‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 52 sur 94 · OBSERVATION XLV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XLV

Fièvre pernicieuse ictérique, algide , pseudo-continue. — Duodénite aiguë. Quatre jours d'invasion à Ventrée^ paroxysme algide le septième. Mort,

Dolmasch, sergent à la légion étrangère, âgé de vingtsix ans, d'un tempérament bilioso-sanguin , entra à l'hôpital de Bone, le 20 août 1 834 •> ^e quatrième jour

d'une duodénite aiguë avec ictère. La veille encore , quoique déjà malade et ayant une fièvre assez forte , il était de service à l'hôpital même ; il avait eu, quelque temps auparavant , une fièvre intermittente peu grave» A son arrivée , les symptômes inflammatoires étaient très modérés : fièvre peu forte , langue rouge au pourtour et à la pointe, couverte, au centre, de mucosités jaunâtres, comme dans la fièvre bilieuse ;■ soif assez vive, point d'envies de vomir f peau chaude , sèche , fortement colorée en jaune. ( Diète, limonade, potion gommée , 'vingt sangsues à Tépigastre. )

21 matin, fièvre intense, céphalalgie violente, ictère bien plus foncé encore que la veille. (Diète, limonade v saignée du bras de douze onces , vingt-quatre grains de sulfate de quinine en potion. ) Rien à noter dans la journée.

22 matin , amélioration sensible ; fièvre beaucoup moins forte , plus de céphalalgie , aspect de la langue toujours le même. ( Diète , limonade , vingt-quatre grains de sulfate de quinine. )A la visite du soir, retour de la céphalalgie, fièvre plus grande que le matin. ( Trente sangsues au front. )

a3 matin , beaucoup de mieux, rémission aussi tranchée que la veille , à la même heure. ( Diète, limonade, vingt-quatre grains de sulfate de quinine. )

Vers trois heures après midi je trouvai ce malade dans un état algide caractérisé par un froid général non perçu, par la pâleur de la langue et des lèvres, par la petitesse du pouls, parla rareté des pulsations. Je causai avec lui pendant plusieurs minutes 5 l'intelligence me parut en-

tièrement conservée, une demi-heure après il était mort. On n'avait pas même eu le temps d'exécuter les prescriptions que j'avais faites.

OUVERTURE DU CADAVRE

( Vingt-trois heures après la mort. )

Tête. Les vaisseaux qui rampent à la surface des circonvolutions ne sont pas injectés, comme dans la plupart des autres cas : l'arachnoïde , légèrement jaunâtre , est cependant encore transparente. La substance du cerveau , très faiblement injectée , et d'une teinte jaunâtre , a la consistance ordinaire.

Moelle èpiniere. Les enveloppes de la moelle épinière sont aussi d'une teinte jaune ; la pie-mère est injectée , la substance médullaire offre la même coloration que les membranes ; du reste, elle ne parait pas altérée.

Thorax. Poumons sains. Cœur flasque , présentant la même altération de couleur que tous les autres organes.

Abdomen, La membrane muqueuse de l'estomac est épaissie, noirâtre, jamollie , boursoufflée dans toute son étendue. Ces altérations existent dans le duodénum, mais elles y sont moins prononcées. Dans le reste de l'intestin grêle qui est ramolli , il n'y a d'autre altération de couleur qu'une teinte jaunâtre 5 nulle part de plaques gaufrées, soit anciennes, soit récentes 5 au voisinage de la valvule iléo-cœcale, développement anormal d'un grand nombre de follicules isolés. Dans le gros intestin , ramollissement général de la muqueuse avec teinte jaune ; une large plaque noirâtre dans le colon transverse. Foie

volumineux, d'une teinte jaune verdâtre à l'intérieur. Rate tuméfiée, en bouillie, d'une couleur de chocolat à l'eau.

