CHAPITRE X
Hippocrate attribuait les fièvres quotidiennes et tierces à la surabondance de la bile dans les premières voies, la fièvre quarte à l'atrabile ; Galien rapportait la fièvre quotidienne à l'altération de la pituite , la tierce à celle de la bile, la quarte à la putrescence de l'atrabile. Les atomistes, qui définissaient la fièvre une chaleur extraordinaire, générale ou locale, accompagnée d'un pouls violent , et dont la cause , aussi bien que celle de l'inflammation , était un engorgement quelconque , disaient que , dans la fièvre quarte , l'obstruction était produite par les atomes les plus déliés ; dans la tierce, par d'autres un peu plus volumineux ; et dans la quotidienne , par de plus gros encore. A ces théories , les médecins des siècles derniers en substituèrent d'autres, quij. aujourd'hui , ne nous paraissent pas moins singulières, et que nous avons fait connaître en parlant de l'intermittence , car on peut rapporter aux idées de Willis , de Fr. Deleboë et de Borelli , tout ce qu'ils ont écrit sur la nature des fièvres intermittentes.
M. Pinel, tenant bien moins compte du type que du caractère des fièvres , rapproche les intermittentes des continues, et les divise, comme celles-ci, en inflammatoires, gastriques , ïiiuqueuses , adynamiques et ataxiques. Giannini considère la fièvre intermittente
DES F1EVKES INTERMITTENTES. 317
comme étant une névrosthénie , état morbide résultant de la réunion simultanée d'excitement et de faiblesse.
M. Broussais établit les propositions suivantes : i ° L'irritation morbide peut être intermittente dans presque tous les appareils et systèmes organiques où l'inflammation aiguë peut se développer. a°.Les fièvres intermittentes et rémittentes sont des gastro-entérites périodiques ; mais l'encéphale et les autres viscères sont irrités sympathiquement de même que dans les continues , et peuvent aussi devenir le siège principal de l'irritation et s'enflammer d'une manière périodique ou continue. 3° Chaque accès régulier de fièvre intermittente est le signal d'une gastro-entérite dont l'irritation est ensuite transportée sur les exhalans cutanés, ce qui produit la crise : si l'irritation ne se déplace pas complètement , la fièvre est rémittente ; si elle cesse de se déplacer, la fièvre devient continue. 4° Les fièvres larvées des auteurs sont des irritations périodiques de différens systèmes ou appareils , soit intérieurs, soit extérieurs, mais dans lesquelles le cœur est moins influencé et la chaleur générale peu ou point exaltée. 5° Les fièvres pernicieuses ne diffèrent des autres que par la violence et le danger des congestions (i).
M. Rayer résume ainsi son opinion sur la nature de la fièvre intermittente : a . . . Je crois avoir établi que la fièvre intermittente n'est point une gastrite , et que rien n'autorise à penser qu'elle est tour à tour , suivant les
(i) Propositions CCXVIII, CCXXII à CCXXV.
circonstances \ une gastrite', une métrite * Une périlo* nite , etc. Je crois en outre avoir démontré , autant qu'il était possible de le faire dans l'état actuel de la science , que cette maladie est une affection locale, une névrose cérébro-spinale qui , comme l'épilepsie et l'hystérie , se montre exclusivement sous la forme d'accès ; qu'elle peut être simple ou compliquée , primitive ou symptomatique; qu'elle peut s'allier à des phlegmasies , à des hémorrhagies , à des hydropisies* etc., qui rendent l'état des malades plus ou moins grave ,. et quelquefois pernicieux ,• que la fièvre d'accès diffère autant des fièvres continues, que ce qui existe diffère de ce qui n'existe pas (i).»
M. Guérin de Mamers regarde aussi la fièvre intermittente comme une névrose des centres cérébro-spinaux. « L'état des centres nerveux, dit-il (2), à la lésion desquels se rattachent le développement et la reproduction des accès, n'est point une plilegmasie , ni même une irritation dans le sens vrai de ce mot , mais seulement une excitation anormale { autrement une irritation non fixe et décidée ) de celles de leurs parties qui produisent l'influx nerveux -, comme dans la folie nous avons fait voir qu'il n'est autre chose qu'une excitation anormale de celles qui servent à la pensée 5 ou comme dans les convulsions , telles que l'hystérie , il n'est autre chose qu'une excitation anormale de celles qui servent à la pn>
(1) Dict. de méd., art. Intermitten.
