poumons sains et crépitans 5 adhérences anciennes. Cœur dans l'état naturel,

Abdomen. L'estomac, volumineux, distendu par des gaz , contient une grande quantité de matières verdàtres, analogues à celles des vomissemens.La membrane muqueuse , épaissie , d'un gris sale . généralement ramollie,, offre, dans toute son étendue, une injection rouge pointillée très serrée. Ce pointillé existe dans presque toute la longueur du tube digestif. Les follicules isolés sont malades dans les petits et les gros intestins : dans les premiers , ils sont tuméfiés, et font une saillie de la grosseur d'une tète d'épingle ; dans les seconds, au lieu d'être saillans , ils sont déprimés -, ce sont autant de petites plaques circulaires et blanchâtres. Le ccecum est d'un rouge pointillé plus serré , plus vif encore que celui de l'intestin grêle. Le colon et le rectum ne participent plus à cette coloration • on n'y remarque d'autre lésion qu'une tache noirâtre , bien circonscrite , de la largeur d'une pièce de vingt sous , et qui est sans doute la trace anatomique d'une maladie antérieure.

Cette affection, qui paraissait si évidemment continue au début , n'était cependant au fond qu'une fièvre de nature intermittente : car , pour quiconque a pratiqué dans les pays marécageux , le mieux observé le 1 3 matin , après les larges saignées de la veille ? sera bien certainement une rémittence , et la recrudescence violente des symptômes dans l'après-midi, sera manifestement l'indice d'un paroxysme. Aussi , après ce balancement dans les phénomènes morbides , le sulfate de quinine nous parut indiqué, et il fut administré pendant la nuit

du 23 au 24 ? dans le but de prévenir le paroxysme probable du 25. Mais malheureusement ce médicament fut rejeté , et , malgré une seconde et copieuse saignée , la gastro-entérite persista avec intensité. Cependant une large application de sangsues sur l'abdomen et l'administration, par le rectum, du sulfate de quinine, avaient amené une très grande amélioration, et semblaient avoir conjuré tous lesaccideiis, lorsque le paroxysme, qui avait tardé de plusieurs heures , revint pendant la nuit, et emporta le malade d'une manière si soudaine et si inexplicable. Car je ne puis me rendre compte de cette mort; alors je l'attribuai à la douleur,, à la violente perturbation apportée dans toute l'économie par cette vaste injection de la muqueuse digestive , par les irradiations sympathiques de cette membrane dans les autres systèmes 5 mais aujourd'hui cette explication me paraît bien peu satisfaisante ; et , bien que je fasse une large part à cette congestion générale opérée sur un tissu chroniquement malade , je n'y puis voir la ^cause nécessaire de la mort 5 il m'est impossible de trouver là le rapport de cause à effet.

Il est sans doute une foule de cas où la mort arrive par le cerveau , et dans lesquels les lésions de ce viscère ne sont pas plus prononcées que dans celui que nous venons de rapporter; mais, pendant la vie, on observe des symptômes qui nous ont manqué ici. Ce fait est du nombre de ceux dont les lois nous échappent. L'observation suivante nous présentera une marche encore plus rapidement funeste, et donnera lieu aux mêmes réflexions.

188 TRAITÉ ;i.

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