‹ Traité des fièvres, ou, Irritations cérébrospinales intermittentes d'après des observations recueillies France, en corse et en AfriqueChapitre 58 sur 94 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ETIOLOG1E.

Les variations brusques de température, le passage du chaud au froid, ies alternatives de chaleur et d'humidité dans l'état de l'atmosphère, telles sont les causes les plus fréquentes des fièvres intermittentes dans les pays non marécageux. Aussi on ne les y observe guère qu'au printemps et à l'automne ; dans ces saisons où des pluies fréquentes alternent avec des journées de chaleur. C'est alors encore qu'elles régnent épidémiquement dans les terrains devenus accidentellement marécageux , par des causes telles que le débordement d'une rivière, l'évaporation des eaux d'un lac , la chute d'une grande quantité de pluie sur un sol imperméable et sans inclinaison, le voisinage des routoirs. Des écarts de régime , des excès vénériens } de grandes fatigues , des privations , des affections morales vives , la joie, la tristesse , la douleur, la frayeur ont suffi quelquefois pour les développer. On possède plusieurs exemples de fièvres intermittentes déterminées par révulsion d'une dent , par la présence d'une sonde dans l'urètre, etc.

Les fièvres intermittentes sont endémiques dans les pays marécageux dans ceux couverts de vastes étangs ou de rizières j et elles ne le sont que dans ces localités. Partout où il y a des marais, on rencontre ces endémies» De l'existence des premiers on peut hardiment conclure

à l'existence des secondes. C'est une règle générale et sans exception. Mais à quelle circonstance ces localités doivent-elles le triste privilège d'être le théâtre de ces désolantes maladies? Est-ce uniquement parce qu'elles possèdent au plus haut degré ces conditions d'humidité et de variations atmosphériques dont nous venons d'apprécier l'influence? Ou bien, indépendamment de ces conditions puissantes , les vapeurs qui se dégagent des marais contiennent -elles des principes directement délétères, des poisons miasmatiques en un mot? Ces deux opinions ont eu, et ont peut-être encore des partisans. Mais la première n'en a jamais compté qu'un petit nombre 5 et la plupart des médecins admettent des principes morbifiques dans les effluves marécageux. Varron pensait que ces émanations étaient composées de myriades d'insectes infiniment petits, invisibles, qui s'élevaient du sein des marais , s'introduisaient dans le corps par les voies respiratoires , et déterminaient les maladies les plus graves. Cette opinion , si discréditée aujourd'hui, a trouvé encore quelques défenseurs dans les siècles derniers. Syivius de Le Boë dit que l'action malfaisante des marais est due à des vapeurs salines et sulfureuses qui s'en dégagent et qui altèrent la composition de l'atmosphère. Les humoristes Font attribuée à la putréfaction des humeurs déterminée par la chaleur et l'humidité. Aujourd'hui, on croit généralement que les gaz délétères des marais sont dus à la putréfaction des débris végétaux et animaux que ceux-ci contiennent en si grande quantité. M. Brachet pense que la putréfaction des substances végétales donne naissance

aux fièvres intermittentes, tandis que c'estaux miasmes de nature animale que sont dues les fièvres graves connues sous le nom de typhus *

La chimie a fait de nombreux mais infructueux efforts pour déterminer ia nature des agens morbifiques que renferment les émanations marécageuses. Volta, Fourcroy, Gattoni, Moscati, Rigaud de Lisle, Vauquelin, MM. Julia Fontenelle et Devèze, tels sont les noms qui se rattachent à ces recherches. Quand on agite la vase des marais , elle laisse dégager une grande quantité de bulles, qui sont composées d'acide carbonique, d'azote, d'hydrogène carburé , et quelquefois d'oxygène et d'hydrogène phosphore. On ne peut trouver dans ces gaz la cause des maladies propres aux pays marécageuxcar on connaît leur mode d'action sur l'économie animale, et les effets qu'ils déterminent n'ont aucune analogie avec ceux dont nous nous occupons.