Avec l'ensemble des symptômes bénins que présentait le malade à son entrée à l'hôpital, pouvait-on s'attendre aune issue aussi rapidement funeste? C'est en vain qu'on voudrait rejeter sur le traitement l'exaspération des accidens morbides. J'admets un instant que le sulfate de quinine est un irritant au plus haut degré; que, déposé sur une membrane muqueuse gastrique enflammée, il doit agir comme un poison acre. Cela accordé , quelle série de symptômes développera alors son administration inconsidérée ? Elle portera la gastro-entérite à son summum , elle lui fera rapidement parcourir toutes ses phases, et déroulera, promptement, sous nos yeux, les groupes des phénomènes que l'on a décrits sous les noms àvjièvres bilieuse , ataxique, adynamique, typhoïde. Voilà ce qu'on sera obligé d'admettre. Mais ici, rien de pareil; ici un état algide qu'on chercherait inutilement dans les affections vraiment continues. Ici , disparition entière, complète, des signes de gastro-entérite, le dernier jour de l'existence, et à l'ouverture du cadavre, nulle part dans le tube digestif, soit dans l'estomac, soit dans les intestins, des traces d'irritation récente; rien que des désordres bien antérieurs à la duodénite.La mort est arrivée comme dans les empoisonnemens qui foudroient les centres nerveux , ces grands fovers de la vie.

Pour qui n'a pas traité les fièvres intermittentes dans les pays où elles sont endémiques , l'administration du sulfate de quinine, le 21 matin, doit être étonnante. Cependant ce médicament était bien indiqué par la marche spéciale des accidens. En effet, l'exaspération trouvée dans les symptômes , malgré l'application de sangsues faite la veille , dénotait qu'il y avait eu un paroxysme pendant la nuit, etq ue ce que nous observions en était la suite , la conséquence naturelle. Le 22 et le 23, cette amélioration matutinale , bien tranchée , bien dessinée, et alternant avec des exacerbations violentes pendant la journée , est venue confirmer le diagnostic que l'on avait porté de la nature intermittente de l'affection, et dès lors le traitement a dû être continué. Enfin, le genre de mort, qu'on n'observe jamais dans les affections fébriles continues , ne laisse aucun doute sur le caractère de la maladie à laquelle cet homme a succombé.

Je ferai remarquer que tous les désordres anatomiques se rencontrent ici presque exclusivement dans le tube digestif, et que ces désordres sont encore un de ces vastes et anciens ramollissemens qui ont désorganisé une grande partie de la membrane muqueuse. Je n'omettrai pas de dire que j'ai prescrit vingt sangsues seulement à l'épigastre , le jour où le malade est entré à l'hôpital, parce que, chez les ictériques de cette sorte, l'écoulement du sang est si considérable qu'il faut presque constamment l'arrêter par des moyens chirurgicaux. Ces malades supportent mai aussi les déplétions sanguines , c'est un fait important à signaler.

OBSERVATION XLVÏ.

Fièvre pernicieuse, algide , pseudo-continue. — Gastro-entérite aiguë. Quatre jours dH invasion à Ventrée ,• paroxysme pendant la nuit du quatrième au cinquième. Mort.

Coral , caporal au 59% âgé de vingt-neuf ans, d'une forte constitution , d'un embonpoint plus qu'ordinaire , ayant eu une fièvre intermittente à Alger, l'année précédente, entra à l'hôpital de Bone , le 7 septembre i8345 le quatrième jour d'une gastro- entérite aiguë à symptômes inflammatoires peu tranchés 5 c'est-à-dire qu'il y avait une soif assez prononcée , une langue lancéolée et rouge sur les bords, un peu de chaleur à la peau, un peu de fréquence dans le pouls 5 la tête était douloureuse. ( Diète, limonade , quarante sangsues à lépigastre.)

Le 8 , à six heures du matin , pouls petit, battemens du cœur obscurs et peu étendus, température de la peau beaucoup au-dessous de l'état naturel ; refroidissement non perçu par le malade, plus de signes de gastro-entérite, plus de céphalalgie, plus de soif 5 langue plate, pâle, humectée , froide 5 vomissemens comme par régurgitation, toutes les fois que le malade vent boire. Je vis un paroxysme algide dans cette brusque disparition des symptômes de gastro-entérite, coïncidant avec un trouble si grand de la circulation et de la calorification. (Diète, limonade? deux sinapismes aux jambes, deux vésicatoires aux cuisses j quarante grains de sulfate de quinine en potion avec un gros d'éther et vingt gouttes de laudanum; un quart de lavement amylacé

avec soixante grains de sulfate de quinine et deux gros d'éther.) La potion ne fut pas rejetée ; il n'y eut plus de vomissemens.