(■2) Journ. des progrès, i83o, t. II et III,
duction de la cause déterminante des mouvemens...» L'idée de phlegmasie, selon le même médecin , l'idée même d'irritation et celle d'intermittence, s'excluent réciproquement , parce qu'il n'y a point de phlegmasie, ni même de' véritable irritation, sans une modification organique plus ou moins profonde , et par conséquent nécessairement plus ou moins fixe et permanente.
Suivant M. Brachet de Lyon , la fièvre intermittente est une modification du système nerveux ganglionnaire. S'il est vrai , comme nous croyons l'avoir démontré précédemment, dit M. Bô\iillaud, que, conformément à la nouvelle doctrine pyrétologique , les fièvres continues des différens ordres de la nosographie philosophique doivent être ralliées à la famille des irritations, il s'ensuit que les fièvres intermittentes des mêmes ordres doivent également être rangées parmi ces irritations. Mais comme il est impossible que des irritations identiques, sous tous les rapports , donnent lieu à des réactions fébriles continues ou intermittentes, nous sommes forcés d'admettre que ces irritations peuvent affecter deux formes différentes que nous distinguerons par les noms & irritation phlegmasique ou d inflammation , et & irritation ner-* veuse ou de névralgie , ou de névrose active. D'après celte conjecture, de même que les fièvres continues essentielles des anciens pyrétologistes ont été rapportées aux phlegmasies des organes proprement dites , ainsi les fièvres intermittentes essentielles correspondantes pourraient rentrer dans la classe des névroses actives de ces mêmes organes. Et quant à la fièvre intermittente simple, elleconstitueraitl'expressionsymptomatiqued'une irrita-
tion nerveuse du système vasculaire, comme la fièvre continue simple constitue l'expression symptomatique d'une phlogose véritable de ce même système (i).M. Faure définit les fièvres intermittentes des altérations périodiques delà calorijîcation j M. Roche, renonçant à les regarder comme des irritations intermittentes des divers organes, ainsi qu'il l'avait fait jusqu'à présent, les considère maintenant comme un empoisonnement du sang produit par le miasme marécageux , et il pense que les symptômes nerveux et inflammatoires par lesquels elles se manifestent , ne sont que les effets du conrtact du poison sur les centres nerveux et les principaux organes.
Au milieu de ce conflit d'opinions qui se heurtent , se croisent et s'entrechoquent, quelle voie suivrons-nous pour arriver à la vérité ? Nous prendrons pour guides l'analyse des symptômes et l'anatomie pathologique ; et si déterminer la nature d'une maladie, c'est dire quel est l'organe malade et quel est son mode de souffrance , il me semble que nous sommes bienprès'd'atteindrelebut, En effet , dans le chapitre précédent , nous avons démontré que , sous le rapport anatomique , les phénomènes fondamentaux des fièvres intermittentes ne peuvent être rattachés qu'aux désordres matériels de l'axe cérébro-spinal, parce que ce n'est que dans cet appareil que l'on trouve constamment des lésions dont les caractères soient en rapport avec la durée de la maladie. Nous avons remis à examiner ici si les symptômes s'accordent
(1) Dict. de méd. et chir prat., art. Fièvres.
avec la nature et le genre de ces altérations : c'est ce que nous allons faire.