A l'aide d'un appareil réfrigérant , Moscati condense les vapeurs qui s'élèvent des rizières^ ei, au bout de quelques jours , il y reconnaît une substance muqueuse, qui répand une odeur cadavéreuse et analogue à celle que donne l'air des salles du grand Hôtel-Dieu de Milan , qu'il soumet à la même expérience. Rigaud de Lisle recueille deux litres de vapeurs marécageuses ainsi condensées : Vauquelin en fait l'analyse , et il y constate la présence d'une matière animale*, il y trouve, en outre, de l'ammoniaque^ de Fhydrochlorate et du carbonate de soude. En 1829, M. Julia Fontenelle se livre aux mêmes recherches ; il expérimente sur quatre litres de rosée de marais....... « Suivant cet aperçu?

» dit-il, la rosée des marais contient environ un vingt- » cinquième d'air atmosphérique, de l'acide carbonique, » de l'hydro -chlorate de chaux^de P hydro-chlorate de » soude, un sulfate , du carbonate de chaux , et une » substance animale sous forme de flocons, d'où l'on » peut conclure qu'à cette substance animale près, elle » se rapproche beaucoup de l'eau de pluie, et surtout » de celle des sources des environs d'Upsal , analysées » par Bergman. Ces expériences, plusieurs fois répétées, » m'ontconstamment donné les mêmes résultats. Comme » point de comparaison, je me suis livré à l'examen de » la rosée ordinaire , et je n'ai obtenu que les mêmes » résultats, à l'exception des flocons précités (i).»

Les expériences eudiométriques ont-elles été plus heureuses ? « Jules-César Gattoni a analysé l'air stagnant « des marais putrides du fort de Fuentes, à l'embou- » chure de la Vateline , pays dans lequel on ne saurait » dormir sans être saisi par la fièvre. Cet air fut com- » paré avec celui de la haute cime du mont Legnone, » toujours couvert de neiges , et dont l'élévation , au- )> dessus du niveau de la mer, est de i44° toises environ. p L'eudiomètre, manié avec l'exactitude la plus scrupu- » leuse , montra l'air recueilli sur le marécage plus sa- » lubre que celui du lac Legnone, On réitéra plusieurs » fois la même expérience , en y changeant quelques » circons lances de temps et de saison ; elle donna quinze » fois le même résultat. D'autres analyses furent exécu-

(1) Recherches hist. chim. et méd., sur l'air marécageux, p. 86,

» tées sur des airs recueillis en onze lieux difFérens, » tous marécageux ou couverts d'eaux stagnantes 5 on » les compara avec autant de portions d'air pris sur des » montagnes peuplées de végétaux , les premières pa- » rurent encore dans l'eudiomètre au même degré de » salubrité que les secondes, et au niveau de l'atmos- » phère des plaines : résultat d'autant plus étonnant que » les habitans de ces contrées, semées de riz, sont des » cadavres ambulans, malades de la fièvre presque tout » l'été, et au terme de leur vie à cinquante ans, tandis » que les montagnards voisins sont presque tous forts, vi- » goureux, vivent 90 ans, et atteignent quelquefois leur » centième année (1).» Soixante fois, M. Julia analyse l'air des marais , et constamment il le trouve de la plus grande pureté. Dans les marais abrités , comme sur les collines le mieux aérées , dit M. Devèze , les chimistes ont obtenu soixante et dix-huit parties d'azote , vingt et une d'oxygène, et une d'acide carbonique.

Cependant , malgré notre ignorance absolue sur la nature intime des émanations marécageuses , on est parvenu à saisir quelques-unes des lois qu'elles suivent dans leur action sur l'économie animale. Ainsi, on a reconnu que , pendant le milieu du jour, leur influence est à peu près nulle , bien que ce soit le moment où elles se dégagent en plus grande quantité 5 et l'on a expliqué ce fait, en disant que, pendant le jpur, ces vapeurs très-raréfiées par la chaleur solaire, se mêlent

(1) Monfalcon, ouvr. cit., p. 75.