Vers sept heures , le malade se leva pour rendre son lavement; il eut une syncope. Il mourut tout d'un coup à neuf heures, sans avoir proféré aucune plainte.

OUVERTURE DU CADAVRE

( Six heures après la mort. )

Tête. Opacité générale de l'arachnoïde, et, sous cette membrane , une grande quantité de sérosité trouble et lactescente : substance cérébrale ferme et très fortement injectée. Coupée par tranches, la substance blanche laisse suinter de grosses gouttelettes de sang très rapprochées ; la substance grise est d'une teinte brune : un peu de sérosité dans les ventricules 5 plexus choroïdes pâles.

Moelle épiniere. Injection très fine et d'un rouge vermeil des membranes. Substance médullaire, très résistante dans toute son étendue ; substance grise , parcourue par des vaisseaux très apparens , foncée en couleur, et tranchant d'une manière bien nette sur la substance blanche.

Abdomen. Ramollissement extrême , avec teinte ardoisée, de la membrane muqueuse de l'estomac : ce ramollissement et cette coloration sont moindres dans le duodénum} immédiatement après cette portion du tube intestinal, ces altérations reparaissent au même degré que dans l'estomac , et siègent dans toute l'étendue de l'intestin ; la coloration du colon tire sur le noir. Du

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reste, on n'observe nulle part ni rougeur, ni saillies des follicules , ni vestiges de plaques gaufrées. La rate, à oeine plus volumineuse que de coutume , est réduite en une bouillie de couleur lie-de-vm . Le tissu du foie est cassant.

Thorax. Adhérences anciennes et multiples du poumon gauche, qui, d'ailleurs, est parfaitement sain, ainsi que celui du côté droit. Le tissu du cœur est dans l'état naturel : ses cavités , les droiles principalement , sont remplies de caillots d'un sang noir et poisseux. L'aorte et les veines caves , d'un beau blanc à l'intérieur , renferment des caillots de même nature.

Ce malade ne présentait que des signes de gastroentérite légère au moment où il entra à l'hôpital. Cette affection paraissait donc très peu grave , et il était impossible de prévoir ce qui est arrivé. Quel contraste en effet , et quel défaut de concordance entre des symptômes si bénins et une mort si prompte ! Mais les accidens de cette nature se représentaient à chaque instant à notre observation en Afrique-, aussi le traitement, dit rationnel, dut-il être abandonné pour tenter une autre voie. Voilà comment, pour mon propre compte, pratiquant la médecine antiphlogistique pure à mon arrivée en Corse , je suis venu progressivement à croire fermement qu'il faut , dans les cas dont je parle , administrer le sulfate de quinine à haute dose aussitôt , pour ainsi dire, qu'on approche le malade.

Les symptômes de cet état algide sont-ils suffisamment expliqués par cette vaste congestion de Taxe cérébrospinal, chez un sujet porteur d'altérations chroniques dans le tube digestif et dans la tête ? Car je considère comme telles non seulement cette teinte ardoisée avec ramollissement de la membrane muqueuse gastro-intestinale , mais encore cette opacité de l'arachnoïde , et l'accumulation de sérosité lactescente sous cette membrane. Sans doute il restera encore à dire pourquoi cette congestion des centres nerveux se révèle , tantôt par le délire , tantôt par le coma , tantôt enfin comme ici , par le trouble des principales fonctions organiques , l'innervation , la circulation , la calorification . Mais cette objection ne s'applique pas seulement aux affections qui nous occupent, elle se représente toutes les fois qu'on étudie les maladies du système nerveux. Je ferai remarquer encore une fois que jamais rien d'analogue à ce qui s'est passé ici ne se présente dans les gastro-entérites aiguës; j'en appelle aux souvenirs de tous les médecins. Et c'est donc avec raison que je m'appuie sur l'étrangeté de ces accidens , sur la singularité de leur développement et de leur marche , pour avancer que les affections continues des pays chauds et marécageux ne sont , au fond , presque constamment , que des fièvres intermittentes , dont les exacerbations ne sont pas de simples redoublcmens , mais bien des accès ou des paroxysmes.

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