Voyons d'abord ce qui se passe dans le premier stade; car, comme c'est lui qui ouvre la scène morbide, comme c'est à lui que les deux autres sont subordonnés , c'est aussi celui dont les phénomènes sont l'expression de la lésion première et fondamentale. Frissons, froid, tremblemens , douleurs lombaires ; voilà les faits saillans. Sur la valeur de ces deux derniers signes , pas de contestation ; ils révèlent l'affection de la moelle épinière, et la faiblesse des extrémités inférieures qui persisle si souvent entre les accès, complète les preuves. Evidemment, il en est de même des frissons, que l'on retrouve toutes les fois que les centres nerveux sont fortement ébranlés. Ainsi les affections convulsives et spasmodiques s'annoncent souvent par un frisson ou un sentiment de froid le long du dos. On tremble de peur comme on frissonne de plaisir; on frissonne au récit d'un acte sublime comme à la vue d'un spectacle qui effraie. Quant au froid y on connaît l'influence du système nerveux sur la calorification: d'ailleurs, dans le cas dont il s'agit, l'aberration de la sensibilité qui fait éprouver un froid très vif, tandis que, le plus souvent, il n'y a pas d'abaissement réel de température, cette aberration, dis-je , ne démontre-telle pas de la manière la plus manifeste le trouble des centres nerveux ? Sans doute , l'anémie de la peau et la concentration du sang dans les viscères concourent au refroidissement. Mais d'où vient cette accumulation du sang dans les organes intérieurs, car il n'y est pas appelé
alors par l'irritation ? Il y séjourne parce que le cœur,
qui est spasmodisé, ne peut plus ie lancer, avec sa force accoutumée, dans les artères. Mais ce spasme du cœur lui-même ne dénote-t-i! pas l'affection de la moelle qui a une si grande influence sur ses mouvemens ? C'est à tort qu'on objecte que Ton retrouve les mêmes phénomènes au début de toutes les phlegmasies aiguës. Cette assertion n'est pas fondée, et, pour l'émettre, on a force les faits. Sans doute on observe bien quelques frissons ç mais ils n'ont aucune parité avec ceux du début des fièvres intermittentes : ils ont, il est vrai, le même point de départ,- ils dénotent que l'organe malade irradie quelques sympathies vers les centres nerveux, et ils sont encore une preuve qu'il n'est pas un seul acte , soit en santé, soit en maladie, qui n'aille y retentir plus ou moins. Mais ces frissons, au lieu d'avoir une durée, comme ceux du premier stade d'un accès, sont passagers comme les sympathies qu'ils expriment. « Les phénomènes généraux, dit M. Rayer (i), et le frisson en particulier qui accompagnent le début des gastro-entérites, des érysipèies, des péripneumonies, etc., représententils les trois stades d'une fièvre intermittente?... L'affection passagère qui produit le frisson , au début des phlegmasies, n'est pas plus une fièvre intermittente qu'une hystérie , une épilepsie ou toute autre névrose dans laquelle le frisson se manifeste... Si la douleur et un sentiment de fourmillement suivant le trajet du nerf sciatique ou du nerf facial, suffisent pour caractériser
(i) Dict. de méd., art. Internait.
une lésion de ces organes, les phénomènes graves et multipliés du premier stade d'une fièvre intermittente, sont-ils donc insuffisans pour indiquer une affection du cerveau et de la moelle épinière ? »
Il est possible que , tant que l'on n'observe que les symptômes que, nous venons de mentionner , tout se passe exclusivement dans la matière nerveuse. Mais si les accidens en restaient là , ce ne serait pas un accès de fièvre; ce serait une névrose plus ou moins caractérisée. Pour qu'il y ait fièvre , il faut que le cœur participe à l'affection ; mais cette réaction des centres nerveux sur le système circulatoire peut-elle avoir lieu sans que leurs capillaires sanguins aient d'abord été influencés? N'estce pas par ceux-ci que 4'irritation se transmet au cœur ? Car voyez les névroses proprement dites , l'épilepsie, l'hystérie, la chorée, elc, vous n'avez pas de fièvre: voyez une gastralgie „ elle n'active pas la circulation générale,- lorsque cela arrive, c'est qu'il s'est passé un travail morbide d'un nouveau genre , c'est que les capillaires sanguins sont entrés en jeu. "On dit alors qu'il y a irritation. Eh bien ! c'est ce qui arrive dans les fièvres intermittentes, dans celles du moins qui se terminent par la mort; et c'est peut-être uniquement cette irritation des capillaires sanguins qui différencie les fièvres intermittentes des névroses.