aux couches atmosphériques , et tendent sans cesse à s'élever avec elles 5 mais qu'après le coucher du soleil , condensées par le refroidissement de la terre, elles retombent en vertu de leur pesanteur, et sont absorbées par toutes les surfaces de rapport, par les poumons, par la peau, par les voies digestives , dans un moment où sous un petit volume , elles contiennent une grande quantité de principes délétères. Cette théorie parait exacte et rend parfaitement compte de l'activité nocturne des effluves des marais, soit qu'on admette , dans leur composition , des poisons miasmatiques , soit qu'on pense qu'ils n'agissent que par des conditions générales d'humidité, de chaleur, d'électricité, etc. Dans l'appréciation de cette explication , il ne faut pas perdre de vue que, dans les pays marécageux, les nuits sont extrêmement fraiches pendant les mois d'été. Ainsi, en Afrique , lorsque le thermomètre marque trente degrés et plus , à l'ombre , pendant le jour, il descend audessous de dix-huit pendant la nuit, et, tous les matins, les tentes sont couvertes d'une forte rosée. Les habitans de ces localités ont bien su reconnaître les funestes effets de cet abaissement de température après le coucher du soleil ; souvent je les ai vus pousser les précautions au point de se priver de la promenade pendant la soirée; ils suspendent à cette heure les travaux delà campagne , àmoinsde circonstances extraordinaires. A St. Florent, en Corse , les particuliers riches font du feu dans leurs appartemens aux mois d'août et de septembre , aux approches de la nuit , pour se garantir de l'humidité. A Bone, en i834, 0Ï1 a entretenu des feux, pendant

la nuit, dans les camps ; cette mesure, que nous avions conseillée , n'a pas procuré les avantages que nous en attendions.

Lorsque l'air est tranquille , la sphère d'activité des émanations marécageuses , dans les pays tempérés , est assez bornée ; elle s'étend d'autant plus que les climats sont plus chauds. On évalue à quatre ou cinq cents mètres le degré de hauteur auquel elles peuvent s'élever dans nos contrées, et à deux ou trois cents mètres leur propagation dans la direction horizontale. Aux Indes occidentales, des vaisseaux éloignés de quinze cents toises de rivages marécageux ont été ravagés par des fièvres intermittentes. L'air marécageux est plus pesant que l'air atmosphérique $ ce qui est cause , dit Rigaud de Lisle , que les gorges d'Ardée sont inhabitables , et qu'il est si dangereux de se coucher à terre dans les lieux insalubres. Plus on est bas , plus les couches des miasmes sont épaisses. A Rome , on a vu plus d'un exemple de gens qui se sont endormis sur les bords d'un marais, et qui sont passés des bras du sommeil dans ceux de la mort (i). Dans les pays marécageux, les habitans des vallons, des endroits bas , encaissés , rarement ventilés , souffrent bien davantage que ceux des coteaux. Quand l'atmosphère est agitée , les émanations marécageuses , suspendues dans l'air, peuvent être transportées au loin. Lancisi rapporte que trente personnes de Rome , ayant été se promener par partie

0 Julia Fontenelle , ouvrage cilé , p, go.

de plaisir, vers l'embouchure du Tibre , le vent souffla tout à coup du midi sur des marais infects , et qu aussitôt vingt-neuf d'entre elles furent atteintes de fièvre tierce. M. Fodéré a vu ce fait se renouveler dans le Mantouan, dans le Ferrarais, dans les environs de Montpellier. En Corse, il y a des villages qui, situés à de grandes distances des marais , sont tourmentés par les fièvres intermittentes toutes les fois que les vents viennent à souffler de cette direction. Suivant l'état plus ou moins calme de l'atmosphère, et suivant la direction des vents , on voit les fièvres intermittentes tantôt n'envahir que les points les plus rapprochés des marais , tantôt au contraire s'étendre &i loin et affecter tantôt une contrée , tantôt une autre.

On a remarqué que les marais qui contiennent de Teau de mer sont bien plus dangereux encore que ceux qui sont formés par l'eau de pluie ou de rivière. Fr. Deleboë nous a laissé la relation de deux épidémies de fièvres intermittentes qui désolèrent la ville de Leyde, en 1667 et en I^9> et qui furent manifestement dues au mélange des eaux de la mer avec les eaux douces et stagnantes dont ce pays est couvert : la seconde de ces épidémies, qui dura cinq mois, emporta les deux tiers de la population. M. Fodéré cite plusieurs exemples analogues; et c'est peut-être parce que, tous les ans, ses environs sont inondés par la mer, que Bone est le point de notre colonie d'Alger où les fièvres intermittentes exercent le plus de ravages.

a Les miasmes agissent de suite , en produisant des « effets plus ou moins apparens , ou n'ont aucune prise

DES F1ÈVIIE5 1JNTEUM1TTEJNTES. 263

« sur l'économie animale )) . Cette assertion de M. Nepple est contraire à tout ce qu'on a écrit sur ce sujet. Lind a remarqué que la fièvre se déclarait tantôt immédiatement après qu'on avait été exposé à l'action des émanations marécageuses, tantôt après deux ou trois jours, et quelquefois même du dixième au douzième jour seulement. M. Baumes, qui admet, dans quelques cas, une iftcubation d'une quinzaine de jours,* fixe du cinquième au septième jour sa durée ordinaire. J'ai vu un grand nombre de militaires ne tomber malades que dix ou douze jours après avoir quitté les postes voisins des marécages. Je connais plusieurs officiers qui sont partis d'Afrique sans y avoir jamais eu la fièvre intermittente pendant un séjour de plusieurs années, et qui, à leur rentrée en France , ont éprouvé des accès qui s'accompagnaient d'accidens tels qu'on ne pouvait avoir de doutes sur la nature de leur cause. L'exemple le plus frappant de ces incubations prolongées est celui que rapporte M. Ferrus. « Eni8u, dit -il , ayant passé douze jours avec un détachement de trois cents chasseurs de la vieille garde à Breskens ( rive gauche ) , et me félicitant de n'avoir eu pendant ce temps qu'un seul malade, je fus péniblement surpris lorque dès la première journée de marche dix chasseurs éprouvèrent une fièvre violente. Le lendemain il y eut plus de vingt malades avant d'arriver à Anvers ; et pendant les deux jours que nous passâmes dans cette ville, leur nombre s'éleva à plus de quatre-vingts. Officiers et soldats, tous étaient pris de fièvre^ intermittentes fort intenses et rebelles au quinquina. Quelques-unes prenant le ca-

ractère pernicieux des fièvres de Flessingue , furent promptement mortelles. La majeure partie resta, pour ainsi-dire, stationnaire , et même, après notre retour en France; ne disparut que lentement. Ce ne fut que pour quelques mois encore : tous ceux d'entre nous qui purent reprendre leur service , entreprirent la campagne de Russie , et eurent dans le nord des rechutes auxquelles , isn général , ils ont succombé. Lun dfc nous ne fut pour la première fois atteint de fièvre que sur les bords du Niémen , dans un pays fort sain , et six mois après avoir quitté la Hollande. Sa maladie présenta néanmoins, dans le début, quelques-uns des symptômes pernicieux des fièvres de Flessingue (i) ». En opposition aux faits de cette nature , on connaît l'action foudroyante des marais Pontins. Près d'Indapour, à Sumatra , dit Lind , il y a un endroit où les Européens ne peuvent point à une certaine époque se hasarder à rester ou à coucher une seule nuit , sans s'exposer à perdre la vie , ou au moins à essuyer des accidens fâcheux. Le même observateur rapporte que vingt-sept hommes de l'équipage d'un vaisseau qui avait jeté l'ancre sur les côtes de Sardaigne , furent envoyés à terre pour les besoins du bâtiment , et que tous y gagnèrent la maladie épidémique : douze entre autres, qui avaient passé la nuit sur le rivage , furent reconduits à bord dans le délire. Pringle raconte que des soldats furent pris d'une phrénésie si subite en passant près de marais

(i) Dict. de nied., art. cnrîcmiq.

couverts d'un brouillard épais qu'ils se jetèrent à bas des chariots sur lesquels ils étaient montés , croyant qu'ils allaient regagner leur quartier à la nage. En traversant en char découvert et avec deux amis une des parties les plus marécageuses du département de l'Ain , dit M. Nepple, l'un de nous, d'une constitution délicate, fut saisi subitement d'une fièvre tierce avec délire.

L'habitude émousse l'activité des émanations marécageuses, en ce sens du moins , que les indigènes n'ont très-souvent que des fièvres peu graves, alors que les étrangers, placés accidentellement dans le foyer des miasmes, éprouvent les accidens les plus formidables. C'est une remarque qui n'a échappé à aucun des auteurs qui ont écrit sur les fièvres intermittentes , et dont j'ai eu souvent occasion de vérifier la justesse en Corse et en Afrique. Pendant que, dans ce dernier pays, nos soldats étaient horriblement décimés par les fièvres pernicieuses , les Arabes , à notre solde , exposés également aux fatigues des camps , ne contractaient que des fièvres bénignes. Mais les indigènes sont , tout aussi bien que les étrangers, sujets à des récidives multipliées. Chez les uns et les autres, la mort est fréquemment l'issue de ces affections $ seulement elle arrive plus lentement chez les premiers. L'habitant des pays marécageux vit avec la fièvre -, il en contracte tellement l'habitude qu'il la regarde presque comme son état normal : et cependant sa vie s'use promptement, et cependant la plupart des journées qu'il dispute à la mort sont des heures de souffrance : enfin une colite chronique, ou des hydropisies, ou des accès pernicieux viennent mettre un terme à sa