Nous voici au second stade. Dans les fièvres simples > de quels symptômes se compose cette période de réaction ? Une légère céphalalgie en marque le début : puis survient l'accélération sympathique des mouvemens du cœur, avec développement de chaleur; arrive enfin la
sueur qui en marque ïa fin. Dans cet enchaînement de phénomènes, que peut-on saisir? On voit le centre cérébro-spinal réagir d'abord seul, puis transmettre sa surexcitation au cœur. Tout se passe entre ces deux appareils : les autres viscères ne sont pour rien dans cet état pathologique; car la soif qui accompagne ce second stade, n'est pas plus un signe de gastrite que celle que l'on éprouve après une course, ou des efforts violens, pendant un temps très chaud. Que la réaction soit plus forte, vous aurez , suivant son degré , toutes les nuances des irritations encéphaliques, et vous pourrez les avoir sans irritation, soit abdominale , soit thoracique^ tous les accidens se passeront encore entre le centre cérébro-spinal et le cœur. Voilà donc les fièvres»intermittentes simples, les délirantes et les comateuses , dont les symptômes s'expliquent très bien et exclusivement, par la lésion primitive des centres nerveux et par leur réaction sympathique sur le système circulatoire. Telles sont nos observations i, ii, m, vu, xxxv, xxxvm.
Voyons maintenant ce qui se passe dans les accès qui s'accompagnent de la lésion des viscères de l'abdomen ou du thorax. Qu'observe- ton dans le premier stade ? Encore les mêmes symptômes que dans le début des fièvres simples ; car il est impossible de dire alors quel est l'organe, autre que les centres nerveux, qui sera surexcité. Ce que nous avons dit plus haut sur cette première période a donc ici la même valeur. Quant à ces gastrites, à ces entérites, à ces pneumonies, etc., qui se développent dans le second stade9 ce sont des complications, de simples accidens ; car si vous les enlevez, la fièvre
intermittente n'existera pas moins ; et si vous avez largement combattu tous les points d'irritation, les accès seront ordinairement simples , c'est-à-dire que leurs phénomènes se passeront entre les centres nerveux et le cœur. D'un autre côté , on peut supprimer les accès, et ne pas empêcher, pour cela , les phlegmasies concomitantes de marcher. Ceci est très facile à saisir, surtout dans les fièvres intermittentes qui s'accompagnent de bronchite. Cette complication est très fréquente en hiver et au printemps : on arrête très facilement et de suite les accès 5 mais l'irritation des bronches suit son cours ordinaire. Lorsque ces phlegmasies sont antérieures à la fièvre intermittente , les choses se passent encore de même. Toutes ces propositions sont des conséquences forcées des observations que nous avons rapportées et longuement analysées. <c La cause prochaine des fièvres d'accès par miasmes, dit M. Fodéré(i), paraît consister de prime abord dans une subirritation de la moelle de l'épine, d'où tout le système nerveux est ensuite sympathiquement affecté... En second lieu, quoique la cause prochaine , primitive , soit évidemment dans le système sensitif, ce système réagissant sur tous les autres, il n'en résulte pas moins qu'ils sont tous consécutivement affectés, notamment le système gastro-intestinal et celui des autres viscères du bas-ventre , affection qui augmente à chaque renouvellement du paroxysme ; et si le sujet est sanguin et vigoureux, il ne serait pas étonnant qu'il
(*) Leçons sur les épid., t. II, p. 193-194.
se manifestât des inflammations successives dans les diverses surfaces membraneuses qui ont été le principal sujet de la réaction , mais qu'on doit regarder comme des effets secondaires, et non comme des causes. »
L'analyse des symptômes nous conduit donc au même point que l'anatomie pathologique, et nous voici amené à regarder, avec MM. Rayer, Guérin de Mamers , etc., les fièvres intermittentes comme une affection de l'axe cérébro-spinal. Mais notre opinion diffère de celle de ces savans observateurs, en ce que nous pensons que cette affection est autre chose qu'une névrose. Nous fondant sur l'anatomie pathologique, nous croyons que c'est une Irritation qui a pour caractère anatomique une hypérémie de la matière nerveuse et de ses enveloppes. L'existence de cette hypérémie peut être contestée pour les fièvres simples, parce que l'on ne possède pas de faits à cet égard : Pinduction seule conduit à l'admettre. Mais il n'en est plus de même pour les fièvres pernicieuses; car en pesant bien les conséquences fournies par les histoires particulières que nous avons rapportées^ il est impossible de ne pas reconnaître que les accès délirans et comateux révèlent une congestion active , brusque y plus ou moins générale du centre cérébro-spinal ? et spécialement de l'encéphale. Les symptômes généraux, sympathiques , de réaction, non moins que les phénomènes locaux, conduisentà cette opinion. Je n'ai jamais rien vu qui pût infirmer cette manière de voir, et surtout qui dut faire regarder, ainsi que le veut M. Nepple, les fièvres comateuses comme exprimant l'asthénie du
cerveau. Et comment admettre cette asthénie pour les accès comateux , et rapporter à une irritation les accès délirans , lorsqu'on voit , dans le même accès , le coma succéder au délire, et annoncer alors, ce me semble, les progrès de la congestion encéphalique , de l'irritation morbide qui avait donné lieu au délire ; lorsqu'on voit les accès comateux et délirans alterner entre eux, d'un jour à l'autre, chez le même sujet; lorsqu'on voit les accidens pernicieux éclater indistinctement , sous l'une de ces deux formes, chez des individus qui, tous, se trouvent dans les mêmes conditions d'âge, de sexe, de constitution , d'alimentation, de travaux, de fatigues, et qui sont soumis , en même temps et dans les mêmes lieux , aux mêmes causes morbifiques ? lime semble que si l'on veut rapporter à Uasthénie les accès comateux , il faut , acceptant les conséquences du principe que Ton a posé, attribuer aussi la même nature aux accès délirans, parce que là où il y aura identité de causes , agissant dans les mêmes conditions , sur les mêmes organes , il y aura identité dans les lésions. Le résultat du traitement qui, dans ces deux variétés de fièvres pernicieuses, est le même, ne vient-il pas fournir une nouvelle preuve en faveur de l'opinion que nous défendons.
Les autopsies cadavériques ne nous ont-elles pas appris, d'ailleurs, que dans ies fièvres comateuses et délirantes, les altérations de l'encéphale présentent la plus grande analogie? Dans les unes et dans les autres n'avonsnous pas trouvé de vives et fortes injections de la substance cérébrale et de ses enveloppes ? Plusieurs fois , dans les fièvres comateuses , n'avons- nous pas noté ?
328 TKAITÉ
aussi bien que dans les fièvres délirantes, que l'injection de la substance grise l'emportait sur celle de la substance blanche, et même quelquefois à un point tel que la première en avait pris une coloration noire ? Aussi , pour placer le siège des fièvres délirantes dans la substance grise , les faits que nous avons recueillis , pas plus que leurs analogues que nous trouvons dans les auteurs , ne nous suffisent pas : il nous faut autre chose que l'observation directe; il faut accepter comme démontrée par les travaux récens sur la physiologie et la pathologie de l'encéphale, l'opinion qui fait présider à l'intelligence la substance grise, et qui rapporte à son altération les désordres intellectuels. Ce n'est donc que par analogie , que par l'application aux fièvres intermittentes d'une opinion qui parait vraie pour les affections continues de l'encéphale , que nous plaçons dans la substance grise de la périphérie du cerveau le point de départ des fièvres délirantes. Si, dans certains cas , on est autorisé à penser que les fièvres comateuses sont ducs à la prédominance, de la congestion dans la substance médullaire , ne peuton pas les regarder comme liées, le plus souvent , à une congestion plus forte , plus générale , plus intime , de toute la masse encéphalique ? Cela me parait hors de doute pour les cas où, dans le même accès, le coma succède au délire : c'est à mes yeux !a révélation physiologique de l'extension anatomique du mouvement fluxionnaire, « Dans les fièvres comateuses , dit M. Bailly (i),