pénible existence. Il est pourtant vrai de dire que ce sont les pauvres qui ressentent le plus vivement les effets pernicieux de l'insalubrité du climat; les riches propriétaires , retirés dans les villes , corrigeant par un régime analeptique et par l'usage convenable des boissons fermentées cette influence délétère , sont loin de languir dans le même état de faiblesse et d'inertie. Ainsi l'on remarque que les personnes qui jouissent de quelque aisance ; que celles qui , soit dans leurs maisons , soit dans les déplacemens que nécessitent leur commerce ou leurs affaires , boivent du vin , sont bien logées et bien vêtues, forment une espèce, pour ainsi dire, à part, sont affranchies des maladies qui font tant de ravages autour d'elles et fournissent une carrière assez longue. (Statistique du département de V Indre , an XII* )

Les marais n'exercent pas toute l'année leur influence désastreuse avec la même énergie : pendant l'hiver , et tout le temps qu'ils sont couverts d'eau , ils sommeillent, si je puis m'exprimer ainsi. Les fièvres intermittentes qu'on rencontre alors dans leurs environs ne sont guère que des récidives , et , dans les pays tempérés, elles sont rarement pernicieuses. Mais avec la saison des chaleurs , leur action se réveille , et c'est lorsque les eaux sont vaporisées par l'ardeur du soleil, c'est lorsque les débris végétaux et animaux qu'elles tenaient en suspension se sont précipités , c'est quand îe fond vaseux des marais est mis à nu , c'est alors, dis-je, qu'on voit les fièvres intermittentes éclater avec violence , et frapper à peu-près indistinctement tous les habitans. Il en est peu qui parviennent à s'y

soustraire. Il arrive souvent que tous les individus qui habitent la même maison sont successivement atteints 5 et c'est ce qui a porté quelques auteurs à avancer que la fièvre intermittente pouvait être contagieuse. D'après M. Villermé, les enfans au-dessous de quatre ans sont plus exposés à périr que les adultes , et ceux-ci plus que les vieillards. Pendant le trimestre d'automne , la mortalité \ parmi ces enfans , s'élève au double de celle des autres trimestres.

Dans les années pluvieuses , les fièvres intermittentes sont plus fréquentes que dans les années chaudes et sèches -, mais elles sont beaucoup moins graves. Après un été brûlant , les premières pluies , si elles ne sont pas assez abondantes pour couvrir de plusieurs pouces d'eau les terrains marécageux, donnent une nouvelle intensité aux épidémies» Ne peut-on pas rendre compte de ce fait de la même manière que Lind explique comment dans les pays qui sont placés entre les tropiques, les pluies fortes et continuelles donnent lieu aux mêmes affections que les chaleurs dans les parties méridionales de l'Europe. Après s'être demandé si ces pluies ne contiennent pas les principes nuisibles à la santé , si les maladies ne sont pas dues à la chaleur excessive du soleil , ou bien aux violens ouragans de ces contrées , il ajoute : N'est-il pas plus probable que, comme la terre n'est point humectée par les pluies pendant l'espace de six à huit mois , mais par les seules rosées , sa surface se durcit dans bien des endroits et se revêt d'une couche sèche qui relient les vapeurs dans son sein , jusqu'à ce qu'elle ait été amollie par des pluies de quelque durée ,

et que les exhalaisons, long-temps enchaînées, aient été mises en liberté ?