(i) Ouvrage cite, p. 170,
la mort arrive au moment où la réaction est très forte, au moment où le cerveau , comprimé depuis quelque temps par suite d'une circulation très active dans son tissu, ne peut plus remplir ses fonctions d'influence sur les organes de la respiration et de la circulation ; aussi c'est presque toujours au plus fort de la sueur, lorsque l'accès est sur le point de se terminer, puisqu'en effet c'est l'époque où il a été le plus long-temps le siège d'une turgescence qui l'étouffé, si je puis parler ainsi. Si cette turgescence avait seulement un degré d'intensité de moins , de manière que le plus fort de l'accès ne le fût pas assez cependant pour ôter au cerveau son pouvoir d'influence , en quelques minutes on verrait le malade passer, en quelque sorte , de la mort à la vie , et , après l'accès, se lever, marcher, vaquer à ses occupations, sans se douter que peu d'instans auparavant la plus légère augmentation de la circulation l'aurait tué en quelques
secondes Un doigt comprime le cerveau , le malade
s'assoupit; si la compression est légère, tout revient promptement dans l'état naturel ; si elle est plus forte, elle tue sur-le-champ : telle est une fièvre comateuse. » Il est donc de toute évidence que les symptômes caractéristiques des fièvres pernicieuses comateuse et délirante ont leur siège dans l'encéphale et qu'ils révèlent une surexcitation morbide , une irritation de ce grand centre nerveux: mais peut-on affirmer aussi positivement que la fièvre algide soit liée à une altération analogue de la moelle épinière ? Si la physiologie a incontestablement démontré que les grandes fonctions qui sont rapidement annihilées dans la fièvre algide , la circulation
et la calorification sont sous ia dépendance étroite , immédiate, de l'arbre nerveux rachidien , la conséquence pathologique de ce fait est forcée \ et il n'y a pas à hésiter sur la localisation de cette fièvre, sur le point de départ des symptômes qui constituent cet état morbide -, évidemment c'est une lésion de la moelle épinière.
On a attribué le refroidissement de la fièvre algide à la violence des inflammations viscérales, et spécialement à l'intensité des phlegmasies de l'abdomen; mais MM. Bailly et Faure se chargent de réfuter cette opinion. « Si le froid de ces fièvres était dû à une concentration des forces vers l'intérieur , dit M. Bailly (i), il devrait être d'abord plus fort au commencement , puis diminuer quand la réaction s'établit, quand l'accès est arrivé au point où il n'a plus qu'à aller vers sa terminaison : eh bien ! le contraire a lieu; car, plus l'accès avance , plus le froid augmente d'intensité : et , ce qui répond , dans les autres cas de fièvres intermittentes , au plus fort de l'accès et qui devrait présenter au moins une petite diminution de ce froid , en supposant que ce plus fort soit le résultat de la réaction , est précisément le moment où le froid est le plus intense , et c'est alors que le malade meurt , si l'accès doit être le dernier. Il arrive ici ce qui est arrivé dans tous les cas de fièvres comateuses ou arachnitiques , c'est-à-dire que les convulsions ou le coma sont d'autant plus forts que l'accès avance davantage ; enfin la mort arrive lors-
(i) Ouvra ce cité, p. 32i-&22?.
nue l'injection du cerveau ou de l'arachnoïde a duré Se plus long-temps , par conséquent au moment le plus éloigné de l'arrivée de l'accès; c'est absolument la même chose dans les fièvres algides 5 il paraît que l'accès fébrile agit sur les propriétés calorifiques , comme il agit sur le cerveau , et, en général, sur tous les organes qui fournissent les symptômes prédominans et qui sont excités parla fièvre-, tandis que, dans le frisson de la fièvre quarte , c'est l'accès lui-même qui , en débutant , concentre les forces à l'intérieur Quand je vois le froid
des fièvres algides aller en augmentant avec l'accès, comme le coma , comme les convulsions , comme le délire des fièvres pernicieuses , il me semble qu'il est permis de leur attribuer une cause analogue à celle qui éveille ces symptômes , et différente de celle qui produit le froid des fièvres quartes , qui , au contraire > va en diminuant, à mesure qu'on approche du plus fort de l'accès . »
«.... On est donc obligé de convenir, ditM.Faure(i), que, dans les fièvres intermittentes pernicieuses algides^ le froid résulte principalement du trouble des fonctions du système nerveux , qui ne produit plus la chaleur nécessaire a l'entretien de la vie , et non pas parla concentration des forces sur l'appareil digestif, où elles seraient attirées par une phlegmasie qui n'existe pas dans beaucoup de cas, et qui, lorsqu'elle existe, est reconnue par l'expérience , si elle agit seule , incapable de donner lieu
(1) Ouvrage cité, p. 220.
à un pareil effet. Il faut tenir compte de ces gastrites ou gastro-entérites, comme de l'affection de la rate, lorsquelles ont lieu ; mais il n'en est pas moins vrai que ? loin d'être l'effet d'une irritation ou d'une inflammation interne, le froid des fièvres intermittentes pernicieuses est le résultat complexe , si l'on veut , d'un ensemble de causes qui, en définitive, aboutissent à troubler le système nerveux cérébral qui préside à la calorification , et dont la lésion est mise hors de doute , tant par les symptômes qui se manifestent pendant la vie , que par les traces
trouvées sur ce cadavre »
Les médecins qui voudront expliquer le froid des fièvres algides par la violence des inflammations gastro-intestinales , devront d'abord démontrer l'existence de ces phlegmasies. Si , contre ma croyance , ils parviennent à le faire, il leur restera bien des difficultés à résoudre. Je me contenterai de demander comment ils expliqueront le passage subit, fréquent, dans cette maladie, d'un étal voisin de la mort à la santé -, comment cette absence des signes de gastro-entérite que j'ai eu si souvent occasion d'observer; comment, l'algidité dissipée, on ne voit pas de gastro-entérite , mais bien une apyrexie parfaite , et s'établissant presque constamment sans être précédée de réaction fébrile? On objectera peut-être que dans le choléra on trouve souvent, en ouvrant les cadavres, ces violentes et générales congestions du tube intestinal, que l'on suppose exister dans la fièvre aîgide. Soit. Mais , tout en refusant à ses congestions le rôle important qu'on a voulu leur donner , tout en les regardant comme un des élémens secondaires du choléra-morbus , je ferai
remarquer que , dans cette maladie , elles se révèlent toujours par des vomissemens et des évacuations alvines, ce qui n'est pas dans la fièvre algide : puis , lorsqu'elles sont formées , les accidens auxquels elles donnent lieu , cèdent-ils brusquement et sans symptômes de gastroentérite? Non certes. Rien de plus commun dans le choléra que les gastro-céphalites consécutives , que les affections typhoïdes dans la période de réaction \ rien de plus rare , au contraire , dans les fièvres algides.
Après avoir cité des observations de fièvres pernicieuses algides qu'il emprunte à M. Bailiy, M. Faure se pose cette question (i) : « On pourrait se demander » quel est le genre de lésion qui fait que les fièvres in- » termittentes pernicieuses prennent le caractère al- » gide plutôt que tout autre , ou quelle est l'affection )> locale qui interrompt à ce point la calorificalionPNous » avons assez accordé à la théorie de la formation de » la chaleur animale 3 ici il faudrait répondre par des » faits positifs d'anatomie pathologique , et nous devons » avouer qu'on n'en possède pas encore de suffisans » pour résoudre convenablement cette question ». Sans prétendre avoir fourni les faits nécessaires pour la solution du problème, je crois devoir faire ressortir les désordres spéciaux que j'ai rencontrés chez les sujets qui ont succombé à des fièvres pernicieuses algides , et dont j'ai rapporté l'histoire dans les observations, nos 18, 19, 43, 44? 4^5 465 47- Et d'abord, établissons un fait,
(1) Ouvrage cité, p. 2i5.