Sous le rapport de la gravité, les fièvres intermittentes endémiques, toutes choses égales d'ailleurs , suivent une échelle de proportion toujours croissante du nord au midi. « Ainsi, disent MM. Fournier etBégin, si nous examinons les affections endémiques dans les principales contrées marécageuses , nous verrons en Hollande des fièvres intermittentes quartes, tierces ou quotidiennes, atteindre un grand nombre de sujets, mais présenter une marche assez lente , et laisser au médecin le temps de les combattre. En Hongrie , ces maladies sont déjà plus fréquemment rémittentes, et la dysenterie dite putride y affecte une plus grande quantité d'individus. En Italie, les fièvres produites par le voisinage des marais Pontins sont accompagnées d'apyrexies très courtes, et les symptômes dits ataxiques les compliquent plus souvent. En Espagne, les accidens les plus graves, tels que les vomissemens de matières noires, la couleur jaune, de la peau, la violence du délire, etc., rapprochent les maladies de cette contrée de celles des côtes d'Afrique ou de l'Amérique. Enfin, dans ces deux dernières parties du monde , les mêmes affections fébriles s'observent, mais accompagnées des symptômes les plus violens (i). » En présence* de pareils faits, et en étendant les conséquences qu'ils fournissent , n'est-il pas permis de penser que l'on reprendra un jour, avec SUC-

Ct) Dict. des se. méd, art. Marais,

fcès , une question qui a été déjà abordée plusieurs fois, mais inutilement; et que l'on pourra rattacher enfin définitivement aux fièvres intermittentes la fièvre j aune des Antilles qui se développe au milieu de causes qui ne diffèrent que par leur intensité de celles que nous venons de passer en revue , et dont les accidens , à part une marche encore plus fougueuse , ont la plus grande analogie avec ceux que nous avons étudiés ?

C'est surtout dans les armées qui séjournent au milieu des marais, exposées aux fatigues de la guerre et à toutes les vicissitudes atmosphériques, que l'on peut observer les ravages effrayans produits par les fièvres intermittentes. On lit dans Pringle que , pendant l'année 1747? en Zélande, les troupes furent tellement incommodées, soit dans le camp , soit dans les quartiers, que quelques corps avaient au plus cent hommes en état de porter les armes. Le Royal , en particulier, n'eut à la fin de la campagne que quatre hommes qui se fussent toujours bien portés (1). Dans le même pays, en 1809, |les deux tiers de l'armée anglaise furent mis hors de service ; et les Français ne furent pas moins maltraités. A Bone et à Bougie, depuis notre séjour en Afrique, on a eu à déplorer de pareils désastres. D'après ce que rapportent MM. Desgenettes (2 ) et Larrey (3), l'armée française , lors de la mémorable expédition d'Egypte , a souffert beaucoup plus de la diarrhée et de la dysenterie que

(1) Ouvrage cité, p. 1 17.

(2) Hist. méd. de Farm. d'Orient.

(3) Relat. hist. etchirurg. de Varia. d'Or.i.

des fièvres intermittentes qui , cependant, y sont endémiques , et y prennent , à certaines époques de l'année, un haut degré de gravité ; car Pugnet a démontré avec beaucoup de sagacité et de talent qu'il fallait appliquer aux fièvres pernicieuses ce que Prosper Alpin dit du dem-el-monia (i).

A l'étude des causes des fièvres intermittentes se rattache celle de Y intermittence elle-même. Ici les faits nous abandonnent entièrement. Tout est vague , tout est hypothèse, tout se dérobe à notre intelligence. Darwin attribue l'intermittence, considérée en général, au mouvement de composition et de décomposition de la nutrition et aux retours périodiques de la veille et du sommeil. Reil pense que l'intermittence de l'action vitale est liée à l'intermittence qu'on observe dans l'univers , en ce sens que toutes deux dépendent d'une cause commune à laquelle il avoue, du reste , ne pouvoir remonter. Willis expliquait l'intermittence par le développement périodique d'une matière fermentescible dans le sang 5 Fr. Deleboë , par l'introduction d'un suc pancréatique trop acide dans le sang; Borelli, par l'irritation successive des extrémités nerveuses, des nerfs eux-mêmes, du cerveau et des fibres motrices du cœur, provenant d'une acidité ou acrimonie développée dans le suc nerveux. Werlhof la rapportait au mouvement périodique du globe ; Mead et plusieurs autres à l'influence lunaire , aux alternatives d'action du jour et de la nuit, à la direction des vents, etc.

(1) Mém. sur les fièvres put. etinsid. duLevant, 1802.