c'est que, dans les fièvres algides , les organes de l'abdomen et de la tète peuvent offrir les mêmes altérations que dans les autres variétés de fièvres pernicieuses. L'analogie peut être tellement grande , sous ce rapport, que, ainsi que déjà je l'ai fait remarquer, les observations 39e et 4ie rapportées par M. Bailly, et qui sont des exemples de fièvre aigide , présentent les mêmes détails anatomiques que les observations 11e et 21e qui sont, la première une fièvre comateuse, et la seconde une fièvre délirante : dans ces quatre cas , les lésions cadavériques sont désignées parles mots de arachnitis, gastro-entérite, splénite$ dans les quatre cas, il y avait injection del'arachnoïde; dans deux cas (observ. 1 1 et 89), le cerveau était dans l'état naturel ; dans un cas , il était mollasse (observ. 41)5 dans un dernier cas (observ. ai), il laissait suinter des gouttelettes de sang : dans les observations aie, 89e, et Zjt% l'estomac était vivement enflammé ; l'état de ce viscère n'a pas été indiqué dans la 11% mais les intestins grêles étaient tellement injectés, que leur épaisseur paraissait imprégnée de sang.
Cependant il est vrai de dire que , de mon côté 5 je n'ai jamais rencontré une analogie aussi complète. Ainsi la substance cérébrale , quoiqu'assez fortement injectée, ne m'a jamais présenté, comme dans plusieurs cas de fièvres délirantes et comateuses , cette pénétration qui faisait paraître le sang comme coulant en nappe : deux fois seulement aussi , dans les fièvres algides , les ventricules contenaient de la sérosité sanguinolente; tandis que, dans le même nombre de fièvres délirantes, cinq fois la présence de ce liquide a été cons-
tatée dans les mêmes cavités. Les membranes rachîdiennes , excepté dans le cas de fièvre ictérique algide (observ. /\5 ) , étaient toujours le siège d'une injection très-fine et d'un rouge vif. Cette injection s'observait bien dans les autres fièvres pernicieuses , mais elle y était moins prononcée. Quant à la moelle elle-même , une fois elie était généralement moins ferme que de coutume ; trois fois il y avait un ramollissement circonscrit ; deux fois ce ramollissement était rouge.
Bien certainement, d'après les faits que j'ai recueillis, les lésions de la moelle épinière sont plus prononcées dans les fièvres algides que dans les autres variétés de fièvres pernicieuses. Les altérations de ce grand centre nerveux me paraissent être aux symptômes de la fièvre algide, ce que sont les injections et les congestions encéphaliques au coma et au délire dans les fièvres pernicieuses comateuses et délirantes. Si de nouvelles observations viennent confirmer celles que je rapporte, il restera encore à expliquer pourquoi Talgidité n'a pas existé toutes les fois que , à l'ouverture des cadavres , nous avons eu à noter un ramollissement de la moelle. Mais peut-être ce ramollissement n'est-il qu'un des élémens de l'état pathologique qui nous occupe. Ce fait d'ailleurs n'est pas plus extraordinaire que les cas où il n'y avait eu ni délire ni coma s pendant la vie , et dans lesquels nous avons trouvé , à l'autopsie , le cerveau et ses membranes injectés. C'est ainsi que , en médecine , nous sommes arrêtés à chaque pas , et forcés, à chaque instant , d'accuser moins les faits eux-mêmes , que nos moyens d'examen et d'analyse.
33G TRAJTÉ
L'irritation active et hypérémique de l'axe cérébrospinal , voilà donc ce qui constitue la nature , l'essence des fièvres intermittentes , soit qu'on étudie les fièvres simples , ou bien celles qui deviennent pernicieuses par la lésion directe du système nerveux , ou bien enfin celles qui sont compliquées d'irritations thoraciques ou abdominales. Seulement ces dernières sont complexes : ce sont des irritations cérébro-spinales , plus une gastrite , une pneumonie , une bronchite , etc. La fièvre cardialgique tire sa spécialité d'une surexcitation plus nerveuseque sanguine de l'estomac; la cholérique^ d'une irritation plus sécrétoire que sanguine, ou que nerveuse, de la membrane muqueuse gastro -intestinale, etc., etc.
Les fièvres rémittentes et pseudo-continues n'étant , ainsi que nous n'avons cessé de le répéter, que des fièvres intermittentes , accompagnées de circonstances accidentelles, dont nous avons apprécié la valeur, il en résulte que tout ce que nous venons de dire sur le siège et la nature des fièvres intermittentes ; leur est entièrement applicable.