Selon Giannini , l'intermittence s'établit parce que la sensibilité est infiniment diminuée clans la période de la sueur 3 de la faiblesse toujours croissante dépend l'approche du paroxysme , et du temps plus ou moins long que les systèmes vivans emploient pour arriver au point de faiblesse et de dépression de la faculté calorifique propre à développer le paroxysme des fièvres intermittentes , dépend la variété de leurs types. Quand cette dépression s'opère dans un jour , c'est la fièvre quotidienne qui paraît ; dans deux , c'est la tierce ; dans trois, c'est la fièvre quarte (1).

C'est, dit M. Guérin de Mamers,.à un développement extraordinaire de l'influence nerveuse , à sa concentration sur un point donné, à son épuisement, puis à sa reproduction et à une nouvelle congestion passagère qu'il faut attribuer les accès et les intermissions de toutes les affections périodiques (2) .

M. Roche trouve la cause de l'intermittence dans l'intermittence d'action des causes elles-mêmes. ïl établit : i° que ce sont presque toujours des causes intermittentes dans leur action qui préparent les irritations offrant ce caractère ; 20 que ces irritations sont favorisées dans quelques organes par l'intermittence de leurs fonctions 5 3° que ce sont presque toujours des causes intermittentes qui les font naître ; 4° ({ue tantôt la persistance des causes, tantôt l'influence de l'habitude , et souvent ces deux

(1) De la nature des fièvres, t. I, p. %"5g,

(2) Annales de la raéd. pbys., iSo.5.

actions réunies les entretiennent ; 5° enfin , que les irritations intermittentes qui ne dépendent pas des causes précédentes doivent ce caractère à une circonstance qui les accompagne (i).

Les irritations intermittentes, continue M. Roche, reconnaissent toujours pour causes prédisposantes des causes intermittentes elles-mêmes. En effet, le printemps et l'automne sont les époques de l'année pendant lesquelles se développent le plus ordinairement ces affections. Celles mêmes qui sont produites par les miasmes marécageux, naissent presque toujours dans cette dernière saison. Or-, le caractère commun a ces deux saisons, c'est de présenter une différence considérable entre la température du jour et celle du soir et de la nuit, et souvent en peu d'heures trois ou quatre variations très sensibles dans la température et l'état hygrométrique de l'air. Quels peuvent donc être sur le corps humain les effets de ces fréquentes vicissitudes atmosphériques , de ces alternatives rapides et répétées de froidure et de chaleur , de sécheresse et d'humidité ? C'est évidemment d'y entretenir une alternative continuelle d'action et de réaction., dont il ne tardera pas à contracter l'habitude. . . La nuit met un terme à ces impressions : mais le lendemain et les jours suivans elles se renouvellent , et sont nécessairement suivies des mêmes effets , et c'est ainsi que s'établit naturellement l'intermittence. Or, que chez un individu , ainsi modifié plusieurs jours de suite, pré-

Ci) Nouv. élémens de path. méd.-chirurg.

disposé de la sorte à contracter l'irritation sous forme intermittente , un stimulus vienne à agir sur un organe quelconque, on conçoit déjà sans peine que îa souffrance de cet organe puisse prendre le caractère de l'intermittence , surtout si la fonction de cet organe est elle-même intermittente... Aucun médecin ne nie la puissance de l'habitude dans la reproduction des accès d'irritations intermittentes; mais tous la restreignent au cas où la maladie est déjà ancienne. Cependant il est évident, d'après tout ce qui précède , que l'habitude existe souvent déjà lorsque le premier accès se manifeste 5 ce n'est même que par elle que l'on peut se rendre compte raisonnablement de l'apparition d'un second et d'un troisième accès , quand le malade a été soustrait à l'action des causes immédiatement après le premier. . . C'est donc évidemment en vertu de cette tendance de tous nos tissus à répéter certains actes , par cela seul qu'ils les ont déjà exécutés plusieurs fois, tendance reconnue par tous les physiologistes, et qui devient même la source de la précision qu'acquièrent tous les actes de notre économie; c'est, disons-nous, par l'effet de cette tendance qui, mise en action , prend le nom d'habitude , que des accès d'irritation se renouvellent, quoique la cause qui a fait naître les premiers ait cessé d'agir. Cette habitude est souvent déjà établie lorsque le premier accès se déclare , parce que l'action des causes s'est déjà exercée plusieurs fois avant de produire un effet morbide , et que , chaque fois , elle a été suivie de réaction.,.

Cette théorie si séduisante et si bien exposée est loin cependant d'embrasser l'universalité des faits. M. Roche

Page 1